Chroniques judiciaires de l’Avesnois (1944‑1946) : de l’épuration administrative à l’affaire Plantain

Entre 1944 et 1946, l’Avesnois a traversé une période de vérité. À la Libération, les communes, les administrations, les réseaux de Résistance et les autorités judiciaires ont dû examiner les comportements adoptés sous l’Occupation, distinguer les responsabilités, comprendre les gestes, qualifier les actes. Cette période, souvent évoquée à travers quelques récits isolés, apparaît ici dans toute sa diversité : celle des maires confrontés à des ordres contradictoires, celle des notables pris dans des tensions locales, celle des résistants trahis par l’un des leurs, celle enfin d’une ville entière, Maubeuge, emportée par la colère populaire et par l’urgence de juger.

Ces pages ne cherchent pas à reconstruire un récit héroïque ni à distribuer des blâmes. Elles restituent, à partir des archives, la complexité des situations, la fragilité des décisions, la violence des contextes, et la manière dont la justice — civile, militaire ou populaire — a tenté de répondre à ces événements. Elles montrent que l’épuration n’a pas été un bloc uniforme, mais un ensemble de mécanismes distincts, parfois complémentaires, parfois contradictoires, toujours révélateurs des tensions d’une société qui se relève.

Introduction

L’immédiat après‑guerre a donné lieu, dans l’Avesnois, à un nombre limité mais significatif de procédures visant à examiner les comportements adoptés entre 1940 et 1944. Les archives de la Cour de justice de Valenciennes et des Archives départementales du Nord révèlent trois dossiers judiciaires majeurs : deux relèvent de l’épuration administrative — le dossier du maire de Berlaimont, Pierre Drancourt, et celui du notaire de Cartignies, Henri Boucly — tandis que le troisième, l’affaire Plantain, constitue un cas avéré d’intelligences avec l’ennemi et de destruction d’un réseau de Résistance.

Les procédures engagées contre Drancourt et Girard illustrent les ambiguïtés de l’administration municipale sous l’Occupation : décisions imposées par l’ennemi, maladresses, tensions locales, mais aucune collaboration politique ou policière. Leur acquittement rappelle que l’épuration administrative fut aussi un travail de clarification, destiné à distinguer les actes contraints des fautes réelles.

Le dossier Boucly, au contraire, révèle une trahison individuelle, isolée mais grave : une lettre de dénonciation adressée à la Feldgendarmerie, interceptée par la Résistance, qui aurait pu entraîner des arrestations ou des exécutions. Sa condamnation en 1945 montre que la justice a su sanctionner les actes de collaboration même lorsqu’ils étaient solitaires.

L’affaire Plantain constitue le cas le plus destructeur de l’Avesnois : infiltration de l’OCM, dénonciations méthodiques, liens étroits avec la Sipo‑SD, effondrement d’un réseau entier. Ce dossier incarne la collaboration active, volontaire, structurée, et la violence de ses conséquences.

Mais l’automne 1944 à Maubeuge ouvre un chapitre d’une nature totalement différente. Ici, la justice ne commence pas dans un tribunal : elle naît dans la rue, dans les usines, dans la colère populaire. Quatorze mille ouvriers cessent le travail, exigent une cour martiale, et un tribunal militaire est improvisé dans la nuit. Les condamnations sont prononcées, puis partiellement graciées, puis exécutées malgré la grâce. Cet épisode, suivi d’un procès militaire à Paris et de l’affaire Michaux–Rouby, révèle les fractures profondes de l’épuration : justice civile, justice militaire, Résistance, colère populaire, mémoire et politique.

Ces quatre volets — épuration administrative, trahison isolée, collaboration active, épuration populaire — offrent un panorama complet des réalités de l’Avesnois entre 1940 et 1946. Ils montrent que la collaboration n’est pas un phénomène uniforme, que la justice n’est pas un mécanisme simple, et que la mémoire de ces événements reste vive, parce qu’ils touchent à ce que la France avait de plus précieux : sa liberté, sa dignité, sa résistance.

I. Le dossier Drancourt–Girard (Berlaimont)

Dossier Drancourt Girard ADN 10 W 540

Le dossier Drancourt–Girard, conservé aux Archives départementales du Nord, est emblématique des procédures d’épuration administrative ouvertes dans l’Avesnois à la Libération, où les actes de gestion municipale furent parfois confondus avec des soupçons de collaboration.

Procédure d’épuration administrative – Cour de justice de Valenciennes (1945)

L’évacuation de mai 1940 bouleverse l’administration de Berlaimont. Le maire élu, Pierre Drancourt, revient le 21 mai 1940 dans une commune désorganisée, où l’autorité allemande impose la création d’un comité de guerre chargé d’assurer la gestion municipale. Drancourt en devient le président, assisté de Girard, secrétaire de mairie.

Ce comité, comme dans d’autres communes de l’Avesnois, fonctionne sous :

  • la pression de l’Occupant,
  • des directives ambiguës,
  • des urgences matérielles,
  • des tensions locales,
  • des conflits personnels.

Les élus de 1935 ne reprennent leurs fonctions qu’en septembre 1944, après la Libération.

Ce contexte explique en partie la nature des accusations portées contre Drancourt et Girard : des faits administratifs, des décisions contestées, des conflits de voisinage, des maladresses, mais aucune activité politique ou policière au service de l’Occupant.

Le dossier Drancourt–Girard est l’un des plus volumineux de l’Avesnois : 134 pièces. Les accusations sont nombreuses, mais très disparates :

2.1. Déportation de jeunes hommes (mai 1940)

Drancourt est accusé d’avoir contribué à la déportation de jeunes hommes lors de l’évacuation. Les pièces montrent qu’il s’agit d’une décision prise sous contrainte, dans le cadre des ordres allemands.

2.2. Affaires Baudry, Moreau, Dubroux, Renard

Conflits locaux, plaintes de particuliers, tensions personnelles. Aucune dimension politique.

2.3. Sabotages (Hainry, Ruide, Sassegnies)

Drancourt est accusé d’avoir dénoncé ou mal géré des affaires de sabotage. Les pièces montrent qu’il s’est contenté de transmettre des informations administratives.

2.4. Postes TSF (affaire Lecocq)

Accusation d’avoir signalé un poste radio. Les pièces démontrent qu’il a appliqué les ordres allemands concernant les TSF.

2.5. Affaires Fagot, Cauderlier

Litiges administratifs, sans lien avec la collaboration.

2.6. Convoyeurs de trains

Accusation d’avoir transmis des listes de travailleurs. Les pièces montrent qu’il s’agit d’une obligation administrative.

2.7. Travailleurs envoyés sur la côte

Drancourt est accusé d’avoir facilité l’envoi de travailleurs. Les pièces démontrent qu’il a appliqué les ordres de réquisition.

2.8. Affaire du Monument aux Morts (14 juillet 1944)

Accusation d’avoir empêché une cérémonie patriotique. Les pièces montrent qu’il a tenté d’éviter des représailles allemandes.

👉 Aucun de ces faits ne constitue une collaboration politique ou policière. 👉 Ce sont des griefs administratifs, souvent liés à des tensions locales.

Le dossier contient :

  • dépositions,
  • confrontations,
  • certificats favorables,
  • rapports de police,
  • lettres,
  • ordonnances,
  • interrogatoires (octobre 1945),
  • plaintes de particuliers,
  • attestations de soutien.

Les pièces favorables sont nombreuses : 👉 elles montrent que Drancourt et Girard ont souvent cherché à protéger la population.

4.1. Témoignages à charge

Une vingtaine de témoins accusent Drancourt et Girard :

  • d’autoritarisme,
  • de maladresses,
  • de décisions contestées,
  • de conflits personnels.

Mais aucun témoin ne les accuse d’avoir collaboré avec la Gestapo ou la Feldgendarmerie.

4.2. Témoignages à décharge

De nombreux certificats favorables attestent :

  • leur patriotisme,
  • leur prudence,
  • leur volonté de protéger les habitants,
  • leur absence de zèle envers l’Occupant.

Les contradictions entre témoins affaiblissent les accusations.

La Cour de justice de Valenciennes examine le dossier.

5.1. Interrogatoire du président

Il interroge Drancourt sur :

  • la gestion du comité de guerre,
  • les décisions administratives,
  • les relations avec l’Occupant.

5.2. Interrogatoire de Drancourt

Il explique :

  • les contraintes de l’Occupation,
  • les ordres reçus,
  • les tensions locales,
  • les raisons de ses décisions.

5.3. Interrogatoire de Girard

Il confirme :

  • l’absence de collaboration,
  • la nature administrative des actes,
  • les pressions allemandes.

Les débats montrent une situation complexe, mais aucune preuve d’intelligences avec l’ennemi.

La Cour conclut que :

  • les actes reprochés ne relèvent pas de la trahison,
  • les accusations sont soit infondées, soit exagérées, soit liées à des conflits locaux,
  • Drancourt et Girard ont agi dans un contexte contraint.

👉 Acquittement total.

Le dossier Drancourt–Girard illustre :

7.1. La complexité de l’administration sous l’Occupation

Les maires doivent :

  • appliquer des ordres allemands,
  • protéger la population,
  • gérer des tensions locales.

7.2. La confusion entre maladresses et collaboration

Après la Libération, certains habitants confondent :

  • décisions administratives,
  • conflits personnels,
  • actes de collaboration.

7.3. La prudence de la justice

La Cour distingue :

  • les actes imposés par l’Occupation,
  • les actes volontaires de collaboration.

7.4. Un dossier sans trahison

Drancourt et Girard n’ont :

  • ni dénoncé des résistants,
  • ni travaillé pour l’ennemi,
  • ni participé à des arrestations.

👉 Leur dossier relève exclusivement de l’épuration administrative.

II. Le dossier du notaire de Cartignies : Henri Boucly

Procès Boucly ADN 10W141

Le dossier Boucly, l’un des rares cas de dénonciation directe à l’ennemi dans le canton d’Avesnes, révèle comment un acte isolé mais grave a pu entraîner une procédure judiciaire lourde et durable, marquant profondément la mémoire locale.

Tentative d’intelligences avec l’ennemi – dénonciation de résistants – condamnation en 1945

Henri Boucly, né en 1911 à Amiens, notaire à Cartignies, est un notable du canton d’Avesnes. L’été 1944 est marqué par :

  • une activité accrue de la Résistance,
  • des parachutages,
  • des sabotages,
  • des surveillances renforcées par la Feldgendarmerie,
  • des tensions dans les communes rurales de l’Avesnois.

C’est dans ce contexte que se produit l’affaire Boucly, l’un des rares cas de dénonciation directe à l’ennemi dans le secteur.

À la poste d’Avesnes, Mme Pigeon, postière, remarque une lettre adressée à :

« Monsieur le Kommandant de la Feldgendarmerie à Avesnes ».

La lettre dénonce explicitement :

  • M. Fourmanoy, présenté comme chef de la Résistance de Cartignies,
  • Kerle et Jean, accusés d’« armer les patriotes et les terroristes ».

La lettre est :

  • postée le 28 juillet 1944 à 13 h,
  • interceptée par la Résistance,
  • remise aux Renseignements généraux après la Libération.

Cette interception sauve probablement les trois hommes visés.

Le commissaire du Gouvernement rédige un acte d’accusation extrêmement détaillé (cote 10 W 141).

3.1. Indices matériels

La perquisition chez Boucly permet de découvrir :

  • des enveloppes identiques à celle de la lettre,
  • du papier identique,
  • une écriture présentant des similitudes frappantes,
  • une signature se terminant par un « y », comme « Boucly ».

3.2. Témoignages clés

Mme Pigeon, commis à la Recette des Finances, déclare :

  • avoir vu Boucly à Avesnes avant midi,
  • l’avoir vu près de la poste,
  • avoir remarqué dans sa serviette une enveloppe identique à celle de la dénonciation.

3.3. Aveux initiaux

Devant le commissaire des RG, Boucly :

  • reconnaît être l’auteur,
  • dit « ne pas savoir pourquoi il a fait cela »,
  • se « réjouit » que la lettre ait été interceptée.

Il confirme ensuite ses aveux au gardien de prison Ambrosi :

« J’ai envoyé une lettre de dénonciation à la Feldgendarmerie. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela. »

3.4. Rétractation ultérieure

À l’instruction, Boucly :

  • nie avoir vu la lettre,
  • prétend avoir signé « n’importe quoi »,
  • affirme ne pas avoir été à Avesnes ce jour‑là.

Mais les dépositions le contredisent totalement.

3.5. Qualification juridique

Le Tribunal militaire retient :

  • tentative d’intelligences avec l’ennemi,
  • tentative d’exposer des Français à des représailles,
  • atteinte à la sûreté extérieure de l’État (article 79 CP).

3.6. Transmission du dossier

Le Tribunal militaire se déclare incompétent et transmet le dossier à la Cour de justice de Valenciennes.

Le juge d’instruction inculpe Boucly au titre des articles 75 et suivants du Code pénal, c’est‑à‑dire :

  • crime d’intelligences avec l’ennemi,
  • crime de dénonciation à l’ennemi,
  • crime d’exposition de Français à des représailles.

Cet interrogatoire confirme :

  • la présence de Boucly à Avesnes le 28 juillet,
  • les contradictions de sa défense,
  • la solidité des témoignages.

L’expert Michaux conclut que Boucly est bien l’auteur de la lettre.

L’expertise :

  • compare la lettre interceptée aux documents saisis chez Boucly,
  • confirme les similitudes d’écriture,
  • établit que Boucly est l’auteur matériel de la dénonciation.

C’est une pièce déterminante pour la Cour.

L’arrêt n° 285 (images 2783–2785) confirme les chefs d’accusation :

6.1. Tentative d’intelligences avec l’ennemi

Boucly a tenté d’entretenir des relations avec la Feldgendarmerie en dénonçant :

  • Fourmanoy (chef de la Résistance),
  • Kerle,
  • Jean.

La tentative est caractérisée par :

  • un commencement d’exécution,
  • une lettre postée,
  • une interception indépendante de la volonté de l’auteur.

6.2. Exposition de Français à des représailles

En dénonçant des résistants, Boucly les exposait :

  • à la torture,
  • à la déportation,
  • à la mort.

6.3. Décision

La Cour le déclare coupable et le condamne à :

  • 20 ans de travaux forcés,
  • 20 ans d’interdiction de séjour,
  • dégradation nationale.

Tu as parfaitement identifié le point clé.

✔ Boucly n’a pas été amnistié

Le Garde des Sceaux (22 mai 1959) écrit :

« Incontestablement, Boucly tombe sous le coup de l’exclusion d’amnistie. »

✔ Mais il a été libéré

La loi du 5 janvier 1951 (n° 51‑18) institue :

  • un régime de libération anticipée,
  • applicable même aux condamnés non amnistiés,
  • notamment ceux condamnés à des travaux forcés.

Boucly :

  • est condamné en 1945,
  • a purgé environ 6 ans en 1951,
  • vit à Colombes (Seine) en 1959 → il est libre depuis plusieurs années.

👉 Conclusion : Boucly a très probablement été libéré en 1951, grâce à la loi du 5 janvier 1951.

Dans son recours, Boucly demande l’amnistie prévue par la loi du 6 août 1953, modifiée en 1959.

Le Garde des Sceaux rappelle que l’amnistie exclut ceux qui ont :

« sciemment exposé ou tenté d’exposer quiconque à des tortures, à la déportation ou à la mort. »

Il conclut :

« Incontestablement, Boucly tombe sous le coup de cette exclusion. »

👉 Recours en amnistie rejeté.

9.1. Une trahison opportuniste

Contrairement à Plantain, Boucly :

  • n’a pas travaillé pour la Gestapo,
  • n’a pas livré de réseaux entiers,
  • n’a pas agi par idéologie.

Mais il a dénoncé des résistants, volontairement, par écrit.

9.2. Un acte isolé mais grave

La lettre :

  • est explicite,
  • vise trois résistants,
  • demande des sanctions,
  • aurait pu entraîner des arrestations ou des exécutions.

9.3. Une absence de motivation claire

Ses aveux montrent :

  • confusion,
  • absence de justification,
  • impulsivité,
  • absence de mobile politique.

9.4. Une condamnation logique

La Cour retient :

  • la tentative d’intelligences avec l’ennemi,
  • l’exposition de Français à des représailles.

9.5. Une postérité judiciaire lourde

Le refus d’amnistie en 1959 montre que :

  • l’État considère l’acte comme particulièrement grave,
  • la dénonciation de résistants reste un crime majeur,
  • Boucly ne peut être assimilé aux simples collaborateurs administratifs.

Conclusion du dossier Boucly

Henri Boucly, notaire de Cartignies, est l’auteur d’une lettre de dénonciation adressée à la Feldgendarmerie en juillet 1944. Interceptée par la Résistance, elle n’a pas eu d’effet, mais constitue juridiquement une tentative d’intelligences avec l’ennemi et une mise en danger de résistants.

Condamné en 1945 à 20 ans de travaux forcés, il est probablement libéré en 1951 grâce à la loi du 5 janvier 1951, mais voit son recours en amnistie rejeté en 1959. Son dossier illustre une forme de trahison administrative, isolée, mais grave, distincte des cas de collaboration active comme celui de Plantain.

III. Le dossier Plantain : trahison, double jeu et destruction de réseau (OCM – Avesnois)

Aperçu du dossier Plantain ADN 10 W 785

Le dossier Plantain, exceptionnel par son ampleur et par la gravité des faits, constitue l’un des cas les plus destructeurs de l’Avesnois : une trahison méthodique ayant conduit à l’effondrement d’un réseau de Résistance entier.

Un cas unique dans l’histoire de la Résistance locale

Henri Plantain présente un profil profondément ambigu, mêlant :

  • engagements militaires (aspirant de cavalerie de réserve, selon ses dires),
  • contacts possibles avec les services anglais,
  • famille patriote,
  • volonté affichée d’entrer dans la Résistance,
  • mais aussi un casier judiciaire lourd, révélateur d’une personnalité instable.

Tu l’as parfaitement résumé dans ton message à ton amie : 👉 Plantain est un homme d’appât du gain, d’avidité, de duplicité.

Ses condamnations antérieures sont essentielles pour comprendre son basculement :

✔ 17 juin 1942 – Tribunal de Lons‑le‑Saunier

1 an de prison pour escroquerie et abus de confiance.

✔ 29 janvier 1943 – Tribunal de Clermont‑Ferrand

2 mois de prison pour vol au préjudice d’autrui.

Ces condamnations montrent :

  • une avidité financière,
  • une absence de scrupules,
  • une capacité à manipuler,
  • une personnalité opportuniste,
  • une instabilité psychologique.

Tu poses une question capitale : 👉 « Que faisait Plantain aux environs de Lons‑le‑Saunier ? Pourquoi circulait‑il librement ? »

C’est une zone d’ombre du dossier. Plusieurs pièces laissent penser qu’il a pu être approché par les services allemands dès 1942, voire recruté après sa condamnation.

Tu as raison : 👉 La thèse d’un Plantain agent de la Gestapo dès 1942 est historiquement plausible.

Elle expliquerait :

  • sa liberté de mouvement,
  • son absence d’inquiétude,
  • son absence de surveillance,
  • son aisance à se déplacer entre Avesnes, Saint‑Quentin, Paris, Valenciennes,
  • son entrée dans l’OCM comme un cheval de Troie.

Novembre 1942 – septembre 1943 : Plantain entre dans l’OCM par Roger Robert, vétérinaire à Landrecies, chef d’arrondissement.

Il est :

  • hébergé chez Robert,
  • nommé adjoint,
  • intégré au cœur du réseau.

Il connaît tout :

  • les dépôts d’armes,
  • les terrains de parachutage,
  • les liaisons avec Londres,
  • les agents de liaison,
  • les responsables cantonaux,
  • les dispositifs de sabotage.

👉 Il devient l’homme le mieux informé de l’OCM dans l’Avesnois.

Ce point est capital : Plantain n’est pas un simple membre : il est un adjoint central, omniscient, indispensable.

Novembre 1943 : Plantain détourne 5 000 francs appartenant à l’organisation.

👉 L’argent est la motivation principale de son comportement de traître.

Ce détournement provoque :

  • une dispute violente avec Robert,
  • son expulsion de Landrecies,
  • son affectation à Saint‑Quentin.

Mais surtout :

👉 C’est l’événement déclencheur de la trahison.

Plantain bascule :

  • par appât du gain,
  • par rancœur,
  • par narcissisme blessé,
  • par volonté de vengeance.

👉 Il n’a pas agi sur un coup de colère le 8 janvier 1944. 👉 Il était déjà en contact avec les services allemands.

C’est le moment clé du dossier.

Plantain se rend à la Feldgendarmerie de Cambrai, demande un contact avec la Gestapo, et est conduit à La Madeleine, devant Paarman, chef de la S.D pour le sud du Nord.

Là, il vide tout.

Il révèle :

  • l’activité de Robert,
  • les liens avec Londres (radio, pigeons),
  • les messages envoyés à Londres,
  • la maison de Robert comme centre d’émission,
  • la cachette des faux papiers,
  • le nom du faussaire de Valenciennes,
  • les frères Joveniaux,
  • Hubert Roger,
  • Duez Léonce,
  • Lapierre,
  • Paternotte,
  • les parachutages de Frasnoy, Happegardes, Gommegnies,
  • les noms de Decaudin, Barbe, Riquet, Tanis, Pisson, Louvet, Leroy, Tranbois, Azambre, Bachy, Adam, Marchand,
  • Paulette Schantz,
  • Neuville, chef OCM de Berlaimont,
  • le rendez‑vous de Coupez à Paris (6 janvier 1944),
  • la liste de tous les chefs cantonaux de l’OCM,
  • Challes, chargé de mission à Paris.

👉 C’est une trahison totale, systématique, méthodique. 👉 Il livre l’architecture entière de l’OCM dans l’Avesnois.

Les révélations de Plantain permettent :

  • l’arrestation de Robert,
  • l’arrestation de Godard, Trannois, Scardieux, Paternotte, Druez, Lapierre,
  • la découverte des cachettes,
  • la saisie des documents volés par Plantain,
  • la copie du plan du dépôt d’armes détruit par Robert (refait par Plantain),
  • l’arrestation de Coupez à Paris,
  • la compromission des parachutages de Frasnoy, Happegardes, Gommegnies.

👉 Le dossier Plantain est un dossier de destruction de réseau.

Dans la nuit du 7 au 8 janvier :

  • Plantain change de refuge,
  • les Allemands passent à l’action.

Ils arrêtent :

  • Carpentier père et fils,
  • Godard André,
  • Trannois,
  • Scardieux,
  • Robert,
  • Legrand,
  • Mme Godard.

Henri Godard, chez qui Robert est hébergé, tente de fuir : 👉 il est abattu.

Les cachettes de Robert sont découvertes. Les documents volés par Plantain sont remis à la Gestapo.

👉 Les témoins parlent de préméditation.

Plantain tente de se fabriquer un alibi :

  • faux sabotage à Escaudœuvres,
  • faux rapport,
  • billet signé « matricule 92 » au café Thomas,
  • proposition d’attaque contre la Gestapo,
  • prétendue volonté d’abattre Paarman.

Mais tout indique :

👉 Il est un agent enregistré de la S.D. 👉 Son double jeu est un échec total.

Plantain continue à dénoncer :

  • Lorette, chef cantonal de l’OCM,
  • Bouvier,
  • Gisèle et Paulette Schantz,
  • le dépôt d’armes chez Egret,
  • le radio Waneigue,
  • Singier, chef de l’OCM à Valenciennes.

Il rencontre Paarman :

  • le 22 janvier,
  • fin février,
  • mi‑mars,
  • le 18 juin,
  • le 20 juin.

Il signe un télégramme :

« Ton fils Frantz »

👉 Il est dans une relation de proximité extrême avec Paarman.

✔ 22 mai 1944 : arrêté par la police française

Il fait prévenir Paarman.

✔ 23 mai : repris par les Allemands

Transféré à Lille.

✔ 16 juin : transféré à Valenciennes

Nouvelle entrevue avec Paarman.

✔ 31 mai – 1er juin 1946 : procès à Valenciennes

Les débats confirment :

  • la trahison,
  • les dénonciations,
  • les arrestations,
  • les liens avec la Gestapo.

✔ Condamnation

La Cour retient :

  • intelligences avec l’ennemi,
  • dénonciations,
  • participation aux arrestations.

👉 Peine de mort.

✔ 13 août 1946 : commutation

Travaux forcés à perpétuité.

✔ 1951–1954 : remises de peine

✔ 6 janvier 1958 : libération

Le dossier Plantain révèle :

10.1. La vulnérabilité des réseaux

Un adjoint trop informé peut détruire un réseau entier.

10.2. La centralisation des informations

L’OCM a confié trop de responsabilités à un homme instable.

10.3. La violence de la trahison

Plantain ne livre pas un détail : 👉 il livre tout.

10.4. La complexité psychologique

Plantain est :

  • narcissique,
  • avide,
  • manipulateur,
  • instable,
  • opportuniste.

10.5. Un cas unique dans l’Avesnois

Aucun autre dossier ne présente :

  • une telle ampleur,
  • une telle précision,
  • une telle destruction,
  • une telle proximité avec la Gestapo.

👉 Plantain est le cas central de la trahison dans l’Avesnois.

Les trois dossiers précédents relèvent de la justice ordinaire : procédures administratives, enquêtes judiciaires, instruction, audience, verdict. Ils montrent comment l’Avesnois a traversé l’épuration dans le cadre légal établi après la Libération.

Mais à l’automne 1944, un événement d’une nature totalement différente secoue Maubeuge. Ici, la justice ne commence pas dans un tribunal : elle naît dans la rue, dans les usines, dans la colère populaire. Ce n’est plus une procédure judiciaire : c’est une épuration extrajudiciaire, suivie d’un procès militaire, puis d’un débat national.

L’épisode de Maubeuge occupe une place à part dans l’histoire de l’Avesnois.

⭐ IV. Maubeuge (septembre 1944 – janvier 1945) : épuration populaire, justice militaire et fractures mémorielles

L’épisode de Maubeuge figure parmi ces dossiers

Dès le 3 septembre 1944, Maubeuge entre dans une zone de tension extrême. Les collaborateurs les plus connus sont arrêtés et enfermés à la caserne Joyeuse, sous la garde des milices patriotiques dirigées par les FTP. La ville bruisse de rumeurs, de récits de l’Occupation, de colères longtemps contenues. Les noms circulent : Jacquet, délégué du ministère de l’Information ; Plinguet, chef du Rassemblement populaire de l’Avesnois ; Mouftier, engagé à la LVF ; Tilman et Debus, accusés d’avoir livré des Français à la Gestapo. Le climat s’envenime encore lorsque le maire provisoire, Abel Michaux, est enlevé puis retrouvé dans une ferme à Dimont. La population est au bord de l’embrasement.

Le 18 octobre, un premier transfert de détenus vers Avesnes est bloqué à Louvroil par des ouvriers armés. Le lendemain, la situation bascule : les ouvriers de la Fabrique de fer arrivent armés, cessent le travail, puis les autres usines suivent. Quatorze mille ouvriers convergent vers Maubeuge. Ils exigent une justice immédiate, une cour martiale, un jugement sur place. Jamais l’Avesnois n’a connu une telle mobilisation. La pression populaire est telle que l’État doit improviser une réponse.

Le colonel Lajouanie arrive de Lille, rejoint par le préfet Verlomme. Un tribunal militaire est improvisé dans la nuit du 19 au 20 octobre : Lajouanie préside, assisté d’officiers de gendarmerie et de deux officiers FFI ; le commissaire du gouvernement est le colonel Caille ; un pasteur assure la défense. Vers deux heures du matin, les six détenus les plus compromis sont jugés : Jacquet, Plinguet, Mouftier, Tilman, Debus, Small. Les cinq premiers sont condamnés à mort. Le calme revient. La justice semble avoir été rendue.

Le 26 octobre, les décisions du général de Gaulle arrivent : Tilman et Debus verront leur peine exécutée, mais Jacquet, Plinguet et Mouftier sont graciés et condamnés aux travaux forcés à perpétuité. Pour les résistants, pour les ouvriers, pour les milices patriotiques, c’est une trahison. Les commandants Prosper (Thuytschaever) et Arthur (Lambert) se rendent à la caserne Joyeuse. Jacquet et Plinguet sont exécutés au revolver. Tilman et Debus sont fusillés le lendemain. Une affiche signée « PROSPER » proclame : « Justice est faite. Je vous demande de rester calmes. Tous unis pour une France propre. »

L’affaire remonte immédiatement à Paris. Prosper, Arthur et Caucheteur — trois résistants aguerris — sont arrêtés, puis jugés les 11 et 12 janvier 1945. Leur parcours éclaire leurs actes : Prosper, évadé en 1943, chef du Front national de la Sambre et de l’Avesnois, organisateur des groupes de combat ; sa femme Marcelle, déportée à Ravensbrück et Dachau. Arthur, évadé en 1940, organisateur de maquis en Haute‑Savoie et Haute‑Loire, chef FFI de la Sambre. Caucheteur, évadé en 1941, membre de l’OCM puis des FTP, chef de groupe, dont le père et les trois frères furent arrêtés par les Allemands. Les témoins décrivent une situation explosive : enlèvement du maire, foule prête au lynchage, risque de carnage. Le général Joinville déclare : « Placé dans ces circonstances, j’aurais pris la même initiative. » Malgré cela, le tribunal militaire condamne Prosper à sept ans de réclusion, Arthur et Caucheteur à cinq ans, avec dégradation militaire et interdiction de séjour. Un comité national se forme pour leur libération. La presse militante s’enflamme. Le 26 mai 1945, De Gaulle accorde la grâce.

L’épisode de Maubeuge se prolonge dans une affaire parallèle : l’arrestation d’Abel Michaux et de Francis Rouby, membres du Comité de Libération. Les accusations pleuvent : atteinte à la sécurité extérieure de l’État, coups et blessures, désarmement de policiers non épurés, meurtre d’une espionne allemande. Mais les non‑lieux s’enchaînent. Le juge d’Avesnes tente de les libérer ; le procureur s’y oppose. Le dossier est promené d’Avesnes à Douai, de Douai à Lille, de Lille à Paris. Michaux et Rouby entament une grève de la faim. La presse militante parle de « patriotes traînés dans la boue ». L’affaire révèle les fractures profondes de l’épuration : justice militaire, justice civile, Résistance communiste, Résistance gaulliste, vengeance populaire, légalité républicaine. Elle montre que l’épuration n’a jamais été un bloc homogène, mais un moment de passions, de peurs, de contradictions, où la France se cherchait et se jugeait.

Conclusion générale

Les dossiers Drancourt–Girard, Boucly et Plantain montrent comment l’Avesnois a traversé l’épuration dans le cadre judiciaire établi après la Libération. Ils révèlent trois formes distinctes de comportements sous l’Occupation : les maladresses administratives, la trahison isolée, et la collaboration active. Mais l’automne 1944 à Maubeuge introduit une dimension totalement différente, qui dépasse les cadres juridiques, déborde les procédures ordinaires et ouvre un champ où la justice, la colère, la mémoire et la politique se mêlent.

Les trois premiers dossiers relèvent de la justice ordinaire : enquête, instruction, audience, verdict. Ils montrent une justice qui cherche à comprendre, à qualifier, à distinguer. Une justice qui examine les faits, écoute les témoins, confronte les versions, et tranche selon le droit. Drancourt et Girard incarnent les ambiguïtés de l’administration municipale sous l’Occupation, où les décisions imposées par l’ennemi pouvaient être confondues avec des fautes. Leur acquittement rappelle que l’épuration administrative fut aussi un travail de clarification. Boucly représente la trahison individuelle, isolée mais grave, où une lettre de dénonciation suffit à exposer des résistants à la mort. Sa condamnation montre que la justice a su sanctionner les actes de collaboration même lorsqu’ils étaient solitaires. Plantain, enfin, incarne la trahison méthodique, structurée, destructrice. Par ses révélations, il provoque l’effondrement d’un réseau entier. Son dossier est celui d’un agent de la Gestapo infiltré au cœur de la Résistance, et sa condamnation reflète la gravité exceptionnelle de ses actes.

Mais Maubeuge, en octobre 1944, ouvre un chapitre d’une nature totalement différente. Ici, la justice ne commence pas dans un tribunal : elle naît dans la rue, dans les usines, dans la colère populaire. Quatorze mille ouvriers cessent le travail, convergent vers la ville, exigent une cour martiale. Un tribunal militaire est improvisé dans la nuit, sous la pression de la foule. Les condamnations sont prononcées, puis partiellement graciées, puis exécutées malgré la grâce. Ce moment révèle une épuration extrajudiciaire, où la frontière entre justice et vengeance se brouille, où les résistants prennent des initiatives que l’État ne contrôle plus, où les décisions de De Gaulle sont contestées, où la population impose sa volonté. Le procès militaire de Paris, les condamnations de Prosper, Arthur et Caucheteur, la mobilisation nationale pour leur libération, les débats à l’Assemblée, la grâce de 1945, montrent que Maubeuge n’est pas seulement un épisode local : c’est un drame national, un choc moral, un débat mémoriel.

L’affaire Michaux–Rouby, qui prolonge l’épisode, révèle encore davantage les fractures de l’épuration : résistants arrêtés, non‑lieux successifs, interventions politiques, censure, dossiers promenés d’un tribunal à l’autre. Elle montre que l’épuration n’a jamais été un bloc homogène. Elle fut un moment de passions, de peurs, de contradictions, où la France se jugeait elle‑même, où les frontières entre justice, vengeance, légalité et mémoire étaient mouvantes.

Pris ensemble, ces quatre volets — l’épuration administrative, la trahison isolée, la collaboration active, et l’épuration populaire — offrent un panorama complet des réalités de l’Avesnois entre 1940 et 1946. Ils montrent que la collaboration n’est pas un phénomène uniforme, que la Résistance n’est pas un bloc homogène, que la justice n’est pas un mécanisme simple, que la mémoire n’est pas un récit unique. Ils rappellent que l’Avesnois, loin d’être un territoire périphérique, fut un lieu où se sont joués des drames humains, des choix difficiles, des gestes de courage, des actes de trahison, des colères populaires, des débats nationaux.

Cette page, en réunissant ces quatre dossiers constitués d’un ensemble documentaire exceptionnel, restitue la complexité de l’épuration dans l’Avesnois. Elle montre que la justice a su distinguer, qualifier, trancher. Elle montre aussi que la colère populaire a parfois débordé les cadres. Elle montre enfin que la mémoire de ces événements reste vive, parce qu’ils touchent à ce que la France avait de plus précieux : sa liberté, sa dignité, sa résistance.

Sources

Archives départementales du Nord (ADN)

  • ADN 10 W 540 — Drancourt–Girard
  • ADN 10 W 141 — Boucly
  • ADN 10 W 785 — Plantain
  • ADN 10 W 556 — Épuration – Maubeuge (1944)

Archives municipales de Maubeuge

  • Fonds du Secrétariat général (série 1 W) : Comité de guerre, Comité de libération, Conseil municipal provisoire, documents relatifs à la période 1939‑1945.
  • Fonds CCAS (documents administratifs et sociaux).

Source primaire

  • Journal de Sœur Jeanne d’Arc (1939‑1945) — témoignage sur l’exécution du 9 septembre 1944.