Les éléments évolutifs du bocage avesnois (XVI e siècle –XXI e siècle)

Après avoir décrit dans un article précédent les éléments constitutifs du bocage au XIVe et XV e siècle, il y a lieu maintenant de s’interroger sur l’évolution de notre bocage au cours des siècles suivants et ce jusqu’à nos jours.

Si le bocage est né des enclosures individuelles, il est important de ne pas sous estimer son évolution occasionnée par les reliques de forêt situées en bordure des finages défrichés. En fait, le bocage progresse et se transforme entre le XVI et le XVIII e siècle autour de ces vestiges de forêt appelés haies forestières bien plus qu’il ne les fait disparaitre (1). En ces siècles la particularité de l’Avesnois est en effet de disposer de haies forestières telles que la Haie de Cartigny, la Haie d’Avesnes avec les clairières de Felleries et de Dourlers, les haies forestières d’Hargnies, de Gommegnies, de Bousies et celles Hourdeau et Quélipont prolongeant la haie de Gommegnies. Cette succession de bois constitue en particulier au XVI e siècle un continuum linéaire forestier et désigne une large bande forestière dans cette région.

L’Avesnois au même titre que ses régions avoisinantes connait durant cet intervalle de temps des périodes de guerre. Les haies forestières subissent dès lors des défrichements à partir de la Guerre de Trente Ans (1618-1648)  jusqu’au Traité des Pyrénées signé en 1659 où Avesnes-sur-Helpe, Landrecies et le Quesnoy deviennent français, le bois servant en effet à ravitailler les forts.  Cette pression sur les espaces boisés engendre des cloisons forestières mais la politique de préservation des forêts par Colbert vers 1670 évite leur disparition.

Au XVIII e siècle, de nouveaux défrichements de deux types se font jour :

Ceux en périphérie des finages qui font disparaître des cloisons forestières  dans le sud de l’Avesnois, telle la disparition partielle de la haie de Cartignies à partir de 1750. (2)

Ceux suite à l’installation de fermes isolées, à partir de la fin du XVIIIe siècle, installées sur des terres peu fertiles mises en valeur par des techniques innovantes ou le drainage, comme on en voit dans la région de Wallers-Trélon. (3)

Ces vastes mouvements de défrichement s’intensifient à la Révolution laissant place à une dégradation des espaces boisés. C’est dans ce contexte par exemple que la Haie d’Avesnes laissée aux mains des créanciers du Duc d’Orléans est mise en coupe en de nombreuses parties.

Au XIX e siècle ce morcellement des espaces boisés s’accentue avec la naissance de l’essor industriel à travers les aciéries, les forges, les filatures, les verreries… Ainsi, dans le secteur de Trélon, Ohain et Wallers, l’essentiel de l’activité est liée à la forêt.  A Felleries, ce village clairière se consacre dès lors à la boissellerie. (4)

L’arrivée de nouveaux moyens de communications comme les chemins de fer contribue à lutter contre l’isolement de la région, laquelle abandonne alors la polyculture au profit de l’élevage. Ainsi le Sud et l’Est de l’Avesnois pratiquant une agriculture plus en adéquation avec les conditions du sol se consacrent exclusivement à l’herbage, exportant les produits de boucherie et de la laine (industrie lainière de Fourmies), notamment vers la Flandre et important du blé. (5)

Durant le XIX e siècle, le bocage s’étend alors largement au-delà des centres médiévaux tels que Prisches, Maroilles, Avesnes, Landrecies et progresse vers le nord en se répandant même dans la région de Maubeuge.

A partir de 1850-1855, l’arrivage massif de bovins belges oblige de réorienter la production de viande vers la production laitière.

De même l’urbanisation de la vallée de la Sambre dès les années 1840 entraine une importante demande en main-d’œuvre, laquelle quitte les campagnes pour un meilleur salaire. Les laboureurs deviennent des ouvriers et à la campagne la conversion en pâture est inéluctable devant la pénurie de valets de charrue.

Le Nord et Nord-Ouest Avesnois (Bavaisis et région entre Maubeuge et la frontière franco-belge) qui se consacrent jusqu’alors à la culture, ses terres étant plus adaptées, va cependant évoluer vers le bocage pour des raisons d’individualisme agraire. (6)

En résumé ce XIX e siècle se traduit par la poursuite du mouvement d’embocagement avec la fin de la polyculture.

Le XX e siècle est marqué par l’apogée du bocage en Avesnois dans les années 1920-1930. Il est cependant curieux de constater que la haie d’Avesnes en a limité la diffusion : Il reste des terrains cultivés dans la Haie d’Avesnes, notamment dans la clairière de Dourlers.

On y retrouve même d’anciennes structures en parcelles ouvertes appelées « faches », qui ont été effacées ailleurs (7) et qui sont  des parcelles de champs ouverts anciennement sur des sols riches, et qui n’ont jamais été enclos. La Haie d’Avesnes a visiblement ralenti la diffusion du bocage (8).

Les évolutions ultérieures vont dans le sens d’un « recul, d’un relâchement des mailles du bocage » (9) avec le départ des jeunes vers les villes.

Le recul du bocage au cœur de l’Avesnois se manifeste surtout, à partir des années 1960, par la politique d’intensification de la production laitière liée à la fois à un changement des pratiques agricoles avec la mécanisation et à la fois avec sa politique de remembrement. De cette politique d’intensification suivie de l’arrivée des quotas laitiers en 1984, il en résulte une disparition des petites exploitations – les quotas étant attachés à la surface foncière – auxquelles de faibles quotas sont attribués.

L’Aide à la Cessation de l’Activité Agricole accompagne alors la politique des quotas. Au final, des terres se retrouvent sans quotas, et voient leur valeur foncière baisser. Il en résulte une déprise agricole, d’où découle, dans les années 1990, une volonté de diversification impulsée notamment par la politique agricole commune mise en place à l’échelle de l’Union européenne.

La fin des quotas laitiers, en 2015 dans le but de libéraliser le secteur et de limiter les coûts de l’Union européenne entraine une crise du revenu des éleveurs. Les enjeux financiers de toute une profession mettent en danger la survie du bocage avesnois.

En résumé, si le Bas Moyen Age voit naitre la création d’un bocage dans le Sud de l’Avesnois avec ailleurs des champs ouverts, le renforcement de la protection des grands massifs forestiers par Colbert ne peut éviter le déboisement intensif, conséquence des ravages des guerres et de la Révolution. Cependant ce déboisement permet au bocage de se mouler dans ce paysage.

Mieux encore, le XIX e siècle voit l’extension du bocage vers le nord de la région jusque Maubeuge alors que la région de Trélon est témoin de nouveaux défrichements par des fermes isolées et d’installation de forges, verreries et boisselleries.

L’Epoque contemporaine est marquée quant à elle par le recul au sein et aux marges du bocage même si des mesures tendent à réhabiliter ce patrimoine unique que constitue notre bocage. Ces mesures de réhabilitation du bocage initiées par des associations, le syndicat mixte, la Maison du Bocage, l’Ecomusée de Fourmies-Trélon seront-elles suffisantes ? Malgré la création d’un Parc naturel régional créé à la fin des années 90, l’Appellation d’origine protégée Maroilles, la promotion de la race blanc bleue, la mise en œuvre de la planification écologique à travers un Pacte en faveur de la haie, difficile d’y croire car l’évolution de l’agriculture de la région tend à montrer de plus en plus une agriculture productiviste conduisant inexorablement à l’arrachage des haies et au retournement des prairies : c’est « la seule solution pour survivre », selon nombre d’exploitants agricoles. (10)

Ainsi, le bocage est aussi un outil de travail, soumis aux lois de la rentabilité et de la productivité, soumis à la logique implacable des marchés, de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution. Espérons pourtant qu’un dialogue financier plus équitable en vue d’une nette amélioration des conditions de vie des agriculteurs s’installe entre les organisations professionnelles agricoles et les industriels, il en va sûrement de la survie de notre si joli bocage.

Instaurer une contractualisation entre agriculteurs et industriels de l’agro alimentaire est certes une condition nécessaire mais probablement pas suffisante. Et alors, la préservation de notre bocage ne passerait-il pas par l’Intelligence Artificielle qui en est à ses prémices en cette décennie 2020 2030.

Ses algorithmes pourraient ils apporter une solution durable aux difficultés que rencontre de nos jours le monde agricole et en particulier celui de l’Avesnois ? Ils seraient indispensables qu’ils puissent résoudre les paradoxes que rencontrent l’agriculture et l’élevage de notre région, à savoir :

Passion du métier, qu’ils se disent paysans ou exploitants agricoles.
Intérêt du bocage et les bienfaits des haies.
Identité rurale et herbagère.
Agriculture biologique en élevage laitier.
Agriculture élevage conventionnel.
Usage de la chimie dans les pratiques agricoles.
Protection des nappes phréatiques des nitrates.
Monoculture et épuisement des sols.
Palliatif à la suppression des quotas laitiers.
Politique Agricole Commune, ses directives et sa protection du paysage bocager. Parlement européen et ses décisions. Les instances politiques régionales.
Réglementation française par rapport aux agriculteurs belges.
Conditions de travail trop importantes- Fatigues-Burn out-Suicides-Difficultés au sein de la vie familiale. Aspiration à une vie personnelle et sociale épanouie.
Conditions financières : évolution du prix du lait, impact des prix de la nourriture des animaux…
Manque de main-d’œuvre.
Mécanisation trop intense avec pour corolaire des investissements exorbitants (Engins agricoles non adaptés aux tailles des parcelles ; Nécessité de robots ?). Endettement et surendettement.
Besoin de sécurité. Systèmes de surveillance et d’aide aux éleveurs.
Besoin de liberté. Protection de l’environnement : excès selon certains, insuffisance pour d’autres. Normes sanitaires.
L’aide de la Recherche : cultures pluriannuelles.
Respect du bien-être animal. Systèmes d’alerte sur les maladies, vidéos sur le comportement animalier.
Pression des industriels et des consommateurs (prix, quantités, rythmes de production).
Collaboration nécessaire entre tous les acteurs.
Concurrence étrangère.
Agriculture intensive et ses dangers.
Plans locaux d’urbanisme.
Rôle des syndicats agricoles.
Vigilance en matière de santé publique
Réchauffement climatique et ses défis.

A partir de ces critères (non exhaustifs) à la fois nombreux et parfois contradictoires, prouvant les enjeux auxquels l’agriculture en général et l’élevage en particulier doivent faire face, l’Intelligence Artificielle pourra, nous l’espérons, générer une agriculture et un élevage dits durables, compatibles avec notre environnement bocager et le bien-être de nos cultivateurs et de nos herbagers. C’est un défi majeur qui attend l’Avesnois.

Sources :

(1) DUBOIS J.-J., Espaces et milieux forestiers dans le Nord de la France – Etude de biogéographie historique, Thèse d’Etat, Paris, Université de Paris I, 1989. p 48.

(2) DUBOIS, 1989, p 353.

(3) DUMOUCH, L’origine du bocage de l’Avesnois Thiérache. Synthèse de biogéographie historique. R, 2010.

(4) F GRILLE, Description du Nord 825-1838

(5) SIVERY Structures agraires et vie rurale dans le Hainaut à la fin du Moyen Age, 1977, p 149-150

(6) SIVERY, Les noyaux de bocage dans le Nord de la Thiérache à la fin du Moyen-Âge, 1976 Université de Rennes p 95-96

(7) DUBOIS, 1989

(8) DUBOIS, 1989

(9) DUMOUCH

(10) Sondage FDSEA 2014