{"id":25045,"date":"2026-06-16T18:52:49","date_gmt":"2026-06-16T16:52:49","guid":{"rendered":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/?page_id=25045"},"modified":"2026-06-16T18:52:49","modified_gmt":"2026-06-16T16:52:49","slug":"avesnois-pays-du-fer-forges-hauts-fourneaux-et-paysages-industriels","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/avesnois-pays-du-fer-forges-hauts-fourneaux-et-paysages-industriels\/","title":{"rendered":"Avesnois, pays du fer : forges, hauts\u2011fourneaux et paysages industriels"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant plusieurs si\u00e8cles, l\u2019Avesnois a \u00e9t\u00e9 bien plus qu\u2019un pays de bocage, de haies vives et de prairies humides. Derri\u00e8re l\u2019image paisible que l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui, ce territoire fut aussi une terre de fer, de feu et d\u2019eau. Des vall\u00e9es de la Sambre et de la Solre aux rives de l\u2019Helpe Majeure et de l\u2019Helpe Mineure, les paysages ont longtemps vibr\u00e9 au rythme des fourneaux, des roues hydrauliques et des marteaux. Dans les clairi\u00e8res de Beaurepaire, au fond des bois d\u2019Anor, pr\u00e8s des \u00e9tangs de Glageon, au pied des pentes de Tr\u00e9lon, dans les faubourgs de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande ou de Jeumont, le m\u00e9tal en fusion a fa\u00e7onn\u00e9 la vie des hommes et model\u00e9 durablement le territoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien avant l\u2019essor des grandes usines du XX\u1d49 si\u00e8cle, l\u2019Avesnois abritait une multitude de forges rurales, de fourneaux au charbon de bois, de fenderies et de martinets install\u00e9s le long des rivi\u00e8res. Ces ateliers, parfois isol\u00e9s au c\u0153ur des for\u00eats, parfois regroup\u00e9s autour de bourgs en expansion, formaient un r\u00e9seau dense et vivant. Ils d\u00e9pendaient des ressources locales : le minerai oolithique que l\u2019on extrayait dans les terres ferrugineuses, les immenses massifs forestiers qui fournissaient le charbon de bois, les cours d\u2019eau rapides qui actionnaient les roues hydrauliques. Cette sid\u00e9rurgie ancienne, discr\u00e8te mais essentielle, a profond\u00e9ment marqu\u00e9 les paysages et les m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XIX\u1d49 si\u00e8cle, l\u2019arriv\u00e9e du coke et la modernisation des proc\u00e9d\u00e9s transform\u00e8rent radicalement cette \u00e9conomie. Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande devint l\u2019un des p\u00f4les majeurs de la sid\u00e9rurgie r\u00e9gionale, avec ses hauts\u2011fourneaux du Trieux des Poteries, ses ateliers d\u2019En Bas et d\u2019En Haut, ses laminoirs et ses fenderies. Plus \u00e0 l\u2019est, Jeumont et le Bois Castiau virent na\u00eetre des usines puissantes, li\u00e9es aux chemins de fer et \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Dans les vall\u00e9es, les silhouettes de brique et de fonte se multipli\u00e8rent, les villages s\u2019\u00e9tendirent, les routes et les canaux se d\u00e9velopp\u00e8rent. L\u2019Avesnois entra alors dans une \u00e8re nouvelle, o\u00f9 le fer devint un moteur \u00e9conomique et un marqueur de modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette histoire, aujourd\u2019hui largement oubli\u00e9e, a pourtant fa\u00e7onn\u00e9 durablement le territoire. Elle explique l\u2019implantation de certaines familles industrielles, l\u2019essor de bourgs entiers, la cr\u00e9ation de quartiers ouvriers, la transformation des paysages, l\u2019am\u00e9nagement des rivi\u00e8res et des \u00e9tangs. Elle raconte aussi l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 des ma\u00eetres de forges, les savoir\u2011faire des ouvriers du fer, les migrations de main\u2011d\u2019\u0153uvre, les solidarit\u00e9s et les luttes. Elle r\u00e9v\u00e8le enfin la mani\u00e8re dont la sid\u00e9rurgie, apr\u00e8s avoir prosp\u00e9r\u00e9 pendant des si\u00e8cles, a d\u00e9clin\u00e9 puis disparu, laissant derri\u00e8re elle des ruines, des friches, des toponymes, des souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette page propose de retracer cette grande histoire r\u00e9gionale, depuis les premiers fourneaux au charbon de bois jusqu\u2019aux usines \u00e9lectriques du XX\u1d49 si\u00e8cle. Elle invite \u00e0 red\u00e9couvrir les sites disparus, \u00e0 comprendre les r\u00e9seaux d\u2019approvisionnement, \u00e0 suivre l\u2019\u00e9volution des techniques, \u00e0 \u00e9couter la m\u00e9moire des hommes et \u00e0 relire les paysages. Une plong\u00e9e dans un monde disparu, o\u00f9 le fer, le feu et l\u2019eau ont longtemps dialogu\u00e9 avec la for\u00eat, les rivi\u00e8res et les villages de l\u2019Avesnois.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>I. Aux origines d\u2019un pays de fer : g\u00e9ologie, for\u00eats et rivi\u00e8res<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien avant que les silhouettes de brique des hauts\u2011fourneaux ne dominent les vall\u00e9es de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande ou de Jeumont, l\u2019Avesnois portait d\u00e9j\u00e0 en lui les conditions d\u2019une vocation m\u00e9tallurgique. Tout commence dans le sol, dans ces couches anciennes o\u00f9 affleurent les sables ferrugineux et les nodules oolithiques. On en trouvait dans les bois d\u2019Anor, sur les pentes de Glageon, dans les terres rouges de Tr\u00e9lon, au d\u00e9tour des chemins creux de Beaurepaire. Ce minerai modeste, m\u00eal\u00e9 d\u2019argile et de silice, n\u2019avait rien de spectaculaire, mais il \u00e9tait l\u00e0, accessible, abondant, suffisant pour alimenter des fourneaux ruraux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cette richesse du sous\u2011sol s\u2019ajoutait un autre tr\u00e9sor : la for\u00eat. L\u2019Avesnois, avant les grands d\u00e9frichements du XVIII\u1d49 si\u00e8cle, \u00e9tait un pays profond\u00e9ment bois\u00e9. Les massifs de Mormal, de Tr\u00e9lon, de l\u2019Abb\u00e9 Val, les bois d\u2019Anor, de Glageon, de la Haie d\u2019Avesnes formaient un immense r\u00e9servoir de bois. C\u2019est l\u00e0 que travaillaient les charbonniers, dans la solitude des clairi\u00e8res, surveillant jour et nuit les meules fumantes. Le charbon de bois \u00e9tait l\u2019\u00e2me des premiers fourneaux : sans lui, aucune fusion n\u2019\u00e9tait possible. Les ma\u00eetres de forges, qu\u2019ils soient install\u00e9s \u00e0 Beaurepaire, \u00e0 Tr\u00e9lon ou dans les vallons de la Solre, d\u00e9pendaient enti\u00e8rement de ces for\u00eats, qu\u2019ils g\u00e9raient avec une rigueur presque scientifique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais le fer et le bois ne suffisaient pas. Il fallait l\u2019eau, cette force silencieuse qui animait les soufflets et faisait tourner les roues. Les vall\u00e9es de la Sambre, de la Solre, de l\u2019Helpe Majeure et de l\u2019Helpe Mineure offraient des d\u00e9nivel\u00e9s r\u00e9guliers, des chutes naturelles, des m\u00e9andres propices \u00e0 l\u2019installation de biefs. \u00c0 Glageon, \u00e0 Anor, \u00e0 Tr\u00e9lon, les rivi\u00e8res furent d\u00e9riv\u00e9es, canalis\u00e9es, dompt\u00e9es pour alimenter les fenderies et les martinets. Chaque forge poss\u00e9dait son \u00e9tang, sa digue, son canal d\u2019amen\u00e9e. Ces am\u00e9nagements, encore visibles aujourd\u2019hui dans les paysages, t\u00e9moignent de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 des hommes qui surent tirer parti de la moindre pente, du moindre courant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, bien avant l\u2019arriv\u00e9e du coke et des grandes usines, l\u2019Avesnois r\u00e9unissait d\u00e9j\u00e0 les trois \u00e9l\u00e9ments fondateurs de la sid\u00e9rurgie ancienne : le minerai, le bois et l\u2019eau. Ce n\u2019\u00e9tait pas un hasard si les premiers fourneaux s\u2019implant\u00e8rent dans les clairi\u00e8res de Beaurepaire, au bord des \u00e9tangs de Glageon, dans les vallons de Tr\u00e9lon ou pr\u00e8s des rives de la Solre. Le territoire, par sa g\u00e9ologie, ses for\u00eats et ses rivi\u00e8res, portait en lui une vocation m\u00e9tallurgique naturelle. Une vocation discr\u00e8te, rurale, presque intime, mais qui allait fa\u00e7onner durablement les paysages et les hommes.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>II. Les hauts\u2011fourneaux au charbon de bois : le temps des fourneaux ruraux (XVII\u1d49\u2013XVIII\u1d49 si\u00e8cles)<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien avant que les chemin\u00e9es de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande ne projettent leur fum\u00e9e au\u2011dessus de la vall\u00e9e de la Sambre, l\u2019Avesnois vivait au rythme plus discret, presque intime, des fourneaux au charbon de bois. D\u00e8s le XVII\u1d49 si\u00e8cle, des tours de pierre hautes de quelques m\u00e8tres seulement s\u2019\u00e9levaient dans les clairi\u00e8res de Beaurepaire, dans les bois d\u2019Anor, au bord des \u00e9tangs de Glageon ou dans les vallons encaiss\u00e9s de Tr\u00e9lon. Ces fourneaux ruraux, modestes mais ing\u00e9nieux, formaient un r\u00e9seau dense, adapt\u00e9 aux ressources locales et profond\u00e9ment li\u00e9 \u00e0 la for\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Leur fonctionnement reposait sur un \u00e9quilibre fragile entre trois \u00e9l\u00e9ments : le minerai, le bois et l\u2019eau. Le minerai oolithique, extrait dans les terres ferrugineuses des environs, \u00e9tait transport\u00e9 \u00e0 dos de cheval ou dans de petites charrettes jusqu\u2019au fourneau. Le charbon de bois, produit dans les clairi\u00e8res par les charbonniers, constituait le combustible indispensable. Quant \u00e0 l\u2019eau, elle actionnait les soufflets gr\u00e2ce \u00e0 des roues hydrauliques install\u00e9es sur les d\u00e9rivations de la Solre, de l\u2019Helpe ou des petits ruisseaux qui sillonnent les bois d\u2019Anor et de Glageon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autour de ces installations vivaient des communaut\u00e9s enti\u00e8res. Les ma\u00eetres de forges, souvent issus de familles implant\u00e9es depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, dirigeaient les op\u00e9rations depuis leurs demeures proches des ateliers. Les fondeurs, silhouettes noires devant la gueule rougeoyante du fourneau, surveillaient la fusion du minerai. Les b\u00fbcherons et les charbonniers travaillaient dans les bois, parfois loin des villages, dans une vie rude et silencieuse. Les voituriers, enfin, assuraient les liaisons entre les sites, empruntant des chemins forestiers dont certains existent encore aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces fourneaux ruraux n\u2019\u00e9taient pas isol\u00e9s du monde : ils formaient un v\u00e9ritable syst\u00e8me \u00e9conomique. Le fer produit \u00e0 Beaurepaire pouvait \u00eatre envoy\u00e9 vers les fenderies de Glageon ou de Tr\u00e9lon. Les barres forg\u00e9es dans les vall\u00e9es de l\u2019Helpe \u00e9taient revendues sur les march\u00e9s de Maubeuge ou d\u2019Avesnes. Les ma\u00eetres de forges \u00e9changeaient entre eux du minerai, du charbon, des pi\u00e8ces m\u00e9talliques. L\u2019Avesnois, bien avant l\u2019industrialisation, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un territoire structur\u00e9 par le fer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De ces installations anciennes, il ne reste souvent que des traces t\u00e9nues : un \u00e9tang aux contours r\u00e9guliers, une digue envahie par les herbes, un talus qui marque l\u2019emplacement d\u2019un ancien bief, un nom de lieu\u2011dit comme \u00ab Le Fourneau \u00bb, \u00ab La Fonderie \u00bb ou \u00ab Le Moulin \u00e0 Fer \u00bb. Mais ces vestiges, si discrets soient\u2011ils, t\u00e9moignent d\u2019un monde disparu o\u00f9 le fer naissait dans la solitude des bois, au c\u0153ur d\u2019un paysage encore largement m\u00e9di\u00e9val. Un monde o\u00f9 l\u2019on travaillait au rythme des saisons, o\u00f9 la for\u00eat \u00e9tait \u00e0 la fois ressource, refuge et partenaire, o\u00f9 le feu et l\u2019eau dialoguaient dans une harmonie fragile.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>III. La r\u00e9volution du coke : l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e8re industrielle (XIX\u1d49 si\u00e8cle)<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le XIX\u1d49 si\u00e8cle marque un tournant d\u00e9cisif pour l\u2019Avesnois. Apr\u00e8s des si\u00e8cles de sid\u00e9rurgie foresti\u00e8re, discr\u00e8te et rurale, le territoire entre brutalement dans l\u2019\u00e8re industrielle. Le coke, combustible issu de la houille, remplace progressivement le charbon de bois. Cette innovation technique, venue d\u2019Angleterre puis diffus\u00e9e dans tout le Nord de la France, bouleverse l\u2019\u00e9quilibre ancien. Les modestes fourneaux de Beaurepaire, d\u2019Anor ou de Glageon ne peuvent rivaliser avec les nouvelles installations capables d\u2019atteindre des temp\u00e9ratures plus \u00e9lev\u00e9es et de produire du fer en quantit\u00e9 bien sup\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est dans ce contexte que Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande devient l\u2019un des p\u00f4les majeurs de la sid\u00e9rurgie r\u00e9gionale. En 1830, l\u2019implantation des premiers hauts\u2011fourneaux au coke transforme radicalement le village. Les ateliers du Trieux des Poteries, les usines d\u2019En Bas et d\u2019En Haut, les laminoirs et les fenderies s\u2019\u00e9tendent le long de la Sambre, profitant de la proximit\u00e9 du canal, des routes et d\u2019une main\u2011d\u2019\u0153uvre d\u00e9j\u00e0 famili\u00e8re du travail du fer. Les Dumont, ma\u00eetres de forges visionnaires, modernisent les proc\u00e9d\u00e9s, introduisent de nouvelles machines, d\u00e9veloppent les r\u00e9seaux d\u2019approvisionnement. Ferri\u00e8re devient un v\u00e9ritable paysage industriel, o\u00f9 les chemin\u00e9es de brique dominent les prairies et o\u00f9 les marteaux r\u00e9sonnent jour et nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus \u00e0 l\u2019est, Jeumont conna\u00eet une \u00e9volution similaire. Situ\u00e9e sur la Sambre, \u00e0 la fronti\u00e8re belge, la commune attire tr\u00e8s t\u00f4t les industries m\u00e9tallurgiques. Les ateliers du Bois Castiau, les laminoirs de la FACEJ, les usines \u00e9lectriques qui apparaissent \u00e0 la fin du si\u00e8cle font de Jeumont un autre centre sid\u00e9rurgique majeur. La proximit\u00e9 des bassins houillers belges, l\u2019arriv\u00e9e du chemin de fer, la navigation sur la Sambre cr\u00e9ent un r\u00e9seau logistique puissant qui relie l\u2019Avesnois aux grands centres industriels de Charleroi, de Mons et de Maubeuge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9volution industrielle ne se limite pas aux techniques. Elle transforme profond\u00e9ment les paysages et les modes de vie. Les villages s\u2019\u00e9tendent autour des usines, les quartiers ouvriers apparaissent, les routes sont \u00e9largies, les ponts renforc\u00e9s. Les rivi\u00e8res sont canalis\u00e9es, les biefs rectifi\u00e9s, les \u00e9tangs agrandis pour alimenter les machines. Les campagnes, autrefois domin\u00e9es par les clairi\u00e8res et les charbonni\u00e8res, voient surgir des halles m\u00e9talliques, des chemin\u00e9es \u00e9lanc\u00e9es, des b\u00e2timents de brique aux toits d\u2019ardoise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019Avesnois, longtemps terre de for\u00eats et de bocage, devient un territoire industriel \u00e0 part enti\u00e8re. Le fer n\u2019est plus seulement un artisanat rural : il devient un moteur \u00e9conomique, un symbole de modernit\u00e9, un marqueur de puissance. Les forges anciennes disparaissent peu \u00e0 peu, remplac\u00e9es par des usines capables de produire des rails, des t\u00f4les, des pi\u00e8ces m\u00e9caniques destin\u00e9es aux chemins de fer, aux machines agricoles, aux industries du Nord et de Belgique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi s\u2019ouvre une nouvelle \u00e9poque, celle o\u00f9 le feu des fourneaux n\u2019est plus celui des clairi\u00e8res, mais celui des grandes usines. Une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019Avesnois entre pleinement dans la modernit\u00e9 industrielle, port\u00e9e par la Sambre, par le coke, par les ma\u00eetres de forges et par les milliers d\u2019ouvriers qui donnent vie \u00e0 ces ateliers.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>IV. Fenderies, martinets et affineries : les ateliers du fer en mouvement<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autour des hauts\u2011fourneaux, qu\u2019ils soient encore ruraux comme \u00e0 Beaurepaire ou d\u00e9j\u00e0 industriels comme \u00e0 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande, gravitait tout un monde d\u2019ateliers compl\u00e9mentaires. Ces ateliers, souvent install\u00e9s le long des rivi\u00e8res, formaient l\u2019ossature de la sid\u00e9rurgie de l\u2019Avesnois. Sans eux, le fer brut n\u2019aurait jamais trouv\u00e9 sa forme, sa finesse, sa qualit\u00e9. Ils \u00e9taient les lieux du geste, du bruit, de la transformation. Ils donnaient au m\u00e9tal son identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les fenderies, d\u2019abord, \u00e9taient les plus visibles. On en trouvait \u00e0 Glageon, \u00e0 Tr\u00e9lon, \u00e0 Anor, mais aussi dans les vall\u00e9es plus encaiss\u00e9es de l\u2019Helpe Mineure. Elles utilisaient la force hydraulique pour \u00e9tirer le fer en barres, en bandes, en pi\u00e8ces longues destin\u00e9es aux artisans, aux charrons, aux serruriers. Le bruit des marteaux, frappant inlassablement le m\u00e9tal chauff\u00e9 \u00e0 blanc, r\u00e9sonnait dans les vallons comme un battement r\u00e9gulier. Les roues hydrauliques, install\u00e9es sur des biefs soigneusement am\u00e9nag\u00e9s, tournaient jour et nuit, entra\u00eenant les arbres de transmission qui actionnaient les marteaux. Dans certains villages, comme \u00e0 Glageon, ce mart\u00e8lement \u00e9tait si constant qu\u2019il rythmait la vie quotidienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les martinets, plus petits mais tout aussi essentiels, servaient \u00e0 affiner le m\u00e9tal. Ils \u00e9taient souvent install\u00e9s pr\u00e8s des villages, \u00e0 proximit\u00e9 des artisans qui utilisaient le fer pour fabriquer outils, clous, ferrures, pi\u00e8ces agricoles. \u00c0 Tr\u00e9lon, par exemple, les martinets du bas de la vall\u00e9e travaillaient pour les ateliers du haut, cr\u00e9ant une v\u00e9ritable cha\u00eene de production. Le martinet, avec son marteau \u00e0 bascule actionn\u00e9 par l\u2019eau, permettait de donner au m\u00e9tal une qualit\u00e9 sup\u00e9rieure, en chassant les impuret\u00e9s et en homog\u00e9n\u00e9isant la mati\u00e8re. Le bruit sec et puissant de ces marteaux ponctuait les journ\u00e9es, r\u00e9sonnant contre les pentes bois\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quant aux affineries, elles jouaient un r\u00f4le plus discret mais fondamental. Elles permettaient de purifier le m\u00e9tal, de le transformer en fer mall\u00e9able, apte \u00e0 \u00eatre travaill\u00e9 dans les fenderies ou les ateliers de forge. On en trouvait notamment dans les vall\u00e9es de la Solre et de l\u2019Helpe, o\u00f9 les d\u00e9bits d\u2019eau r\u00e9guliers garantissaient une \u00e9nergie constante. Ces affineries \u00e9taient souvent tenues par des ouvriers hautement qualifi\u00e9s, capables de lire la couleur du m\u00e9tal, d\u2019anticiper ses r\u00e9actions, de ma\u00eetriser les temp\u00e9ratures avec une pr\u00e9cision presque instinctive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces ateliers formaient un r\u00e9seau dense, vivant, o\u00f9 chaque roue, chaque marteau, chaque soufflet participait \u00e0 une cha\u00eene de production complexe. Ils \u00e9taient reli\u00e9s entre eux par des chemins forestiers, des ponts de pierre, des gu\u00e9s, des sentiers que les voituriers empruntaient pour transporter le m\u00e9tal d\u2019un atelier \u00e0 l\u2019autre. Dans certains cas, comme entre Glageon et Tr\u00e9lon, plusieurs ateliers se r\u00e9pondaient le long d\u2019une m\u00eame rivi\u00e8re, cr\u00e9ant une v\u00e9ritable \u201cvall\u00e9e du fer\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, il ne reste souvent que des vestiges : un bief rectiligne envahi par les joncs, une digue de terre couverte de mousse, une chute d\u2019eau artificielle, un b\u00e2timent de brique isol\u00e9 au d\u00e9tour d\u2019un chemin. Mais ces traces racontent encore l\u2019histoire d\u2019un territoire o\u00f9 le fer \u00e9tait partout, o\u00f9 les rivi\u00e8res faisaient tourner les marteaux, o\u00f9 les hommes vivaient au rythme du m\u00e9tal en mouvement. Elles rappellent que l\u2019Avesnois fut, bien avant l\u2019\u00e8re industrielle moderne, un pays de gestes, de bruit, de savoir\u2011faire, o\u00f9 l\u2019eau et le fer dialoguaient sans cesse.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>V. Les familles de ma\u00eetres de forges : lignages, ambitions et pouvoirs<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re chaque forge, chaque fenderie, chaque haut\u2011fourneau de l\u2019Avesnois, il y avait des hommes et des familles dont les noms ont longtemps structur\u00e9 la vie \u00e9conomique et sociale du territoire. Ces ma\u00eetres de forges formaient une v\u00e9ritable aristocratie industrielle, h\u00e9riti\u00e8re d\u2019un savoir\u2011faire ancien et d\u2019un sens aigu de l\u2019organisation. Leur influence d\u00e9passait largement les murs de leurs ateliers : elle s\u2019\u00e9tendait aux for\u00eats qu\u2019ils exploitaient, aux villages qu\u2019ils faisaient vivre, aux routes qu\u2019ils contribuaient \u00e0 ouvrir, aux rivi\u00e8res qu\u2019ils am\u00e9nageaient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parmi ces lignages, certains ont laiss\u00e9 une empreinte profonde. Les Dumont, install\u00e9s \u00e0 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande, incarnent cette g\u00e9n\u00e9ration d\u2019industriels visionnaires qui, au XIX\u1d49 si\u00e8cle, ont su passer du charbon de bois au coke, du fourneau rural \u00e0 l\u2019usine moderne. Leur empreinte se lit encore dans les anciens ateliers du Trieux des Poteries, dans les b\u00e2timents d\u2019En Bas et d\u2019En Haut, dans les quartiers ouvriers qui se sont d\u00e9velopp\u00e9s autour des usines. \u00c0 Jeumont, d\u2019autres familles ont b\u00e2ti leur fortune sur les laminoirs du Bois Castiau, sur les ateliers \u00e9lectriques et sur les liens \u00e9troits avec les chemins de fer et la fronti\u00e8re belge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais ces grandes dynasties industrielles ne sont pas les seules \u00e0 avoir fa\u00e7onn\u00e9 l\u2019Avesnois. Dans les vall\u00e9es plus rurales, des familles plus modestes mais tout aussi influentes dirigeaient les forges de Beaurepaire, les fenderies de Glageon, les martinets de Tr\u00e9lon. Elles vivaient au rythme du fer, transmettant leur savoir et leurs privil\u00e8ges de p\u00e8re en fils. Certaines g\u00e9raient des domaines forestiers entiers, organisant la coupe du bois, la production du charbon, l\u2019entretien des biefs et des \u00e9tangs. D\u2019autres contr\u00f4laient les r\u00e9seaux d\u2019approvisionnement en minerai, achetant aux paysans les nodules ferrugineux extraits dans les terres rouges des alentours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Leur r\u00f4le ne se limitait pas \u00e0 la technique. Ils \u00e9taient aussi des acteurs sociaux, employant des dizaines, parfois des centaines d\u2019ouvriers, logeant des familles enti\u00e8res dans des maisons align\u00e9es pr\u00e8s des ateliers, finan\u00e7ant des \u00e9coles, des chapelles, des routes. Leur autorit\u00e9 \u00e9tait forte, parfois paternaliste, souvent respect\u00e9e. Dans certains villages, comme \u00e0 Glageon ou \u00e0 Tr\u00e9lon, leur nom est encore associ\u00e9 \u00e0 des rues, \u00e0 des b\u00e2timents, \u00e0 des lieux\u2011dits. Ils formaient un monde \u00e0 part, un monde o\u00f9 se m\u00ealaient ambition industrielle, enracinement local et vision \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui encore, leurs traces demeurent dans les archives notariales, dans les plans cadastraux, dans les pierres grav\u00e9es des anciennes usines, dans les r\u00e9cits transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Comprendre l\u2019histoire des ma\u00eetres de forges, c\u2019est comprendre comment l\u2019Avesnois s\u2019est structur\u00e9, comment ses paysages ont \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9s, comment ses villages ont grandi. C\u2019est entrer dans l\u2019intimit\u00e9 d\u2019un territoire o\u00f9 le fer n\u2019\u00e9tait pas seulement une mati\u00e8re, mais un pouvoir, une identit\u00e9, une dynastie.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>VI. Les r\u00e9seaux d\u2019approvisionnement : bois, minerai, eau et Sambre<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sid\u00e9rurgie de l\u2019Avesnois n\u2019aurait jamais pu exister sans un r\u00e9seau d\u2019approvisionnements d\u2019une remarquable complexit\u00e9. Derri\u00e8re chaque fourneau, chaque fenderie, chaque laminoir, se cachait une organisation minutieuse, patiemment construite au fil des si\u00e8cles. Le fer n\u2019\u00e9tait pas seulement une affaire de feu et de technique : il d\u00e9pendait d\u2019un \u00e9quilibre fragile entre le bois, le minerai, l\u2019eau et les voies de transport. Et dans l\u2019Avesnois, cet \u00e9quilibre prenait une forme profond\u00e9ment territoriale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le bois, d\u2019abord, \u00e9tait la ressource vitale des fourneaux anciens. Les immenses massifs forestiers de l\u2019Avesnois \u2014 les bois d\u2019Anor, de Glageon, de Tr\u00e9lon, de Mormal, de l\u2019Abb\u00e9 Val \u2014 fournissaient le charbon de bois indispensable \u00e0 la fusion du minerai. Les charbonniers, figures essentielles mais souvent invisibles, travaillaient dans les clairi\u00e8res, surveillant les meules fumantes jour et nuit. Leur savoir\u2011faire \u00e9tait si pr\u00e9cis que la moindre erreur pouvait ruiner des jours de travail. Le charbon \u00e9tait ensuite transport\u00e9 par des voituriers jusqu\u2019aux fourneaux de Beaurepaire, aux fenderies de Glageon, aux ateliers de Tr\u00e9lon. Ces chemins forestiers, parfois encore visibles, formaient les art\u00e8res silencieuses de la sid\u00e9rurgie rurale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le minerai, quant \u00e0 lui, provenait de multiples petites exploitations locales. On le trouvait dans les terres ferrugineuses des bois d\u2019Anor, dans les sables rouges de Glageon, dans les affleurements oolithiques de Tr\u00e9lon. Les paysans l\u2019extrayaient souvent eux\u2011m\u00eames, en compl\u00e9ment de leurs travaux agricoles, et le vendaient aux ma\u00eetres de forges. Ce minerai modeste, mais abondant, suffisait \u00e0 alimenter les fourneaux ruraux. Plus tard, avec l\u2019industrialisation, les usines de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande et de Jeumont durent importer du minerai de meilleure qualit\u00e9, venu de Lorraine, de Belgique ou m\u00eame de Su\u00e8de. La sid\u00e9rurgie locale s\u2019ouvrait alors \u00e0 des r\u00e9seaux d\u2019approvisionnement plus vastes, mais toujours structur\u00e9s par la g\u00e9ographie de la Sambre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019eau jouait un r\u00f4le tout aussi crucial. Les rivi\u00e8res de l\u2019Avesnois \u2014 la Solre, l\u2019Helpe Majeure, l\u2019Helpe Mineure, la Thure, et bien s\u00fbr la Sambre \u2014 fournissaient l\u2019\u00e9nergie n\u00e9cessaire aux roues hydrauliques. On d\u00e9rivait les cours d\u2019eau, on construisait des biefs, des digues, des \u00e9tangs de retenue. Chaque forge poss\u00e9dait son propre syst\u00e8me hydraulique, soigneusement entretenu. \u00c0 Glageon, par exemple, plusieurs ateliers se succ\u00e9daient le long d\u2019un m\u00eame bief, utilisant la m\u00eame \u00e9nergie pour actionner soufflets, marteaux et cylindres. \u00c0 Tr\u00e9lon, les martinets du bas de la vall\u00e9e d\u00e9pendaient de l\u2019eau capt\u00e9e en amont. L\u2019eau \u00e9tait la force motrice, la respiration m\u00eame des ateliers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, la Sambre constituait l\u2019art\u00e8re ma\u00eetresse de ce r\u00e9seau. Navigable d\u00e8s le XVIII\u1d49 si\u00e8cle, puis canalis\u00e9e au XIX\u1d49, elle permettait d\u2019acheminer le coke, le charbon, les pi\u00e8ces m\u00e9talliques, et plus tard les produits finis vers les grands centres industriels. Les usines de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande et de Jeumont vivaient au rythme de ses p\u00e9niches. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, l\u2019Avesnois \u00e9tait reli\u00e9 aux bassins houillers belges, aux ports fluviaux de Charleroi et de Namur, aux industries de Maubeuge et de Valenciennes. La Sambre \u00e9tait la colonne vert\u00e9brale de la sid\u00e9rurgie r\u00e9gionale, son lien vital avec le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, derri\u00e8re chaque barre de fer produite \u00e0 Glageon, chaque t\u00f4le lamin\u00e9e \u00e0 Ferri\u00e8re, chaque pi\u00e8ce forg\u00e9e \u00e0 Tr\u00e9lon, se cachait un r\u00e9seau d\u2019approvisionnements d\u2019une grande sophistication. Un r\u00e9seau o\u00f9 la for\u00eat, le sol, les rivi\u00e8res et la Sambre formaient un syst\u00e8me coh\u00e9rent, vivant, profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans le territoire. Comprendre ce r\u00e9seau, c\u2019est comprendre la sid\u00e9rurgie de l\u2019Avesnois dans toute sa profondeur : une industrie n\u00e9e de la nature, fa\u00e7onn\u00e9e par les hommes, et structur\u00e9e par les paysages.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>VII. Les sites disparus : forges oubli\u00e9es, traces silencieuses<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque l\u2019on parcourt aujourd\u2019hui les vall\u00e9es de l\u2019Avesnois, il faut parfois savoir regarder autrement pour percevoir les traces de la sid\u00e9rurgie ancienne. Beaucoup de sites ont disparu, engloutis par la for\u00eat, effac\u00e9s par les prairies, recouverts par les \u00e9tangs. Pourtant, sous la mousse, sous les feuilles mortes, sous les talus, le territoire murmure encore l\u2019histoire des forges oubli\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Beaurepaire, par exemple, il ne reste plus rien du fourneau qui animait autrefois la clairi\u00e8re. Mais l\u2019\u00e9tang, avec ses contours r\u00e9guliers, trahit encore la pr\u00e9sence d\u2019une ancienne retenue d\u2019eau. La digue, \u00e0 peine visible sous les herbes, marque l\u2019emplacement du bief qui alimentait la roue hydraulique. Dans les bois d\u2019Anor, les promeneurs passent sans le savoir devant les fosses d\u2019extraction du minerai, aujourd\u2019hui combl\u00e9es, mais dont la terre rouge\u00e2tre affleure encore par endroits. \u00c0 Glageon, les anciens ateliers qui bordaient le ruisseau ont disparu, mais la chute d\u2019eau artificielle, rectiligne, t\u00e9moigne encore de l\u2019am\u00e9nagement du bief.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tr\u00e9lon, autrefois riche en fenderies et en martinets, conserve lui aussi des traces t\u00e9nues de son pass\u00e9 m\u00e9tallurgique. Dans les vallons encaiss\u00e9s, on distingue encore les talus qui soutenaient les canaux d\u2019amen\u00e9e. Les pierres \u00e9parses, align\u00e9es de mani\u00e8re trop r\u00e9guli\u00e8re pour \u00eatre naturelles, marquent l\u2019emplacement des anciens ateliers. Le nom m\u00eame de certains lieux\u2011dits \u2014 \u00ab Le Fourneau \u00bb, \u00ab Le Moulin \u00e0 Fer \u00bb, \u00ab La Fonderie \u00bb \u2014 rappelle ce pass\u00e9 disparu. Dans les archives, on retrouve les plans des ateliers, les actes de propri\u00e9t\u00e9, les correspondances entre ma\u00eetres de forges. Mais sur le terrain, il faut une attention presque arch\u00e9ologique pour en deviner les traces.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus \u00e0 l\u2019est, dans les vall\u00e9es de la Solre et de l\u2019Helpe, les sites anciens ont \u00e9t\u00e9 encore plus profond\u00e9ment effac\u00e9s. Les rivi\u00e8res ont repris leur cours naturel, les prairies ont recouvert les digues, les bois ont envahi les clairi\u00e8res. Pourtant, un \u0153il attentif reconna\u00eet les formes g\u00e9om\u00e9triques d\u2019un ancien \u00e9tang, la rectitude d\u2019un talus, la pr\u00e9sence d\u2019un foss\u00e9 qui ne peut \u00eatre qu\u2019un ancien canal. Ces traces, si discr\u00e8tes soient\u2011elles, racontent l\u2019histoire d\u2019un territoire o\u00f9 chaque rivi\u00e8re, chaque pente, chaque clairi\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 mise au service du fer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame dans les communes plus industrielles, comme Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande ou Jeumont, certains sites ont disparu sans laisser de vestiges visibles. Les premiers ateliers du Trieux des Poteries, les anciennes fenderies du Bois Castiau, les petites usines hydrauliques qui pr\u00e9c\u00e9daient les grands laminoirs ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits, remplac\u00e9s par des b\u00e2timents plus modernes ou par des friches. Mais les plans cadastraux, les cartes anciennes, les photographies du d\u00e9but du XX\u1d49 si\u00e8cle permettent encore de reconstituer leur emplacement. Le paysage actuel, m\u00eame transform\u00e9, garde la m\u00e9moire de ces lieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces sites disparus ne sont pas seulement des ruines invisibles. Ils sont les t\u00e9moins silencieux d\u2019un monde o\u00f9 le fer, le feu et l\u2019eau structuraient la vie quotidienne. Ils rappellent que l\u2019Avesnois fut un territoire profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9 par la sid\u00e9rurgie, bien avant l\u2019industrialisation moderne. Ils invitent \u00e0 relire les paysages, \u00e0 comprendre ce qui se cache derri\u00e8re un \u00e9tang, un talus, un alignement de pierres. Ils constituent un patrimoine fragile, mais essentiel, que seule une connaissance attentive permet de r\u00e9v\u00e9ler.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>VIII. Les ouvriers du fer : vies, gestes et savoir\u2011faire<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re les forges, les fenderies, les martinets et les hauts\u2011fourneaux de l\u2019Avesnois, il y avait surtout des hommes. Des hommes dont les noms ne figurent pas dans les archives prestigieuses, mais dont les gestes ont fa\u00e7onn\u00e9 le territoire autant que les ma\u00eetres de forges. Sans eux, aucun fourneau de Beaurepaire n\u2019aurait br\u00fbl\u00e9, aucune fenderie de Glageon n\u2019aurait martel\u00e9, aucun laminoir de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande n\u2019aurait tourn\u00e9, aucune usine de Jeumont n\u2019aurait vibr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Leur vie \u00e9tait rude, exigeante, souvent dangereuse. Dans les ateliers ruraux d\u2019Anor ou de Tr\u00e9lon, les fondeurs travaillaient dans la chaleur suffocante des fourneaux au charbon de bois. Ils surveillaient la fusion du minerai, lisaient la couleur du m\u00e9tal, anticipaient les r\u00e9actions de la mati\u00e8re. Leur savoir\u2011faire \u00e9tait immense, transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, rarement \u00e9crit, toujours appris par l\u2019observation et l\u2019exp\u00e9rience. Le fondeur savait, d\u2019un seul regard, si la coul\u00e9e serait bonne ou si le m\u00e9tal manquait d\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les fenderies de Glageon ou de Tr\u00e9lon, les marteleurs vivaient au rythme des roues hydrauliques. Le bruit des marteaux, frappant inlassablement le fer chauff\u00e9 \u00e0 blanc, r\u00e9sonnait dans les vall\u00e9es comme un battement de c\u0153ur. Les ouvriers travaillaient en \u00e9quipe, chacun connaissant parfaitement sa place : celui qui chauffait le m\u00e9tal, celui qui le pr\u00e9sentait sous le marteau, celui qui le retournait, celui qui le refroidissait. Le geste devait \u00eatre pr\u00e9cis, rapide, s\u00fbr. Une erreur pouvait briser la pi\u00e8ce\u2026 ou briser un bras.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les usines plus modernes de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande et de Jeumont, les ouvriers du XIX\u1d49 et du d\u00e9but du XX\u1d49 si\u00e8cle affrontaient d\u2019autres dangers. Les laminoirs avalaient les barres de fer avec une voracit\u00e9 m\u00e9canique. Les fours au coke d\u00e9gageaient une chaleur \u00e9crasante. Les machines, plus puissantes que les anciens martinets, exigeaient une vigilance constante. Les accidents \u00e9taient fr\u00e9quents : br\u00fblures, \u00e9crasements, amputations. Mais malgr\u00e9 tout, une fiert\u00e9 profonde animait ces hommes. Ils savaient qu\u2019ils participaient \u00e0 une \u0153uvre essentielle, qu\u2019ils transformaient la mati\u00e8re brute en rails, en t\u00f4les, en pi\u00e8ces m\u00e9caniques qui partiraient vers les chemins de fer, les usines, les chantiers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les ouvriers du fer formaient aussi une communaut\u00e9. \u00c0 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande, les quartiers ouvriers construits autour des usines d\u2019En Bas et d\u2019En Haut abritaient des familles enti\u00e8res, souvent originaires de la r\u00e9gion, parfois venues de Belgique ou d\u2019autres d\u00e9partements. \u00c0 Jeumont, les ateliers du Bois Castiau attiraient une main\u2011d\u2019\u0153uvre jeune, dynamique, qui trouvait dans l\u2019industrie une stabilit\u00e9 que l\u2019agriculture ne pouvait plus offrir. Dans les villages plus ruraux, comme \u00e0 Glageon ou \u00e0 Tr\u00e9lon, les ouvriers vivaient souvent \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate des ateliers, dans des maisons modestes mais solidement b\u00e2ties.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Leur vie sociale \u00e9tait rythm\u00e9e par les horaires d\u2019usine, les f\u00eates locales, les solidarit\u00e9s de quartier, les luttes parfois. Les caf\u00e9s ouvriers, les soci\u00e9t\u00e9s de secours mutuel, les fanfares, les associations sportives jouaient un r\u00f4le essentiel dans la coh\u00e9sion de ces communaut\u00e9s. Les archives, les r\u00e9cits familiaux, les photographies anciennes montrent des hommes fiers de leur m\u00e9tier, conscients de leur importance dans l\u2019\u00e9conomie locale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, il ne reste parfois que des noms grav\u00e9s sur des plaques, des photos jaunies, des outils conserv\u00e9s dans des greniers. Mais la m\u00e9moire des ouvriers du fer demeure vivante dans les familles, dans les villages, dans les paysages. Elle rappelle que la sid\u00e9rurgie de l\u2019Avesnois n\u2019\u00e9tait pas seulement une affaire de techniques et de machines : elle \u00e9tait avant tout une histoire humaine, faite de courage, de savoir\u2011faire, de solidarit\u00e9 et de dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>IX. Les paysages industriels : forges, canaux et silhouettes de fer<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sid\u00e9rurgie n\u2019a pas seulement fa\u00e7onn\u00e9 l\u2019\u00e9conomie de l\u2019Avesnois : elle a sculpt\u00e9 ses paysages. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on voit aujourd\u2019hui des prairies tranquilles, des \u00e9tangs silencieux, des bois profonds, se dressaient autrefois des ateliers, des chemin\u00e9es, des roues hydrauliques, des ponts de service, des halles m\u00e9talliques. Le territoire porte encore, dans ses formes, dans ses lignes, dans ses reliefs, les traces de cette activit\u00e9 intense.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les vall\u00e9es de la Solre, de l\u2019Helpe Majeure et de l\u2019Helpe Mineure, les biefs rectilignes trahissent l\u2019emplacement des anciennes fenderies et des martinets. \u00c0 Glageon, la chute d\u2019eau artificielle qui alimente encore l\u2019\u00e9tang n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel : c\u2019est l\u2019h\u00e9ritage direct d\u2019un syst\u00e8me hydraulique con\u00e7u pour actionner les marteaux. \u00c0 Tr\u00e9lon, les talus qui bordent certains chemins forestiers sont les vestiges des canaux d\u2019amen\u00e9e qui alimentaient les ateliers du bas de la vall\u00e9e. Dans les bois d\u2019Anor, les \u00e9tangs aux contours g\u00e9om\u00e9triques rappellent les retenues d\u2019eau n\u00e9cessaires aux fourneaux ruraux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus \u00e0 l\u2019ouest, dans la vall\u00e9e de la Sambre, les paysages industriels sont encore plus visibles. \u00c0 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande, les anciennes usines du Trieux des Poteries, les ateliers d\u2019En Bas et d\u2019En Haut, les laminoirs et les fenderies ont profond\u00e9ment marqu\u00e9 le relief. Les quartiers ouvriers, align\u00e9s le long des routes, t\u00e9moignent de l\u2019essor d\u00e9mographique li\u00e9 \u00e0 l\u2019industrie. Les ponts m\u00e9talliques, les murs de sout\u00e8nement, les alignements de briques rouges racontent l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la Sambre \u00e9tait une art\u00e8re industrielle majeure. M\u00eame lorsque les b\u00e2timents ont disparu, les plateformes nivel\u00e9es, les remblais, les foss\u00e9s rectilignes r\u00e9v\u00e8lent encore l\u2019emplacement des ateliers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Jeumont, le paysage porte l\u2019empreinte des grandes usines du Bois Castiau et des ateliers \u00e9lectriques. Les vastes halles m\u00e9talliques, les chemin\u00e9es \u00e9lanc\u00e9es, les voies ferr\u00e9es internes formaient un ensemble coh\u00e9rent, presque monumental. Aujourd\u2019hui, certaines friches industrielles ont \u00e9t\u00e9 reconverties, d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9molies, mais la structure du territoire \u2014 les routes, les ponts, les alignements de maisons \u2014 garde la m\u00e9moire de cette \u00e9poque o\u00f9 Jeumont \u00e9tait un centre sid\u00e9rurgique et \u00e9lectrom\u00e9canique de premier plan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame dans les zones rurales, les paysages portent les marques de la sid\u00e9rurgie ancienne. Les \u00e9tangs de retenue, les digues de terre, les foss\u00e9s rectilignes, les chemins forestiers trop droits pour \u00eatre naturels sont autant de traces d\u2019un pass\u00e9 industriel oubli\u00e9. Les toponymes eux\u2011m\u00eames \u2014 \u00ab Le Fourneau \u00bb, \u00ab La Fonderie \u00bb, \u00ab Le Moulin \u00e0 Fer \u00bb, \u00ab Le Bief \u00bb, \u00ab La Forgeotte \u00bb \u2014 sont des indices pr\u00e9cieux. Ils rappellent que le paysage actuel, si paisible, est le r\u00e9sultat de si\u00e8cles d\u2019am\u00e9nagements li\u00e9s au fer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces paysages industriels, visibles ou invisibles, constituent un patrimoine \u00e0 part enti\u00e8re. Ils racontent l\u2019histoire d\u2019un territoire o\u00f9 la nature et la technique ont longtemps dialogu\u00e9. Ils montrent comment les hommes ont model\u00e9 les rivi\u00e8res, les pentes, les clairi\u00e8res pour y installer leurs ateliers. Ils invitent \u00e0 une lecture attentive du territoire, o\u00f9 chaque \u00e9tang, chaque talus, chaque alignement de pierres peut r\u00e9v\u00e9ler une page oubli\u00e9e de l\u2019histoire du fer en Avesnois.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>X. La transition vers l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et la fin d\u2019un monde<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au tournant du XX\u1d49 si\u00e8cle, un bouleversement silencieux mais d\u00e9cisif traverse l\u2019Avesnois : l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Apr\u00e8s des si\u00e8cles durant lesquels les rivi\u00e8res avaient \u00e9t\u00e9 le c\u0153ur battant des forges, des fenderies et des martinets, une nouvelle \u00e9nergie, plus puissante, plus r\u00e9guli\u00e8re, plus ind\u00e9pendante des saisons, s\u2019impose peu \u00e0 peu. Ce changement technique, qui peut sembler anodin aujourd\u2019hui, marque en r\u00e9alit\u00e9 la fin d\u2019un monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les vall\u00e9es rurales \u2014 \u00e0 Glageon, \u00e0 Tr\u00e9lon, \u00e0 Anor \u2014 les ateliers hydrauliques peinent \u00e0 suivre. Les roues, les biefs, les digues, les \u00e9tangs, tout ce syst\u00e8me ing\u00e9nieux qui avait permis \u00e0 la sid\u00e9rurgie ancienne de prosp\u00e9rer, devient soudain insuffisant. Les d\u00e9bits d\u2019eau varient trop, les installations sont trop petites, trop isol\u00e9es. Les ma\u00eetres de forges qui n\u2019ont pas les moyens d\u2019investir dans des machines \u00e9lectriques modernes voient leurs ateliers d\u00e9cliner. Certains tentent de moderniser leurs installations, d\u2019autres r\u00e9sistent, esp\u00e9rant un retour en arri\u00e8re qui ne viendra jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande et \u00e0 Jeumont, en revanche, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ouvre une nouvelle \u00e8re. Les usines du Trieux des Poteries, les ateliers d\u2019En Bas et d\u2019En Haut, les laminoirs et les fenderies adoptent progressivement les moteurs \u00e9lectriques. \u00c0 Jeumont, l\u2019essor des ateliers \u00e9lectrom\u00e9caniques transforme profond\u00e9ment le paysage industriel. Les machines deviennent plus puissantes, les cadences augmentent, les productions se diversifient. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9 permet de s\u2019affranchir des contraintes hydrauliques : plus besoin de biefs, de digues, de d\u00e9rivations. Les usines peuvent s\u2019installer o\u00f9 elles le souhaitent, se d\u00e9velopper verticalement, s\u2019\u00e9tendre horizontalement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais cette modernisation a un prix. Les ateliers ruraux, incapables de rivaliser, ferment les uns apr\u00e8s les autres. Les fenderies de Glageon cessent leur activit\u00e9. Les martinets de Tr\u00e9lon s\u2019\u00e9teignent. Les fourneaux de Beaurepaire, d\u00e9j\u00e0 fragilis\u00e9s par l\u2019arriv\u00e9e du coke au XIX\u1d49 si\u00e8cle, disparaissent d\u00e9finitivement. Les chemins forestiers qui reliaient les ateliers se referment, les biefs s\u2019envasent, les digues se couvrent de mousse. La for\u00eat reprend ses droits, effa\u00e7ant peu \u00e0 peu les traces d\u2019une activit\u00e9 multis\u00e9culaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les guerres du XX\u1d49 si\u00e8cle acc\u00e9l\u00e8rent encore ce mouvement. La Premi\u00e8re Guerre mondiale d\u00e9truit une partie des infrastructures, mobilise les ouvriers, bouleverse les approvisionnements. La Seconde Guerre mondiale, avec ses r\u00e9quisitions, ses bombardements, ses p\u00e9nuries, fragilise davantage les petites industries. Apr\u00e8s 1945, seules les grandes usines \u2014 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande, Jeumont \u2014 parviennent \u00e0 se maintenir, gr\u00e2ce \u00e0 la modernisation et \u00e0 la diversification. Mais m\u00eame elles finiront par d\u00e9cliner, victimes de la concurrence internationale, des mutations technologiques et de la d\u00e9sindustrialisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi s\u2019ach\u00e8ve un monde. Un monde o\u00f9 le fer naissait dans les clairi\u00e8res, o\u00f9 les rivi\u00e8res faisaient tourner les marteaux, o\u00f9 les villages vivaient au rythme des forges. Un monde o\u00f9 la sid\u00e9rurgie \u00e9tait intimement li\u00e9e \u00e0 la for\u00eat, \u00e0 l\u2019eau, au paysage. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9, en lib\u00e9rant l\u2019industrie de ces contraintes naturelles, a paradoxalement sign\u00e9 la fin de cette harmonie ancienne. Elle a ouvert la voie \u00e0 une modernit\u00e9 brillante, mais elle a aussi referm\u00e9 un chapitre essentiel de l\u2019histoire de l\u2019Avesnois.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>XI. <\/strong>M\u00e9moire et patrimoine : ce qu\u2019il reste du pays du fer<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au tournant du XX\u1d49 si\u00e8cle, un bouleversement silencieux mais d\u00e9cisif traverse l\u2019Avesnois : l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Apr\u00e8s des si\u00e8cles durant lesquels les rivi\u00e8res avaient \u00e9t\u00e9 le c\u0153ur battant des forges, des fenderies et des martinets, une nouvelle \u00e9nergie, plus puissante, plus r\u00e9guli\u00e8re, plus ind\u00e9pendante des saisons, s\u2019impose peu \u00e0 peu. Ce changement technique, qui peut sembler anodin aujourd\u2019hui, marque en r\u00e9alit\u00e9 la fin d\u2019un monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les vall\u00e9es rurales \u2014 \u00e0 Glageon, \u00e0 Tr\u00e9lon, \u00e0 Anor \u2014 les ateliers hydrauliques peinent \u00e0 suivre. Les roues, les biefs, les digues, les \u00e9tangs, tout ce syst\u00e8me ing\u00e9nieux qui avait permis \u00e0 la sid\u00e9rurgie ancienne de prosp\u00e9rer, devient soudain insuffisant. Les d\u00e9bits d\u2019eau varient trop, les installations sont trop petites, trop isol\u00e9es. Les ma\u00eetres de forges qui n\u2019ont pas les moyens d\u2019investir dans des machines \u00e9lectriques modernes voient leurs ateliers d\u00e9cliner. Certains tentent de moderniser leurs installations, d\u2019autres r\u00e9sistent, esp\u00e9rant un retour en arri\u00e8re qui ne viendra jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande et \u00e0 Jeumont, en revanche, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ouvre une nouvelle \u00e8re. Les usines du Trieux des Poteries, les ateliers d\u2019En Bas et d\u2019En Haut, les laminoirs et les fenderies adoptent progressivement les moteurs \u00e9lectriques. \u00c0 Jeumont, l\u2019essor des ateliers \u00e9lectrom\u00e9caniques transforme profond\u00e9ment le paysage industriel. Les machines deviennent plus puissantes, les cadences augmentent, les productions se diversifient. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9 permet de s\u2019affranchir des contraintes hydrauliques : plus besoin de biefs, de digues, de d\u00e9rivations. Les usines peuvent s\u2019installer o\u00f9 elles le souhaitent, se d\u00e9velopper verticalement, s\u2019\u00e9tendre horizontalement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais cette modernisation a un prix. Les ateliers ruraux, incapables de rivaliser, ferment les uns apr\u00e8s les autres. Les fenderies de Glageon cessent leur activit\u00e9. Les martinets de Tr\u00e9lon s\u2019\u00e9teignent. Les fourneaux de Beaurepaire, d\u00e9j\u00e0 fragilis\u00e9s par l\u2019arriv\u00e9e du coke au XIX\u1d49 si\u00e8cle, disparaissent d\u00e9finitivement. Les chemins forestiers qui reliaient les ateliers se referment, les biefs s\u2019envasent, les digues se couvrent de mousse. La for\u00eat reprend ses droits, effa\u00e7ant peu \u00e0 peu les traces d\u2019une activit\u00e9 multis\u00e9culaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les guerres du XX\u1d49 si\u00e8cle acc\u00e9l\u00e8rent encore ce mouvement. La Premi\u00e8re Guerre mondiale d\u00e9truit une partie des infrastructures, mobilise les ouvriers, bouleverse les approvisionnements. La Seconde Guerre mondiale, avec ses r\u00e9quisitions, ses bombardements, ses p\u00e9nuries, fragilise davantage les petites industries. Apr\u00e8s 1945, seules les grandes usines \u2014 Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande, Jeumont \u2014 parviennent \u00e0 se maintenir, gr\u00e2ce \u00e0 la modernisation et \u00e0 la diversification. Mais m\u00eame elles finiront par d\u00e9cliner, victimes de la concurrence internationale, des mutations technologiques et de la d\u00e9sindustrialisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi s\u2019ach\u00e8ve un monde. Un monde o\u00f9 le fer naissait dans les clairi\u00e8res, o\u00f9 les rivi\u00e8res faisaient tourner les marteaux, o\u00f9 les villages vivaient au rythme des forges. Un monde o\u00f9 la sid\u00e9rurgie \u00e9tait intimement li\u00e9e \u00e0 la for\u00eat, \u00e0 l\u2019eau, au paysage. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9, en lib\u00e9rant l\u2019industrie de ces contraintes naturelles, a paradoxalement sign\u00e9 la fin de cette harmonie ancienne. Elle a ouvert la voie \u00e0 une modernit\u00e9 brillante, mais elle a aussi referm\u00e9 un chapitre essentiel de l\u2019histoire de l\u2019Avesnois.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>XII. Relire le territoire : une arch\u00e9ologie du paysage<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comprendre l\u2019histoire sid\u00e9rurgique de l\u2019Avesnois, ce n\u2019est pas seulement feuilleter des archives ou inventorier des ruines. C\u2019est apprendre \u00e0 regarder autrement un territoire qui, sous son apparente tranquillit\u00e9, porte encore les marques profondes de plusieurs si\u00e8cles d\u2019activit\u00e9 m\u00e9tallurgique. Le paysage lui\u2011m\u00eame est devenu un document, une archive \u00e0 ciel ouvert, une carte o\u00f9 chaque d\u00e9tail raconte une histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les vall\u00e9es de la Solre, de l\u2019Helpe Majeure et de l\u2019Helpe Mineure, les \u00e9tangs aux contours r\u00e9guliers ne sont pas de simples pi\u00e8ces d\u2019eau : ce sont d\u2019anciens r\u00e9servoirs destin\u00e9s \u00e0 alimenter les roues hydrauliques. Les talus rectilignes qui bordent certains chemins forestiers sont les vestiges des biefs qui d\u00e9rivaient les rivi\u00e8res vers les ateliers. Les foss\u00e9s trop droits pour \u00eatre naturels, les digues couvertes de mousse, les chutes d\u2019eau artificielles sont autant de traces d\u2019un syst\u00e8me hydraulique complexe, patiemment construit pour faire tourner les fenderies et les martinets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les bois d\u2019Anor, les d\u00e9pressions circulaires, envahies de feuilles mortes, sont les anciennes fosses d\u2019extraction du minerai oolithique. Les chemins creux, encore visibles sous la vo\u00fbte des h\u00eatres, sont les routes emprunt\u00e9es par les voituriers qui transportaient le minerai et le charbon de bois. \u00c0 Beaurepaire, l\u2019\u00e9tang silencieux est l\u2019h\u00e9ritier direct du fourneau rural qui animait la clairi\u00e8re au XVII\u1d49 si\u00e8cle. \u00c0 Glageon, la chute d\u2019eau rectiligne rappelle la pr\u00e9sence des fenderies qui faisaient vibrer la vall\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les communes plus industrielles, comme Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande et Jeumont, le paysage urbain lui\u2011m\u00eame est une archive. Les alignements de maisons ouvri\u00e8res, les rues trac\u00e9es pour desservir les usines, les plateformes nivel\u00e9es, les murs de sout\u00e8nement, les ponts m\u00e9talliques racontent l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la Sambre \u00e9tait une art\u00e8re industrielle majeure. M\u00eame lorsque les b\u00e2timents ont disparu, la structure du territoire \u2014 les routes, les quartiers, les friches \u2014 garde la m\u00e9moire de l\u2019industrie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Relire le territoire, c\u2019est aussi \u00e9couter les toponymes. \u00ab Le Fourneau \u00bb, \u00ab La Fonderie \u00bb, \u00ab Le Moulin \u00e0 Fer \u00bb, \u00ab Le Bief \u00bb, \u00ab Le Trieux des Poteries \u00bb, \u00ab Le Bois Castiau \u00bb : ces noms sont des balises, des fragments de m\u00e9moire qui permettent de reconstituer un paysage disparu. Ils sont parfois les seuls t\u00e9moins d\u2019ateliers effac\u00e9s depuis des si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, relire le territoire, c\u2019est comprendre que la sid\u00e9rurgie n\u2019a pas seulement laiss\u00e9 des traces mat\u00e9rielles. Elle a fa\u00e7onn\u00e9 les mentalit\u00e9s, les sociabilit\u00e9s, les identit\u00e9s locales. Les familles d\u2019ouvriers, les lignages de ma\u00eetres de forges, les r\u00e9cits transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration constituent un patrimoine immat\u00e9riel tout aussi pr\u00e9cieux. Le paysage, les archives, les m\u00e9moires forment un tout indissociable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019Avesnois, aujourd\u2019hui, est un territoire apais\u00e9. Mais sous la douceur des prairies et la profondeur des for\u00eats, il porte encore les cicatrices d\u2019un monde disparu. Relire ce paysage, c\u2019est redonner vie \u00e0 cette histoire. C\u2019est comprendre que le fer, le feu et l\u2019eau ont longtemps dialogu\u00e9 avec la for\u00eat, les rivi\u00e8res et les villages. C\u2019est reconna\u00eetre que l\u2019Avesnois fut, pendant des si\u00e8cles, un pays de sid\u00e9rurgie, un pays de gestes, de bruit, de savoir\u2011faire, un pays o\u00f9 la nature et l\u2019industrie ont cohabit\u00e9 dans une harmonie fragile.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion g\u00e9n\u00e9rale<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Relire l\u2019histoire sid\u00e9rurgique de l\u2019Avesnois, c\u2019est redonner voix \u00e0 un monde disparu. Un monde o\u00f9 le fer, le feu et l\u2019eau formaient une trinit\u00e9 essentielle, o\u00f9 les rivi\u00e8res \u00e9taient des forces motrices, o\u00f9 les for\u00eats nourrissaient les fourneaux, o\u00f9 les hommes vivaient au rythme des marteaux et des soufflets. Pendant des si\u00e8cles, ce territoire que l\u2019on croit aujourd\u2019hui rural et paisible fut un espace d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9, de travail, de bruit, de chaleur, de savoir\u2011faire. Un territoire fa\u00e7onn\u00e9 par des gestes, des techniques, des familles, des lignages, des communaut\u00e9s enti\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des clairi\u00e8res de Beaurepaire aux \u00e9tangs de Glageon, des vallons de Tr\u00e9lon aux bois d\u2019Anor, des usines de Ferri\u00e8re\u2011la\u2011Grande aux ateliers de Jeumont, l\u2019Avesnois a connu toutes les \u00e9tapes de la sid\u00e9rurgie : les fourneaux au charbon de bois, les fenderies hydrauliques, les martinets, les affineries, les hauts\u2011fourneaux au coke, les laminoirs, puis l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et l\u2019\u00e8re industrielle moderne. Chaque \u00e9poque a laiss\u00e9 ses traces, visibles ou invisibles, mat\u00e9rielles ou immat\u00e9rielles, inscrites dans les paysages, dans les toponymes, dans les archives, dans les m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, la plupart des ateliers ont disparu. Les biefs se sont combl\u00e9s, les digues se sont couvertes de mousse, les roues hydrauliques se sont arr\u00eat\u00e9es, les chemin\u00e9es se sont effondr\u00e9es. Mais le territoire, lui, n\u2019a rien oubli\u00e9. Les \u00e9tangs aux contours r\u00e9guliers, les talus rectilignes, les chemins forestiers trop droits pour \u00eatre naturels, les alignements de maisons ouvri\u00e8res, les friches industrielles, les ponts m\u00e9talliques, les toponymes anciens sont autant de fragments d\u2019un r\u00e9cit enfoui. Le paysage est devenu une archive silencieuse, une m\u00e9moire diffuse qui demande \u00e0 \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce patrimoine, fragile mais essentiel, m\u00e9rite d\u2019\u00eatre transmis. Non par nostalgie, mais parce qu\u2019il raconte ce que fut l\u2019Avesnois : un territoire de travail, d\u2019innovation, de solidarit\u00e9, de ma\u00eetrise technique. Un territoire o\u00f9 les hommes ont su tirer parti de la nature sans jamais cesser de composer avec elle. Un territoire o\u00f9 la sid\u00e9rurgie n\u2019\u00e9tait pas seulement une industrie, mais une culture, une identit\u00e9, une mani\u00e8re d\u2019habiter le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Redonner vie \u00e0 cette histoire, c\u2019est offrir aux habitants d\u2019aujourd\u2019hui les cl\u00e9s pour comprendre leur paysage, leur village, leur vall\u00e9e. C\u2019est rappeler que derri\u00e8re chaque \u00e9tang, chaque talus, chaque nom de lieu, se cache une page de l\u2019histoire du fer. C\u2019est reconna\u00eetre que l\u2019Avesnois, avant d\u2019\u00eatre un pays de bocage, fut un pays de forges. Et que cette m\u00e9moire, m\u00eame effac\u00e9e, continue de fa\u00e7onner le territoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi se referme le grand r\u00e9cit du fer en Avesnois : un r\u00e9cit de feu et d\u2019eau, de bois et de pierre, de gestes et de machines, d\u2019hommes et de paysages. Un r\u00e9cit qui ne demande qu\u2019\u00e0 \u00eatre transmis, partag\u00e9, racont\u00e9, pour que le pays du fer ne s\u2019efface jamais tout \u00e0 fait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pendant plusieurs si\u00e8cles, l\u2019Avesnois a \u00e9t\u00e9 bien plus qu\u2019un pays de bocage, de haies vives et de prairies humides. Derri\u00e8re l\u2019image paisible que l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui, ce territoire fut aussi une terre de fer, de feu et d\u2019eau. 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