Sous nos pieds : la géologie du plateau de l’Avesnois façonne l’habitat et les paysages

Dans l’Avesnois, le paysage ne se raconte pas seulement par ses bocages, ses rivières et ses villages en briques. Il se lit aussi sous la surface, dans les couches de grès, de schistes, de sables et d’argiles qui composent le plateau. Cette géologie complexe, héritée de millions d’années d’histoire, a profondément influencé l’architecture, les matériaux de construction et l’organisation des villages. Un patrimoine discret, mais essentiel pour comprendre l’identité du territoire.

🪨 Un socle ancien : le grès, pierre emblématique de l’Avesnois

Le grès famennien, extrait notamment autour de Felleries, Glageon ou Wallers‑en‑Fagne, est l’un des marqueurs géologiques les plus forts du plateau. Dur, résistant, légèrement ocre, il a longtemps été la pierre de construction privilégiée :

  • soubassements des fermes,
  • encadrements de portes et fenêtres,
  • pavés et murets,
  • linteaux et marches d’escalier.

Dans certains villages, comme Wallers‑en‑Fagne, le grès domine encore l’architecture, donnant aux rues une teinte chaude et minérale. Son extraction, autrefois très active, a façonné des carrières aujourd’hui reconverties en sites naturels ou pédagogiques.

🪵 Les schistes : une ressource discrète mais structurante

Sous le grès affleurent des schistes noirs ou bleuâtres, roches feuilletées issues de sédiments anciens. Moins utilisés en construction que le grès, ils ont néanmoins servi :

  • à la fabrication de dalles,
  • à la couverture de certains bâtiments,
  • comme matériau de remblais.

Leur présence influence aussi la perméabilité des sols, créant des zones humides caractéristiques de l’Avesnois, propices aux prairies et aux mares.

🏡 Sables et argiles : les matériaux du quotidien

Les couches sableuses et argileuses, plus tendres, ont joué un rôle majeur dans l’habitat traditionnel.

Les sables

Présents notamment dans le sud du plateau, ils ont servi à la fabrication :

  • des mortiers,
  • des enduits,
  • des briques artisanales.

Les argiles

Elles ont donné naissance à une véritable culture de la brique, omniprésente dans les villages avesnois. Les fermes en briques rouges, souvent posées sur un soubassement en grès, témoignent de cette complémentarité entre matériaux locaux.

🌧️ Une géologie qui façonne aussi les paysages

La diversité géologique du plateau explique en grande partie :

  • la présence de prairies humides sur les sols argileux,
  • les hauteurs boisées sur les sols sableux,
  • les vallées encaissées où affleurent les schistes,
  • les villages perchés sur les zones de grès plus stables.

Cette mosaïque de milieux naturels a favorisé une biodiversité riche, mais aussi une organisation rurale très structurée, où chaque matériau trouvait sa place.

🧱 Une architecture née du sol

L’habitat traditionnel de l’Avesnois est l’un des meilleurs témoins de cette géologie :

  • soubassements en grès pour protéger de l’humidité,
  • murs en briques issues des argiles locales,
  • toitures en ardoises importées mais adaptées aux charpentes légères,
  • murets et pavages en pierre locale.

Cette architecture, à la fois simple et ingénieuse, reflète un rapport intime entre les habitants et leur environnement. Chaque maison raconte la même histoire : celle d’un territoire où l’on construisait avec ce que la terre offrait.

🛠️ Des savoir‑faire à préserver

La disparition progressive des carrières, la standardisation des matériaux et l’évolution des techniques de construction menacent aujourd’hui ces savoir‑faire. Le Parc naturel régional de l’Avesnois encourage :

  • la réhabilitation du bâti ancien,
  • l’usage de matériaux locaux lorsque c’est possible,
  • la transmission des techniques traditionnelles,
  • la valorisation des anciennes carrières comme lieux d’interprétation.

Ces actions permettent de maintenir une cohérence architecturale et de préserver l’âme des villages.

🧭 Conclusion : un patrimoine géologique qui façonne l’identité du territoire

Dans l’Avesnois, la géologie n’est pas un simple chapitre de manuel scientifique.

Elle est la trame invisible qui relie les paysages, les villages et les habitants. Du grès aux argiles, chaque couche du plateau a laissé son empreinte dans les murs, les chemins, les prairies et les savoir‑faire. Comprendre cette géologie, c’est comprendre pourquoi l’Avesnois ressemble à l’Avesnois — et pourquoi il est essentiel de préserver ce patrimoine unique.

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Portrait : Jules Delcroix, dernier tailleur de pierre de Wallers‑en‑Fagne

À 82 ans, Jules Delcroix marche encore d’un pas sûr sur les anciennes dalles de grès qui pavent la cour de sa maison. « Elles viennent toutes de la carrière du Bois‑l’Évêque, là‑haut », dit‑il en pointant du doigt la colline. Pendant plus de cinquante ans, Jules a été tailleur de pierre, l’un des derniers du village à maîtriser l’art de travailler le grès famennien, cette roche dure et capricieuse qui a façonné l’identité de l’Avesnois.

Né en 1944 dans une famille d’ouvriers carriers, il entre à 14 ans « à la taille », comme on disait alors. « On apprenait sur le tas. Le grès, il faut le sentir. Il sonne différemment selon la veine. Si tu tapes au mauvais endroit, il éclate. » Son outil préféré ? Le têtu, un marteau à deux pointes qu’il manie encore avec une précision étonnante. « Avec ça, tu faisais tout : les marches, les linteaux, les pavés. C’était notre crayon et notre gomme. »

Dans les années 1960 et 1970, les commandes affluent : fermes à restaurer, encadrements de fenêtres, murets, seuils d’église. « On travaillait pour tout le canton. Le grès, c’était la signature du pays. » Mais l’arrivée des matériaux industriels, plus rapides et moins coûteux, change la donne. Les carrières ferment les unes après les autres. Jules continue malgré tout, « par amour du métier », jusqu’à sa retraite en 2005.

Aujourd’hui, il regarde avec une certaine nostalgie les maisons neuves qui s’élèvent en périphérie des villages. « Elles sont bien, mais elles pourraient être n’importe où. Le grès, lui, te disait où tu étais. » Pour transmettre son savoir, il accueille parfois des jeunes du Parc naturel régional. « Je leur montre comment lire la pierre, comment la respecter. Si on veut garder l’âme de l’Avesnois, il faudra bien que quelqu’un reprenne le flambeau. »

Dans son atelier, les outils sont rangés comme s’il allait reprendre le travail demain. Sur l’établi, un bloc de grès attend encore son dernier coup de têtu. « Je ne taille plus beaucoup, mais je touche la pierre tous les jours. C’est comme une vieille amie. »

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Portrait : Marcel Lefebvre, briquetier de père en fils dans le cœur de l’Avesnois

À 76 ans, Marcel Lefebvre garde encore les mains marquées par l’argile, comme si la terre rouge de l’Avesnois ne l’avait jamais vraiment quitté. « On avait ça dans le sang », dit‑il en souriant, assis devant sa maison de Sars‑Poteries, un village où les briqueteries faisaient autrefois battre le rythme des journées.

Marcel est né en 1950 dans une famille de briquetiers. Son père, son grand‑père et même son arrière‑grand‑père travaillaient déjà l’argile locale, extraite des couches profondes du plateau. « C’était une argile lourde, collante, mais parfaite pour faire de la bonne brique. Une brique qui tient debout cent ans sans bouger. »

Il entre à la briqueterie à 15 ans. « On commençait tôt. On moulait à la main, on tournait les briques pour qu’elles sèchent bien, on alimentait les fours. C’était dur, mais on était fiers. » Le four Hoffmann, immense anneau de briques chauffé en continu, reste son plus grand souvenir. « Quand tu ouvrais la porte, la chaleur te prenait comme une vague. On surveillait la cuisson à l’œil, à la couleur. Une brique trop cuite sonnait creux, pas assez cuite, elle cassait. »

Dans les années 1970, la mécanisation transforme le métier. Les moules en bois disparaissent, remplacés par des presses. « Ça allait plus vite, mais c’était moins vivant. Une brique faite à la main, tu la reconnais tout de suite. Elle a des petites imperfections, elle raconte quelque chose. »

La briqueterie ferme en 1989. Marcel se souvient du dernier jour comme d’un arrachement. « On a éteint le four. Le silence après, c’était terrible. On avait l’impression d’enterrer un morceau du village. » Pourtant, il ne garde aucune amertume. Il continue d’entretenir un petit atelier derrière chez lui, où il montre aux enfants du village comment on façonnait une brique à l’ancienne. « Je leur dis toujours : la brique, c’est la terre de chez nous. Quand tu construis avec, tu construis avec ton pays. »

Aujourd’hui, il regarde avec fierté les fermes en briques rouges qui jalonnent l’Avesnois. « Chaque maison, c’est un peu de notre travail. Même si les briqueteries ont fermé, les murs sont toujours là. Et tant qu’ils tiennent debout, notre histoire tient debout avec eux. »

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Portrait croisé : Jules et Marcel, deux hommes façonnés par la terre de l’Avesnois

Ils n’ont jamais travaillé ensemble, mais leurs vies racontent la même histoire : celle d’un territoire où l’on construisait avec ce que la terre offrait. Jules Delcroix, tailleur de pierre de Wallers‑en‑Fagne, et Marcel Lefebvre, briquetier de Sars‑Poteries, incarnent deux métiers aujourd’hui presque disparus, mais qui ont façonné l’identité architecturale de l’Avesnois.

Deux matières, une même passion

Jules a passé sa vie à dompter le grès, cette pierre dure et nerveuse qu’il fallait « sentir » avant de la frapper. Marcel, lui, a modelé l’argile, lourde et collante, qu’il transformait en briques rouges dans la chaleur des fours Hoffmann. Deux matériaux opposés — l’un minéral et massif, l’autre malléable et fragile — mais un même rapport intime à la terre.

« Le grès, c’est un caractère », dit Jules. « L’argile, c’est un tempérament », répondrait Marcel.

Des gestes transmis, puis menacés

Tous deux ont appris leur métier très jeunes, « sur le tas », en observant les anciens. Jules se souvient du bruit sec du têtu sur la pierre. Marcel, de l’odeur de l’argile humide et du souffle brûlant du four. Leurs gestes étaient précis, répétitifs, presque rituels. Des gestes qui se transmettaient naturellement, jusqu’à ce que la modernisation les rende obsolètes.

« On a vu les machines arriver, et on a compris que quelque chose se terminait », confie Marcel. Jules acquiescerait : « Quand les carrières ont fermé, on a perdu plus qu’un travail. On a perdu un savoir. »

Des villages qui portent encore leur empreinte

Même si leurs métiers ont disparu, leurs œuvres restent visibles partout dans l’Avesnois. Les soubassements en grès taillés par Jules soutiennent encore les fermes centenaires. Les murs en briques rouges façonnés par Marcel donnent leur couleur aux villages.

« Quand je passe devant une maison que j’ai aidé à bâtir, j’ai l’impression de revoir un vieux camarade », dit Jules. Marcel, lui, sourit en voyant les briques patinées par le temps : « Elles vieillissent mieux que nous. »

Deux mémoires vivantes d’un territoire

Aujourd’hui, chacun à sa manière continue de transmettre. Jules accueille des jeunes pour leur montrer comment « lire » la pierre. Marcel garde un petit atelier où il moule encore, pour le plaisir, quelques briques à l’ancienne.

Ils savent que leurs métiers ne reviendront pas tels quels. Mais ils savent aussi que l’Avesnois ne serait pas l’Avesnois sans ces matériaux, sans ces gestes, sans ces hommes.

« La terre nous a fait vivre, dit Jules. On lui doit bien de la respecter. » Marcel conclut : « Et tant que les maisons tiennent debout, notre histoire tient debout avec elles. »