{"id":25104,"date":"2026-06-17T15:55:08","date_gmt":"2026-06-17T13:55:08","guid":{"rendered":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/?page_id=25104"},"modified":"2026-06-17T15:55:08","modified_gmt":"2026-06-17T13:55:08","slug":"du-mythe-au-reel-prisches-maroilles-et-la-formation-des-terroirs-medievaux","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/du-mythe-au-reel-prisches-maroilles-et-la-formation-des-terroirs-medievaux\/","title":{"rendered":"Du mythe au r\u00e9el : Prisches, Maroilles et la formation des terroirs m\u00e9di\u00e9vaux"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pr\u00e9ambule<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne suis pas historien de profession, seulement un passionn\u00e9 de l\u2019histoire de ma r\u00e9gion. Depuis longtemps, je m\u2019interroge sur les r\u00e9cits transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, et en particulier sur celui du \u201cmiracle du cerf\u201d que l\u2019on situe parfois \u00e0 Prisches. En relisant les sources, en comparant les chartes, en examinant les actes anciens, j\u2019ai d\u00e9couvert une r\u00e9alit\u00e9 plus complexe, mais aussi plus belle que la l\u00e9gende.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce travail n\u2019a d\u2019autre ambition que de restituer cette v\u00e9rit\u00e9 historique, avec simplicit\u00e9 et rigueur, en montrant comment Prisches et Maroilles, pourtant voisins, ont suivi des trajectoires tr\u00e8s diff\u00e9rentes au Moyen \u00c2ge. Si ces pages peuvent \u00e9clairer, nuancer ou simplement susciter la curiosit\u00e9, alors mon objectif sera atteint.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire rurale de Prisches et de Maroilles, deux villages voisins situ\u00e9s aux confins de la Thi\u00e9rache et du Hainaut, a longtemps \u00e9t\u00e9 obscurcie par des r\u00e9cits l\u00e9gendaires, des reconstructions tardives et des interpr\u00e9tations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sans examen critique. Parmi ces r\u00e9cits, celui du \u201cmiracle du cerf\u201d, cens\u00e9 s\u2019\u00eatre produit \u00e0 Prisches au VII\u1d49 si\u00e8cle, occupe une place particuli\u00e8re. R\u00e9p\u00e9t\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, repris dans des brochures locales, il a fini par s\u2019imposer comme une \u00e9vidence, au point de masquer la r\u00e9alit\u00e9 historique. Pourtant, l\u2019\u00e9tude attentive des sources m\u00e9di\u00e9vales montre que ce miracle n\u2019a jamais eu lieu \u00e0 Prisches, et que le domaine de Lini\u00e8res, au c\u0153ur de la l\u00e9gende, ne se trouvait pas sur la Rivi\u00e9rette mais sur l\u2019Helpe, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Eppe\u2011Sauvage. Cette v\u00e9rit\u00e9, loin d\u2019amoindrir le village, en r\u00e9v\u00e8le au contraire la singularit\u00e9 : Prisches n\u2019a pas eu besoin d\u2019un miracle pour \u00eatre un territoire exceptionnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019objectif de cette \u00e9tude est pr\u00e9cis\u00e9ment de restituer cette v\u00e9rit\u00e9, en confrontant les r\u00e9cits traditionnels aux sources authentiques, en repla\u00e7ant les \u00e9v\u00e9nements dans leur contexte, et en montrant comment deux terroirs voisins ont suivi des trajectoires profond\u00e9ment diff\u00e9rentes. Prisches, terre libre d\u00e8s l\u2019origine, forme un alleu ind\u00e9pendant, transmis en partie \u00e0 Liessies au XII\u1d49 si\u00e8cle, puis int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la seigneurie des Avesnes sans perdre son autonomie. Maroilles, \u00e0 l\u2019inverse, se d\u00e9veloppe sous la domination d\u2019un monast\u00e8re dont les droits anciens suscitent des tensions r\u00e9currentes avec les habitants. Cette opposition structurelle \u00e9claire l\u2019ensemble de l\u2019histoire rurale de la r\u00e9gion : elle explique les conflits d\u2019usage, les arbitrages \u00e9piscopaux, la mise en herbe, l\u2019accourtillage et la formation du bocage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9tude qui suit n\u2019a pas pour ambition de r\u00e9\u00e9crire l\u2019histoire, mais de la restituer dans sa coh\u00e9rence. Elle s\u2019appuie sur les chartes, les actes carolingiens, les confirmations pontificales, les lois villageoises, les bans seigneuriaux et les coutumes locales. Elle montre comment les communaut\u00e9s rurales, loin d\u2019\u00eatre passives, ont jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel dans la gestion des usages, la d\u00e9fense des libert\u00e9s et la transformation du paysage. Elle r\u00e9v\u00e8le enfin que la singularit\u00e9 de Prisches ne tient pas \u00e0 un miracle l\u00e9gendaire, mais \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 historique plus forte encore : celle d\u2019une communaut\u00e9 libre, autonome, capable de s\u2019adapter aux mutations \u00e9conomiques et de pr\u00e9server ses droits face aux pouvoirs seigneuriaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourquoi cette page commence par une question simple, mais d\u00e9cisive : <em>Y a\u2011t\u2011il eu miracle \u00e0 Prisches<\/em>. Car r\u00e9pondre \u00e0 cette question, c\u2019est ouvrir la voie \u00e0 une compr\u00e9hension nouvelle de l\u2019histoire locale, d\u00e9barrass\u00e9e des l\u00e9gendes, fond\u00e9e sur les sources, et fid\u00e8le \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 des faits.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Y a\u2011t\u2011il eu miracle \u00e0 Prisches ?<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(D\u00e9construction d\u2019une l\u00e9gende locale)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis longtemps circule \u00e0 Prisches l\u2019id\u00e9e qu\u2019un miracle s\u2019y serait produit au VII\u1d49 si\u00e8cle : un cerf, poursuivi par un chasseur, se serait r\u00e9fugi\u00e9 sous le manteau de saint Humbert, premier abb\u00e9 de Maroilles. Touch\u00e9 par la sc\u00e8ne, le chasseur aurait alors offert au saint un domaine, celui de Lini\u00e8res, que l\u2019on identifie encore aujourd\u2019hui \u2014 \u00e0 tort \u2014 au terroir de Prisches. Cette histoire, s\u00e9duisante et flatteuse pour le village, repose pourtant sur un glissement volontaire op\u00e9r\u00e9 au Xe si\u00e8cle. Les sources m\u00e9di\u00e9vales, lorsqu\u2019on les lit attentivement, montrent que le miracle n\u2019a jamais eu lieu \u00e0 Prisches, que Lini\u00e8res n\u2019\u00e9tait pas situ\u00e9 sur la Rivi\u00e9rette, mais sur l\u2019Helpe, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Eppe\u2011Sauvage, et que Prisches \u00e9tait un alleu libre, ind\u00e9pendant, non li\u00e9 \u00e0 Maroilles avant le XIII\u1d49 si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour comprendre comment la l\u00e9gende est n\u00e9e, il faut revenir aux deux r\u00e9cits hagiographiques consacr\u00e9s \u00e0 saint Humbert : la <em>vita prima<\/em> (vers 948\u2011950) et la <em>vita secunda<\/em> (vers 1030\u20111035). Leur comparaison \u00e9claire toute l\u2019affaire. La <em>vita prima<\/em>, r\u00e9dig\u00e9e par un chanoine de Maroilles au milieu du Xe si\u00e8cle, raconte que le miracle se produit alors qu\u2019Humbert essarte un champ \u00ab contigu au monast\u00e8re \u00bb. Le chasseur, nomm\u00e9 Odramnus, parent du saint, poursuit un cerf qui vient se r\u00e9fugier sous le manteau du religieux. \u00c9mu, il offre au saint le domaine de Liniacae dicta. Ce r\u00e9cit semble pr\u00e9cis : un nom, un lieu, un domaine. Mais cette pr\u00e9cision est suspecte. \u00c0 cette \u00e9poque, les chanoines sont en conflit avec l\u2019\u00e9v\u00eaque Fulbert, nouvel abb\u00e9 de Maroilles. On fabrique alors des faux actes pour d\u00e9fendre les biens du chapitre. Dans ce contexte, placer Liniacae pr\u00e8s du monast\u00e8re sert un objectif politique : \u00e9tendre artificiellement la mense conventuelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La <em>vita secunda<\/em>, r\u00e9dig\u00e9e un si\u00e8cle plus tard par un moine, est beaucoup plus prudente. Elle commence par un \u00ab <em>Forte accidit ut\u2026<\/em> \u00bb \u2014 \u00ab Il arriva par hasard que\u2026 \u00bb \u2014 et ne pr\u00e9cise ni le lieu, ni le nom du chasseur. Celui\u2011ci est simplement appel\u00e9 <em>Liniacensis dynasta<\/em> ou <em>Cimacensis dynasta<\/em>, le seigneur de Lini\u00e8res ou de Chimay. Cette prudence n\u2019est pas un hasard : au XI\u1d49 si\u00e8cle, il n\u2019est plus possible de pr\u00e9tendre que Lini\u00e8res se trouve pr\u00e8s de Maroilles, ni que l\u2019abbaye en poss\u00e8de le moindre morceau. La r\u00e9alit\u00e9 historique s\u2019impose : Lini\u00e8res n\u2019est pas Prisches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les sources carolingiennes tranchent d\u00e9finitivement. Un acte royal de 870 d\u00e9crit pr\u00e9cis\u00e9ment le domaine de Liniacae : il se trouve sur le cours de l\u2019Helpe, comprend huit manses, et est associ\u00e9 \u00e0 un lieu nomm\u00e9 Hultem. Or Prisches n\u2019est pas sur l\u2019Helpe, mais sur la Rivi\u00e9rette, appel\u00e9e au IX\u1d49 si\u00e8cle rivi\u00e8re du Fesmy. Un acte de 875 confirme cette appellation. La fronti\u00e8re sud de l\u2019alleu de Lini\u00e8res\u2011Prisches est donc la rivi\u00e8re du Fesmy, et non l\u2019Helpe. Les textes carolingiens sont formels : Liniacae ne peut pas \u00eatre Prisches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut alors examiner l\u2019histoire r\u00e9elle de Prisches. Les chartes du XII\u1d49 si\u00e8cle montrent que Prisches (Perez) formait d\u00e9j\u00e0 un alleu avant Amaury de B\u00e9relles. Celui\u2011ci n\u2019en poss\u00e9dait qu\u2019une partie, qu\u2019il transmit \u00e0 l\u2019abbaye de Liessies lorsqu\u2019il devint moine. Deux actes le prouvent : la confirmation des biens de Liessies par l\u2019\u00e9v\u00eaque de Cambrai en 1128, puis celle du pape Innocent II en 1131. Le texte de 1131 est explicite : Amaury a donn\u00e9 \u00e0 Liessies la part d\u2019alleu qu\u2019il poss\u00e9dait \u00e0 Perez. Cela signifie que l\u2019alleu de Prisches n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par Amaury ; il existait avant lui. Liessies en est propri\u00e9taire jusqu\u2019apr\u00e8s 1131.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le passage de l\u2019alleu aux Avesnes est tardif. Prisches ne passe aux seigneurs d\u2019Avesnes qu\u2019apr\u00e8s 1131, probablement sous Gautier d\u2019Avesnes (1138\u20111147) ou sous Nicolas d\u2019Avesnes (1147\u20111169). Ce dernier construit le ch\u00e2teau de Landrecies vers 1150, octroie une charte aux habitants de Landrecies, puis en 1158 accorde la charte de Prisches. Cette charte n\u2019a rien \u00e0 voir avec une cession monastique. Elle r\u00e9pond \u00e0 des objectifs \u00e9conomiques, politiques et d\u00e9mographiques : attirer des habitants, fixer les populations mobiles, concurrencer l\u2019abbaye de Maroilles. Prisches est alors une communaut\u00e9 d\u2019hommes libres, non un domaine monastique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re pr\u00e9sence de Maroilles \u00e0 Prisches n\u2019appara\u00eet qu\u2019en mars 1218, lorsque Jacques de Saint\u2011Omer, seigneur de Prisches, soumet \u00e0 la d\u00eeme de l\u2019abbaye les terres que les l\u00e9preux de Lini\u00e8res pourront acqu\u00e9rir. Avant cette date, Maroilles n\u2019a aucun droit, aucun domaine, aucune pr\u00e9sence sur le territoire prischois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s lors, o\u00f9 se trouvait le vrai Lini\u00e8res ? Les textes du XII\u1d49 si\u00e8cle situent clairement Lini\u00e8res dans le <em>Templutensis<\/em>, la r\u00e9gion entre la Fagne et la Thi\u00e9rache. Or \u00e0 Eppe\u2011Sauvage, sur l\u2019Helpe\u2011Majeure, existe un terroir nomm\u00e9 Lini\u00e8res. Les confirmations pontificales de 1180 mentionnent l\u2019autel d\u2019Eppe\u2011Sauvage, mais plus celui de Lini\u00e8res : preuve que les deux lieux sont li\u00e9s. D\u2019autres indices renforcent cette identification : Hultem pourrait \u00eatre l\u2019ancien nom d\u2019Ohain, et Melsart, cit\u00e9 dans les chartes, est encore un lieu\u2011dit d\u2019Ohain. Tout converge vers une seule conclusion : le Lini\u00e8res du miracle est celui d\u2019Eppe\u2011Sauvage, pas celui de Prisches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, le \u201cmiracle du cerf \u00e0 Prisches\u201d est une l\u00e9gende tardive, n\u00e9e d\u2019un glissement volontaire du Xe si\u00e8cle. Les sources m\u00e9di\u00e9vales montrent clairement que le miracle s\u2019est produit \u00e0 Eppe\u2011Sauvage, que Prisches \u00e9tait un alleu libre, transmis \u00e0 Liessies, puis pass\u00e9 aux Avesnes, et devenu une communaut\u00e9 d\u2019hommes libres, sans domination de Maroilles avant le XIII\u1d49 si\u00e8cle. Et finalement, cette v\u00e9rit\u00e9 est plus belle que la l\u00e9gende : Prisches n\u2019a pas eu besoin d\u2019un miracle pour \u00eatre un territoire exceptionnel. Sa force vient de ses libert\u00e9s, de son statut d\u2019alleu, et de la puissance de sa communaut\u00e9 paysanne.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Lini\u00e8res : ancien nom de Prisches dans certaines chartes. (2) <em>Vita prima<\/em> et <em>vita secunda<\/em> de saint Humbert. (3) A.-M. Helv\u00e9tius, <em>Abbayes, \u00e9v\u00eaques et la\u00efques<\/em>, 1992. (4) J.-M. Duvosquel, <em>La vita de saint Humbert<\/em>, 1972. (5) Acte royal de Charles le Chauve, 4 f\u00e9vrier 870. (6) Acte priv\u00e9 carolingien de l\u2019\u00c9glise de Cambrai, 875. (7) Faux acte dat\u00e9 de 921, r\u00e9dig\u00e9 vers 948. (8) Faux acte du 5 janvier 921. (9) Chartes de 1128 et 1131 confirmant les biens de Liessies. (10) Donation de Jacques de Saint\u2011Omer, mars 1218. (11) <em>Templutensis<\/em> : r\u00e9gion entre Fagne et Thi\u00e9rache. (12) Identification g\u00e9ographique par Helv\u00e9tius et Duvosquel. (13) Charte de 1142 : autels de Lini\u00e8res et d\u2019Eppe\u2011Sauvage. (14) Charte de 1143 : ferme de Merlessart. (15) Cession de Merlessart \u00e0 Clairefontaine. (16) Bulle d\u2019Alexandre III, 1180. (17) P. Fr. Carion : identification d\u2019Hultem avec Ohain. (18) Melsart : lieu\u2011dit actuel d\u2019Ohain.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un territoire en formation : clairi\u00e8res, alleux et premi\u00e8res structures seigneuriales (XII\u1d49 si\u00e8cle)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9gion comprise entre Prisches, Maroilles, Landrecies et la vall\u00e9e de l\u2019Helpe appartient \u00e0 un ensemble g\u00e9ographique particulier, situ\u00e9 aux confins de la Thi\u00e9rache et de la Fagne. Ce territoire, longtemps couvert de for\u00eats humides, de mar\u00e9cages et de landes, n\u2019a \u00e9t\u00e9 mis en valeur que progressivement, par une succession de clairi\u00e8res, d\u2019essartages et de d\u00e9frichements. Les villages qui s\u2019y d\u00e9veloppent entre le XI\u1d49 et le XII\u1d49 si\u00e8cle ne sont pas n\u00e9s d\u2019un plan d\u2019ensemble, mais d\u2019initiatives locales, souvent ind\u00e9pendantes les unes des autres, et dont les statuts juridiques diff\u00e8rent profond\u00e9ment. C\u2019est cette diversit\u00e9 originelle qui explique, en grande partie, les contrastes tr\u00e8s nets entre Prisches et Maroilles \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prisches, sous son ancien nom de Perez, appara\u00eet tr\u00e8s t\u00f4t comme un <strong>alleu<\/strong>, c\u2019est\u2011\u00e0\u2011dire une terre libre, franche, ind\u00e9pendante de toute domination seigneuriale ou eccl\u00e9siastique. Contrairement \u00e0 ce que laisserait croire la tradition locale, ce territoire n\u2019a jamais appartenu \u00e0 l\u2019abbaye de Maroilles avant le XIII\u1d49 si\u00e8cle. Les chartes du XII\u1d49 si\u00e8cle montrent qu\u2019il formait un alleu bien constitu\u00e9 avant m\u00eame Amaury de B\u00e9relles, lequel n\u2019en poss\u00e9dait qu\u2019une partie. Devenu moine \u00e0 Liessies, Amaury transmit au monast\u00e8re la portion d\u2019alleu qu\u2019il d\u00e9tenait, comme le confirment les actes de 1128 et de 1131. Cette donation ne concerne qu\u2019une fraction du territoire, et non l\u2019ensemble du village. L\u2019alleu de Prisches demeura donc largement ind\u00e9pendant jusqu\u2019\u00e0 son passage, apr\u00e8s 1131, entre les mains des seigneurs d\u2019Avesnes. Ce transfert, qui s\u2019effectua probablement sous Gautier d\u2019Avesnes ou sous son successeur Nicolas, n\u2019alt\u00e9ra pas la nature libre du terroir. Il permit en revanche l\u2019int\u00e9gration de Prisches dans un ensemble seigneurial plus vaste, comprenant notamment Landrecies et les terres situ\u00e9es au sud de la Rivi\u00e9rette, d\u00e9j\u00e0 tenues par les Avesnes et par l\u2019abbaye de Fesmy.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette situation explique la vigueur pr\u00e9coce de la communaut\u00e9 rurale prischoise. Les habitants de Prisches, hommes libres et non soumis aux charges pesant sur les tenanciers ordinaires, jouissaient d\u2019une autonomie r\u00e9elle. Ils participaient \u00e0 des accords de p\u00e2turage r\u00e9ciproques avec les villages voisins, comme le montre l\u2019article 25 de la charte du Favril (1174), qui reconna\u00eet aux paysans de ce village le droit de faire pa\u00eetre leurs animaux sur les territoires de Fayt, Prisches et Landrecies, terres elles aussi allodiales. De tels accords supposent une organisation communautaire solide, capable de fixer collectivement les p\u00e9riodes de r\u00e9colte, de fenaison et de pacage. Ils t\u00e9moignent \u00e9galement d\u2019une solidarit\u00e9 inter\u2011villageoise ant\u00e9rieure \u00e0 la mise en place des structures seigneuriales classiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019inverse, Maroilles pr\u00e9sente une \u00e9volution tout \u00e0 fait diff\u00e9rente. Le village s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 autour d\u2019un monast\u00e8re fond\u00e9 au VII\u1d49 si\u00e8cle, dont l\u2019histoire ancienne a \u00e9t\u00e9 largement r\u00e9\u00e9crite par les chanoines au Xe si\u00e8cle. Contrairement \u00e0 Prisches, Maroilles n\u2019est pas un alleu : c\u2019est une terre d\u2019\u00c9glise, soumise \u00e0 un seigneur eccl\u00e9siastique, dot\u00e9e de droits de ban, de corv\u00e9es et de redevances. Cette diff\u00e9rence fondamentale entre les deux terroirs \u2014 l\u2019un libre, l\u2019autre monastique \u2014 explique les tensions r\u00e9currentes qui marqueront l\u2019histoire de Maroilles, et l\u2019absence presque totale de conflits seigneuriaux \u00e0 Prisches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La charte de Prisches, octroy\u00e9e en 1158 par Nicolas d\u2019Avesnes, s\u2019inscrit dans ce contexte. Elle ne r\u00e9sulte pas d\u2019une cession monastique, mais d\u2019une volont\u00e9 seigneuriale d\u2019attirer et de fixer une population rurale mobile. Elle est lib\u00e9rale, attractive, et vise clairement \u00e0 concurrencer l\u2019abbaye de Maroilles, dont l\u2019influence s\u2019\u00e9tendait sur les villages voisins. Le plan viaire de Prisches, ant\u00e9rieur \u00e0 la charte, t\u00e9moigne d\u2019un habitat d\u00e9j\u00e0 structur\u00e9, mais profond\u00e9ment influenc\u00e9 par les libert\u00e9s nouvelles accord\u00e9es aux habitants. Cette charte marque l\u2019entr\u00e9e de Prisches dans une phase d\u2019expansion d\u00e9mographique et \u00e9conomique, fond\u00e9e sur la libert\u00e9 personnelle, la stabilit\u00e9 fonci\u00e8re et l\u2019autonomie communautaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, d\u00e8s le XII\u1d49 si\u00e8cle, les deux terroirs suivent des trajectoires divergentes. Prisches, terre libre devenue seigneurie d\u2019Avesnes, d\u00e9veloppe une communaut\u00e9 forte, jalouse de ses droits, et peu encline \u00e0 accepter des contraintes ext\u00e9rieures. Maroilles, terre monastique, voit au contraire s\u2019affirmer un pouvoir eccl\u00e9siastique contest\u00e9, qui devra composer avec une population de plus en plus consciente de ses droits. Cette opposition originelle entre alleu et seigneurie d\u2019\u00c9glise constitue la cl\u00e9 de lecture de toute l\u2019histoire rurale de la r\u00e9gion jusqu\u2019\u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Sur l\u2019ancien nom de Prisches (Perez) et son statut d\u2019alleu, voir les confirmations de 1128 et 1131. (2) Sur les accords de p\u00e2turage entre villages allodiaux, charte du Favril, 1174. (3) Sur l\u2019installation des Avesnes dans la r\u00e9gion, hypoth\u00e8se d\u2019un fief conc\u00e9d\u00e9 apr\u00e8s le rattachement du comt\u00e9 de Valenciennes au Hainaut. (4) Sur la charte de Prisches (1158), voir le cartulaire de la Terre d\u2019Avesnes. (5) Sur la nature monastique de Maroilles et la r\u00e9\u00e9criture de son histoire ancienne, voir Helv\u00e9tius et Duvosquel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les communaut\u00e9s rurales : institutions, libert\u00e9s et affirmation d\u2019un pouvoir local (XII\u1d49\u2013XIII\u1d49 si\u00e8cle)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019originalit\u00e9 profonde des terroirs de Prisches et de Maroilles au Moyen \u00c2ge tient \u00e0 la force de leurs communaut\u00e9s rurales. Ces communaut\u00e9s, loin d\u2019\u00eatre de simples regroupements d\u2019habitants, constituent de v\u00e9ritables institutions locales, dot\u00e9es de droits, de repr\u00e9sentants, de coutumes et d\u2019une capacit\u00e9 d\u2019action collective qui surprend lorsqu\u2019on la compare au mod\u00e8le f\u00e9odal traditionnel. Leur histoire, pourtant, n\u2019est pas identique : elle refl\u00e8te les trajectoires divergentes des deux terroirs, l\u2019un n\u00e9 comme alleu libre, l\u2019autre comme terre monastique. C\u2019est cette diff\u00e9rence originelle qui explique la vigueur institutionnelle de Prisches et, \u00e0 l\u2019inverse, les tensions r\u00e9currentes qui marquent l\u2019\u00e9volution de Maroilles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Prisches, la charte octroy\u00e9e en 1158 par Nicolas d\u2019Avesnes consacre une situation d\u00e9j\u00e0 ancienne. Les habitants, hommes libres, ne sont pas soumis aux charges pesant sur les tenanciers ordinaires. Ils disposent d\u2019une autonomie r\u00e9elle, fond\u00e9e sur la libert\u00e9 personnelle, la stabilit\u00e9 fonci\u00e8re et la gestion collective des usages. La charte ne cr\u00e9e pas cette libert\u00e9 : elle la reconna\u00eet, l\u2019organise et l\u2019\u00e9tend. Elle institue un maire, des jur\u00e9s, des \u00e9chevins, et fixe les r\u00e8gles de la vie communautaire. Elle garantit la libert\u00e9 de circulation, la protection des biens, la limitation des amendes, et encadre les rapports entre habitants et seigneur. Elle fait de Prisches un centre attractif, capable d\u2019attirer une population rurale mobile, et de concurrencer l\u2019abbaye de Maroilles dans une r\u00e9gion o\u00f9 les terres libres sont rares. La communaut\u00e9 prischoise appara\u00eet ainsi comme une institution solide, structur\u00e9e, dot\u00e9e d\u2019une m\u00e9moire collective et d\u2019une capacit\u00e9 d\u2019action qui se maintiendront jusqu\u2019\u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Maroilles, la situation est plus complexe. Le village, n\u00e9 autour d\u2019un monast\u00e8re, est soumis \u00e0 un seigneur eccl\u00e9siastique dont les droits sont anciens et \u00e9tendus. Pourtant, d\u00e8s le XIII\u1d49 si\u00e8cle, les habitants cherchent \u00e0 limiter ces droits et \u00e0 affirmer leur propre autorit\u00e9. La loi de Maroilles, accord\u00e9e en d\u00e9cembre 1245 par l\u2019\u00e9v\u00eaque de Cambrai, marque une \u00e9tape d\u00e9cisive. Elle reconna\u00eet l\u2019existence d\u2019une communaut\u00e9 organis\u00e9e, dot\u00e9e d\u2019un maire, de jur\u00e9s et d\u2019\u00e9chevins, et fixe les r\u00e8gles de la vie locale. Elle encadre les corv\u00e9es, limite les abus seigneuriaux, pr\u00e9cise les droits d\u2019usage sur les p\u00e2turages, les bois et les terres communes. Elle t\u00e9moigne d\u2019un rapport de force o\u00f9 les habitants, soutenus par l\u2019\u00e9v\u00eaque, parviennent \u00e0 imposer leurs revendications \u00e0 l\u2019abb\u00e9. Cette loi n\u2019est pas une concession gratuite : elle est le r\u00e9sultat d\u2019une longue s\u00e9rie de conflits, d\u2019arbitrages et de n\u00e9gociations, qui montrent la d\u00e9termination des Maroillais \u00e0 d\u00e9fendre leurs droits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les institutions villageoises jouent un r\u00f4le essentiel dans cette affirmation communautaire. Le maire, \u00e9lu ou d\u00e9sign\u00e9 selon les coutumes locales, repr\u00e9sente la communaut\u00e9 devant le seigneur. Les jur\u00e9s, garants des usages, veillent \u00e0 l\u2019application des r\u00e8gles et \u00e0 la r\u00e9solution des litiges. Les \u00e9chevins, souvent issus des familles les plus \u00e9tablies, participent \u00e0 la gestion des affaires courantes. \u00c0 Maroilles comme \u00e0 Prisches, ces institutions ne sont pas de simples organes administratifs : elles incarnent la capacit\u00e9 des habitants \u00e0 s\u2019organiser, \u00e0 d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats et \u00e0 maintenir un ordre social fond\u00e9 sur la coutume et la solidarit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette force communautaire se manifeste \u00e9galement dans la gestion des biens collectifs. Les p\u00e2turages, les bois, les landes et les chemins sont administr\u00e9s par la communaut\u00e9, qui fixe les p\u00e9riodes de pacage, les r\u00e8gles de fenaison, les limites des cultures et les obligations d\u2019entretien. \u00c0 Prisches, cette gestion collective est facilit\u00e9e par le statut d\u2019alleu, qui garantit une large autonomie. \u00c0 Maroilles, elle est source de tensions constantes avec l\u2019abbaye, qui cherche \u00e0 \u00e9tendre ses droits au d\u00e9triment des usages traditionnels. Ces tensions, qui culmineront dans les bans de 1335, montrent que la communaut\u00e9 n\u2019est pas un simple cadre administratif, mais un acteur politique capable de s\u2019opposer au seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, au XII\u1d49 et XIII\u1d49 si\u00e8cle, les communaut\u00e9s rurales de Prisches et de Maroilles apparaissent comme des institutions fortes, structur\u00e9es, conscientes de leurs droits et capables de les d\u00e9fendre. Leur histoire \u00e9claire la singularit\u00e9 de ces terroirs, o\u00f9 la f\u00e9odalit\u00e9 classique laisse place \u00e0 des formes d\u2019organisation locale plus souples, plus autonomes et plus d\u00e9mocratiques qu\u2019on ne l\u2019imagine souvent. Cette force communautaire, h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019alleu pour Prisches et conquise de haute lutte pour Maroilles, constitue l\u2019un des traits les plus originaux de l\u2019histoire rurale de la r\u00e9gion.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Charte de Prisches, 1158, cartulaire de la Terre d\u2019Avesnes. (2) Loi de Maroilles, d\u00e9cembre 1245, archives de l\u2019\u00e9v\u00each\u00e9 de Cambrai. (3) Sur les institutions villageoises dans le Hainaut m\u00e9di\u00e9val, voir les travaux de Jennepin et les M\u00e9moires de la Soci\u00e9t\u00e9 Arch\u00e9ologique d\u2019Avesnes. (4) Sur les tensions entre Maroilles et ses habitants, arbitrages \u00e9piscopaux du XIII\u1d49 si\u00e8cle. (5) Sur les usages collectifs et leur gestion communautaire, bans et coutumes locales conserv\u00e9s dans les cartulaires de Maroilles.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conflits d\u2019usage, arbitrages et bans : l\u2019affrontement entre communaut\u00e9s et seigneurs (XIII\u1d49\u2013XIV\u1d49 si\u00e8cles)<\/strong>.<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire rurale de la r\u00e9gion ne peut \u00eatre comprise sans examiner les conflits d\u2019usage qui oppos\u00e8rent, du XIII\u1d49 au XIV\u1d49 si\u00e8cle, les communaut\u00e9s villageoises aux seigneurs, et plus particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019abbaye de Maroilles. Ces conflits, qui concernent les p\u00e2turages, les bois, les corv\u00e9es et les droits de ban, r\u00e9v\u00e8lent la vigueur des communaut\u00e9s locales et la fragilit\u00e9 du pouvoir seigneurial dans une r\u00e9gion o\u00f9 les usages collectifs jouent un r\u00f4le essentiel dans l\u2019\u00e9conomie rurale. Ils montrent \u00e9galement combien la situation de Prisches, terre libre et autonome, diff\u00e8re de celle de Maroilles, o\u00f9 les habitants durent lutter pour pr\u00e9server leurs droits face \u00e0 un seigneur eccl\u00e9siastique puissant mais contest\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les premiers litiges apparaissent d\u00e8s le d\u00e9but du XIII\u1d49 si\u00e8cle. Ils concernent principalement les p\u00e2turages et les terres communes, dont l\u2019usage est vital pour les habitants. Les communaut\u00e9s rurales, soucieuses de pr\u00e9server leurs droits traditionnels, s\u2019opposent aux tentatives de l\u2019abbaye de Maroilles d\u2019\u00e9tendre son contr\u00f4le sur ces espaces. Les arbitrages \u00e9piscopaux se multiplient, signe que les conflits ne peuvent \u00eatre r\u00e9solus localement. Ces arbitrages, souvent favorables aux habitants, montrent que l\u2019abbaye peine \u00e0 imposer son autorit\u00e9 face \u00e0 une communaut\u00e9 organis\u00e9e, consciente de ses droits et soutenue par l\u2019\u00e9v\u00eaque de Cambrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019un des \u00e9pisodes les plus significatifs de cette p\u00e9riode est la r\u00e9daction de la loi de Maroilles en d\u00e9cembre 1245. Cette loi, accord\u00e9e par l\u2019\u00e9v\u00eaque Nicolas, reconna\u00eet explicitement les droits des habitants sur les p\u00e2turages, les bois et les terres communes. Elle encadre les corv\u00e9es, limite les abus seigneuriaux et pr\u00e9cise les obligations r\u00e9ciproques entre l\u2019abbaye et la communaut\u00e9. Elle marque une \u00e9tape d\u00e9cisive dans l\u2019affirmation du pouvoir local, en consacrant juridiquement des usages que l\u2019abbaye cherchait \u00e0 restreindre. Cette loi n\u2019est pas un simple acte administratif : elle est le r\u00e9sultat d\u2019un rapport de force o\u00f9 les habitants, soutenus par l\u2019autorit\u00e9 \u00e9piscopale, parviennent \u00e0 imposer leurs revendications.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les tensions ne s\u2019apaisent pas pour autant. Au contraire, elles s\u2019intensifient au cours du XIV\u1d49 si\u00e8cle, culminant dans les bans de 1335. Ces bans, \u00e9dict\u00e9s par l\u2019abb\u00e9 de Maroilles, visent \u00e0 r\u00e9glementer strictement les usages collectifs, en particulier le p\u00e2turage et la fenaison. Ils imposent des limites pr\u00e9cises, fixent des p\u00e9riodes d\u2019interdiction et pr\u00e9voient des sanctions s\u00e9v\u00e8res en cas d\u2019infraction. Leur s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 t\u00e9moigne de la volont\u00e9 de l\u2019abbaye de reprendre le contr\u00f4le d\u2019un espace rural qui lui \u00e9chappe de plus en plus. Mais elle r\u00e9v\u00e8le aussi, en creux, l\u2019affaiblissement du pouvoir seigneurial : un seigneur s\u00fbr de son autorit\u00e9 n\u2019a pas besoin de multiplier les interdits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9action des habitants montre que ces bans ne furent pas accept\u00e9s sans r\u00e9sistance. Les archives conservent la trace de contestations, de refus d\u2019ob\u00e9issance et de n\u00e9gociations qui s\u2019\u00e9tendirent sur plusieurs ann\u00e9es. Les Maroillais, forts de leur loi de 1245 et de leurs usages anciens, d\u00e9fendirent leurs droits avec vigueur. Ils s\u2019appuy\u00e8rent sur leurs institutions locales \u2014 maire, jur\u00e9s, \u00e9chevins \u2014 pour organiser leur r\u00e9sistance et faire valoir leurs revendications. Les bans de 1335 apparaissent ainsi comme un moment de tension extr\u00eame, o\u00f9 s\u2019affrontent deux conceptions du pouvoir : celle d\u2019un seigneur eccl\u00e9siastique attach\u00e9 \u00e0 ses pr\u00e9rogatives, et celle d\u2019une communaut\u00e9 rurale d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 pr\u00e9server ses libert\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est remarquable que Prisches, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, ne connaisse pas de conflits comparables. Terre libre, dot\u00e9e d\u2019une charte lib\u00e9rale et d\u2019une communaut\u00e9 forte, Prisches ne subit ni les corv\u00e9es, ni les droits de ban, ni les tentatives d\u2019appropriation seigneuriale qui marquent l\u2019histoire de Maroilles. Les habitants y jouissent d\u2019une autonomie r\u00e9elle, fond\u00e9e sur la gestion collective des usages et sur une tradition de libert\u00e9 h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019alleu. Cette diff\u00e9rence fondamentale entre les deux terroirs explique pourquoi les conflits d\u2019usage, si fr\u00e9quents \u00e0 Maroilles, sont presque absents \u00e0 Prisches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, les conflits d\u2019usage et les bans du XIII\u1d49 et XIV\u1d49 si\u00e8cle r\u00e9v\u00e8lent la profondeur des tensions qui traversent la soci\u00e9t\u00e9 rurale de la r\u00e9gion. Ils montrent la force des communaut\u00e9s locales, capables de s\u2019opposer \u00e0 un seigneur eccl\u00e9siastique et de d\u00e9fendre leurs droits avec d\u00e9termination. Ils \u00e9clairent \u00e9galement la singularit\u00e9 de Prisches, o\u00f9 l\u2019absence de domination seigneuriale permet une \u00e9volution plus paisible, fond\u00e9e sur la libert\u00e9 et l\u2019autonomie. Ces conflits, loin d\u2019\u00eatre anecdotiques, constituent l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments cl\u00e9s de l\u2019histoire rurale de la Thi\u00e9rache et du Hainaut, et pr\u00e9parent les grandes mutations \u00e9conomiques et sociales des si\u00e8cles suivants.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Arbitrages \u00e9piscopaux du XIII\u1d49 si\u00e8cle entre l\u2019abbaye de Maroilles et ses habitants. (2) Loi de Maroilles, d\u00e9cembre 1245, archives de l\u2019\u00e9v\u00each\u00e9 de Cambrai. (3) Bans de 1335, cartulaire de l\u2019abbaye de Maroilles. (4) Sur les usages collectifs et leur importance dans l\u2019\u00e9conomie rurale, voir les travaux de Jennepin. (5) Sur l\u2019absence de conflits seigneuriaux \u00e0 Prisches, charte de 1158 et coutumes locales.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La grande mutation \u00e9conomique : la mise en herbe et l\u2019essor de l\u2019\u00e9levage (XIII\u1d49\u2013XIV\u1d49 si\u00e8cle)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir du XIII\u1d49 si\u00e8cle, les terroirs de Prisches, Maroilles et des villages voisins connaissent une transformation \u00e9conomique profonde, qui modifie durablement le paysage, l\u2019organisation sociale et les rapports entre communaut\u00e9s et seigneurs. Cette mutation, souvent n\u00e9glig\u00e9e dans les synth\u00e8ses historiques, est pourtant l\u2019un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus d\u00e9cisifs de l\u2019histoire rurale de la r\u00e9gion. Elle se manifeste par un basculement progressif de l\u2019\u00e9conomie c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re vers une \u00e9conomie fond\u00e9e sur l\u2019herbe, les p\u00e2turages et l\u2019\u00e9levage. Ce passage \u00e0 la mise en herbe, loin d\u2019\u00eatre un simple ajustement agricole, constitue une v\u00e9ritable r\u00e9volution silencieuse, dont les effets se feront sentir jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plusieurs facteurs expliquent cette \u00e9volution. Les crises frumentaires du XIII\u1d49 si\u00e8cle, aggrav\u00e9es par les al\u00e9as climatiques et les limites des techniques agricoles, fragilisent la production c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re. Les rendements, d\u00e9j\u00e0 faibles, deviennent insuffisants pour nourrir une population en croissance. Dans ce contexte, l\u2019\u00e9levage appara\u00eet comme une alternative plus s\u00fbre et plus rentable. Les prairies naturelles, abondantes dans les vall\u00e9es humides de la Rivi\u00e9rette et de l\u2019Helpe, offrent des ressources fourrag\u00e8res importantes. Les terres marginales, difficiles \u00e0 cultiver, se pr\u00eatent mieux au p\u00e2turage qu\u2019\u00e0 la c\u00e9r\u00e9aliculture. Les communaut\u00e9s rurales, pragmatiques, adaptent leurs pratiques \u00e0 ces contraintes et d\u00e9veloppent progressivement une \u00e9conomie fond\u00e9e sur l\u2019herbe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette \u00e9volution est attest\u00e9e par de nombreux indices. Les comptes seigneuriaux et les actes notari\u00e9s mentionnent de plus en plus fr\u00e9quemment des prairies, des pr\u00e9s, des p\u00e2tures et des fauchages. Les censiers, autrefois centr\u00e9s sur les terres labourables, accordent une place croissante aux p\u00e2turages. Les conflits d\u2019usage, analys\u00e9s dans le chapitre pr\u00e9c\u00e9dent, portent presque toujours sur les droits de pacage, les p\u00e9riodes de fenaison et l\u2019acc\u00e8s aux terres communes. Ces tensions montrent que l\u2019herbe devient un enjeu \u00e9conomique majeur, au point de susciter des affrontements entre communaut\u00e9s et seigneurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019abbaye de Maroilles, dont les revenus reposaient en grande partie sur les corv\u00e9es et les redevances li\u00e9es aux cultures, se trouve particuli\u00e8rement affect\u00e9e par cette mutation. Elle cherche \u00e0 maintenir son contr\u00f4le sur les terres communes, \u00e0 r\u00e9glementer les p\u00e2turages et \u00e0 limiter l\u2019expansion des prairies priv\u00e9es. Les bans de 1335, analys\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment, t\u00e9moignent de cette volont\u00e9 de reprise en main. Mais ils r\u00e9v\u00e8lent aussi l\u2019impuissance croissante de l\u2019abbaye face \u00e0 une communaut\u00e9 rurale qui s\u2019adapte plus vite que le seigneur aux nouvelles r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Prisches, la situation est diff\u00e9rente. Terre libre, dot\u00e9e d\u2019une communaut\u00e9 forte et autonome, Prisches adopte la mise en herbe sans rencontrer les obstacles qui freinent Maroilles. Les habitants, ma\u00eetres de leurs usages, d\u00e9veloppent l\u2019\u00e9levage de mani\u00e8re plus harmonieuse. Les prairies s\u2019\u00e9tendent, les haies se multiplient, les p\u00e2turages se structurent. Le paysage se transforme progressivement en un bocage, caract\u00e9ris\u00e9 par des parcelles closes, des chemins bord\u00e9s de haies et une mosa\u00efque de pr\u00e9s et de cultures. Cette \u00e9volution, plus pr\u00e9coce et plus fluide qu\u2019\u00e0 Maroilles, t\u00e9moigne de la capacit\u00e9 d\u2019adaptation d\u2019une communaut\u00e9 libre, non entrav\u00e9e par les contraintes seigneuriales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mise en herbe entra\u00eene \u00e9galement une diff\u00e9renciation sociale accrue. Les paysans les plus ais\u00e9s, capables de poss\u00e9der plusieurs b\u00eates, tirent profit de l\u2019\u00e9levage et renforcent leur position au sein de la communaut\u00e9. Les plus modestes, qui ne poss\u00e8dent que quelques animaux, d\u00e9pendent davantage des usages collectifs et des p\u00e2turages communs. Cette diff\u00e9renciation, perceptible dans les comptes et les actes de vente, annonce l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite rurale, compos\u00e9e de censiers, d\u2019alleutiers et de grands \u00e9leveurs, qui joueront un r\u00f4le croissant dans la vie locale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, la mise en herbe constitue l\u2019une des grandes mutations \u00e9conomiques du Moyen \u00c2ge rural. Elle transforme le paysage, modifie les rapports sociaux, renforce les communaut\u00e9s libres et fragilise les seigneuries eccl\u00e9siastiques. Elle explique en grande partie les tensions qui marquent l\u2019histoire de Maroilles et la relative tranquillit\u00e9 de Prisches. Elle pr\u00e9pare enfin l\u2019apparition du bocage, qui deviendra l\u2019un des traits les plus caract\u00e9ristiques de la r\u00e9gion. Cette r\u00e9volution silencieuse, souvent ignor\u00e9e, est pourtant au c\u0153ur de l\u2019histoire rurale de la Thi\u00e9rache et du Hainaut.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Sur les crises frumentaires du XIII\u1d49 si\u00e8cle, voir les travaux de Duby et les \u00e9tudes r\u00e9gionales sur le Hainaut. (2) Comptes seigneuriaux de Maroilles, XIII\u1d49\u2013XIV\u1d49 si\u00e8cles, mentionnant l\u2019essor des prairies. (3) Sur la transformation du paysage et l\u2019apparition du bocage, archives locales et \u00e9tudes de g\u00e9ographie historique. (4) Sur la diff\u00e9renciation sociale li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9levage, actes notari\u00e9s et censiers du XIV\u1d49 si\u00e8cle. (5) Sur la mise en herbe \u00e0 Prisches, coutumes locales et traditions d\u2019usage.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019accourtillage et la naissance du bocage : cl\u00f4tures, haies et privatisation des terroirs (XIV\u1d49\u2013XVe si\u00e8cle)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mise en herbe, amorc\u00e9e d\u00e8s le XIII\u1d49 si\u00e8cle, entra\u00eene une transformation progressive mais profonde du paysage rural. \u00c0 mesure que l\u2019\u00e9levage prend de l\u2019importance, les habitants cherchent \u00e0 prot\u00e9ger leurs prairies, \u00e0 s\u00e9curiser leurs r\u00e9coltes de foin et \u00e0 \u00e9viter les d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par les animaux errants. Cette n\u00e9cessit\u00e9 conduit \u00e0 une pratique qui va modifier durablement l\u2019organisation des terroirs : l\u2019accourtillage, c\u2019est\u2011\u00e0\u2011dire la cl\u00f4ture des parcelles par des haies, des foss\u00e9s ou des lev\u00e9es de terre. Ce processus, lent et souvent conflictuel, marque la naissance du bocage, dont les formes caract\u00e9ristiques \u2014 parcelles closes, chemins bord\u00e9s de haies, mosa\u00efque de pr\u00e9s et de cultures \u2014 s\u2019imposent progressivement dans la r\u00e9gion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019accourtillage n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne isol\u00e9. Il s\u2019inscrit dans un mouvement g\u00e9n\u00e9ral de privatisation des terres, qui accompagne la mont\u00e9e en puissance de l\u2019\u00e9levage. Les prairies, devenues essentielles pour la production de foin, acqui\u00e8rent une valeur \u00e9conomique nouvelle. Les habitants cherchent \u00e0 les prot\u00e9ger des intrusions, qu\u2019elles proviennent des troupeaux voisins ou des animaux errants. Les haies, soigneusement entretenues, jouent un r\u00f4le multiple : elles d\u00e9limitent les propri\u00e9t\u00e9s, emp\u00eachent les b\u00eates de p\u00e9n\u00e9trer dans les pr\u00e9s, fournissent du bois de chauffage et contribuent \u00e0 la fertilit\u00e9 des sols en retenant l\u2019humidit\u00e9. Elles deviennent un \u00e9l\u00e9ment structurant du paysage, au point de redessiner enti\u00e8rement les terroirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce processus est particuli\u00e8rement visible \u00e0 Prisches. Terre libre, dot\u00e9e d\u2019une communaut\u00e9 forte et autonome, Prisches adopte l\u2019accourtillage sans rencontrer les obstacles qui freinent Maroilles. Les habitants, ma\u00eetres de leurs usages, cl\u00f4turent leurs parcelles selon leurs besoins, sans avoir \u00e0 solliciter l\u2019autorisation d\u2019un seigneur eccl\u00e9siastique. Les haies se multiplient, les pr\u00e9s se stabilisent, les chemins se fixent. Le paysage se transforme en un bocage pr\u00e9coce, caract\u00e9ris\u00e9 par une organisation parcellaire r\u00e9guli\u00e8re et une forte pr\u00e9sence de haies vives. Cette \u00e9volution t\u00e9moigne de la capacit\u00e9 d\u2019adaptation d\u2019une communaut\u00e9 libre, qui g\u00e8re collectivement ses usages tout en permettant l\u2019initiative individuelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Maroilles, la situation est plus complexe. L\u2019abbaye, soucieuse de pr\u00e9server ses droits de ban et ses revenus, voit d\u2019un mauvais \u0153il la privatisation des terres communes. Elle cherche \u00e0 limiter l\u2019accourtillage, \u00e0 maintenir les p\u00e2turages ouverts et \u00e0 contr\u00f4ler l\u2019usage des haies. Les bans de 1335, d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9s, t\u00e9moignent de cette volont\u00e9 de r\u00e9gulation. Ils imposent des r\u00e8gles strictes concernant la cl\u00f4ture des terres, la hauteur des haies, les p\u00e9riodes de pacage et les obligations d\u2019entretien. Ces interdits montrent que l\u2019abbaye per\u00e7oit l\u2019accourtillage comme une menace pour son autorit\u00e9. Mais ils r\u00e9v\u00e8lent aussi l\u2019impuissance croissante du seigneur eccl\u00e9siastique face \u00e0 une communaut\u00e9 rurale qui s\u2019adapte plus vite que lui aux nouvelles r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les tensions autour de l\u2019accourtillage sont r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019un changement profond dans les rapports sociaux. La cl\u00f4ture des terres favorise l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite rurale, compos\u00e9e de paysans ais\u00e9s capables de poss\u00e9der plusieurs b\u00eates et de cl\u00f4turer de vastes parcelles. Ces hommes, souvent jur\u00e9s ou \u00e9chevins, jouent un r\u00f4le croissant dans la vie locale. Ils d\u00e9fendent leurs int\u00e9r\u00eats, participent aux arbitrages et influencent les d\u00e9cisions communautaires. \u00c0 l\u2019inverse, les paysans plus modestes, qui ne poss\u00e8dent que quelques animaux, d\u00e9pendent davantage des usages collectifs et des p\u00e2turages communs. L\u2019accourtillage accentue ainsi les diff\u00e9rences sociales, tout en renfor\u00e7ant la coh\u00e9sion de la communaut\u00e9 face aux tentatives seigneuriales de reprise en main.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La naissance du bocage n\u2019est donc pas seulement un ph\u00e9nom\u00e8ne paysager. Elle refl\u00e8te une transformation \u00e9conomique, sociale et politique. Elle marque la victoire progressive des communaut\u00e9s rurales sur les seigneurs, la mont\u00e9e en puissance de l\u2019\u00e9levage, la privatisation des terres et l\u2019affirmation d\u2019une \u00e9lite paysanne. Elle explique aussi pourquoi Prisches, terre libre et autonome, adopte plus t\u00f4t et plus harmonieusement le bocage que Maroilles, o\u00f9 les tensions entre habitants et abbaye freinent l\u2019\u00e9volution du paysage. Ce bocage, dont les traces sont encore visibles aujourd\u2019hui, constitue l\u2019un des h\u00e9ritages les plus durables de cette p\u00e9riode de mutation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Sur l\u2019accourtillage et la cl\u00f4ture des terres, voir les \u00e9tudes de g\u00e9ographie historique consacr\u00e9es au bocage hennuyer et thi\u00e9rachien. (2) Comptes seigneuriaux et bans de Maroilles, mentionnant les interdits relatifs aux haies et aux cl\u00f4tures. (3) Sur la privatisation progressive des prairies, actes notari\u00e9s du XIV\u1d49 si\u00e8cle. (4) Sur l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite rurale li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9levage, censiers et r\u00f4les de jur\u00e9s. (5) Sur la formation du bocage \u00e0 Prisches, traditions d\u2019usage et organisation parcellaire ancienne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Deux mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9 rurale : Prisches et Maroilles face \u00e0 la longue dur\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9tude compar\u00e9e de Prisches et de Maroilles r\u00e9v\u00e8le deux mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9 rurale profond\u00e9ment distincts, fa\u00e7onn\u00e9s par des origines juridiques oppos\u00e9es, des structures seigneuriales divergentes et des dynamiques communautaires contrast\u00e9es. Ces diff\u00e9rences, perceptibles d\u00e8s le XII\u1d49 si\u00e8cle, ne cesseront de s\u2019accentuer au fil des si\u00e8cles, au point de produire deux paysages sociaux, \u00e9conomiques et institutionnels presque antith\u00e9tiques. L\u2019un, Prisches, s\u2019enracine dans la libert\u00e9 allodiale, l\u2019autonomie communautaire et la gestion collective des usages. L\u2019autre, Maroilles, se d\u00e9veloppe sous la tutelle d\u2019un seigneur eccl\u00e9siastique puissant, dont les droits anciens suscitent des tensions r\u00e9currentes avec les habitants. Cette opposition structurelle \u00e9claire l\u2019ensemble de l\u2019histoire rurale de la r\u00e9gion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prisches, terre libre d\u00e8s l\u2019origine, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 soumise aux contraintes qui p\u00e8sent sur les villages de seigneurie eccl\u00e9siastique. Les habitants, hommes libres, ne connaissent ni la mainmorte, ni les corv\u00e9es, ni les droits de ban qui encadrent la vie des tenanciers ordinaires. La charte de 1158, octroy\u00e9e par Nicolas d\u2019Avesnes, ne fait qu\u2019organiser et renforcer une autonomie d\u00e9j\u00e0 ancienne. Elle consacre l\u2019existence d\u2019une communaut\u00e9 structur\u00e9e, dot\u00e9e d\u2019un maire, de jur\u00e9s et d\u2019\u00e9chevins, capable de g\u00e9rer ses usages, de r\u00e9gler ses litiges et de d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats. Cette autonomie favorise l\u2019adaptation rapide aux mutations \u00e9conomiques, notamment \u00e0 la mise en herbe et \u00e0 l\u2019accourtillage. Le paysage prischois, marqu\u00e9 par un bocage pr\u00e9coce, t\u00e9moigne de cette capacit\u00e9 d\u2019initiative et de cette libert\u00e9 fonci\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Maroilles, \u00e0 l\u2019inverse, se d\u00e9veloppe sous la domination d\u2019un monast\u00e8re dont les droits sont anciens et \u00e9tendus. Les habitants y sont soumis aux corv\u00e9es, aux redevances, aux interdits et aux droits de ban. La loi de 1245, accord\u00e9e par l\u2019\u00e9v\u00eaque de Cambrai, marque une tentative de r\u00e9\u00e9quilibrage, en reconnaissant les droits de la communaut\u00e9 et en limitant les abus seigneuriaux. Mais cette loi, loin de r\u00e9soudre les tensions, r\u00e9v\u00e8le la profondeur des conflits qui opposent l\u2019abbaye \u00e0 ses habitants. Les bans de 1335, \u00e9dict\u00e9s pour r\u00e9glementer les usages collectifs, t\u00e9moignent de la volont\u00e9 de l\u2019abbaye de reprendre le contr\u00f4le d\u2019un espace rural qui lui \u00e9chappe de plus en plus. Ils montrent aussi l\u2019impuissance croissante du seigneur eccl\u00e9siastique face \u00e0 une communaut\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 d\u00e9fendre ses droits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces diff\u00e9rences institutionnelles se traduisent par des comportements sociaux distincts. \u00c0 Prisches, la libert\u00e9 fonci\u00e8re favorise l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite rurale compos\u00e9e de paysans ais\u00e9s, de censiers et d\u2019alleutiers, qui jouent un r\u00f4le croissant dans la vie locale. Cette \u00e9lite, issue de la communaut\u00e9 elle\u2011m\u00eame, renforce la coh\u00e9sion sociale et contribue \u00e0 la stabilit\u00e9 du village. \u00c0 Maroilles, en revanche, la domination seigneuriale cr\u00e9e des tensions permanentes entre habitants et abbaye. Les conflits d\u2019usage, les arbitrages \u00e9piscopaux et les r\u00e9sistances collectives montrent une soci\u00e9t\u00e9 rurale en lutte, o\u00f9 la communaut\u00e9 doit sans cesse d\u00e9fendre ses droits face \u00e0 un seigneur qui cherche \u00e0 maintenir son autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La gestion des usages collectifs constitue l\u2019un des contrastes les plus frappants entre les deux villages. \u00c0 Prisches, les p\u00e2turages, les bois et les terres communes sont administr\u00e9s par la communaut\u00e9, qui fixe les r\u00e8gles de pacage, de fenaison et d\u2019entretien. Cette gestion collective, fond\u00e9e sur la coutume et la solidarit\u00e9, favorise l\u2019adaptation aux mutations \u00e9conomiques et la pr\u00e9servation des ressources. \u00c0 Maroilles, au contraire, les usages collectifs sont une source constante de conflits. L\u2019abbaye cherche \u00e0 les contr\u00f4ler, \u00e0 les restreindre ou \u00e0 les privatiser, tandis que les habitants d\u00e9fendent leurs droits avec vigueur. Ces tensions, qui culminent dans les bans de 1335, montrent que la communaut\u00e9 maroillaise doit conqu\u00e9rir ce que Prisches poss\u00e8de naturellement : la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, Prisches et Maroilles incarnent deux mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9 rurale. Le premier, fond\u00e9 sur la libert\u00e9 allodiale, l\u2019autonomie communautaire et la gestion collective des usages, \u00e9volue de mani\u00e8re harmonieuse et s\u2019adapte rapidement aux mutations \u00e9conomiques. Le second, marqu\u00e9 par la domination seigneuriale, les conflits d\u2019usage et les tensions institutionnelles, conna\u00eet une \u00e9volution plus heurt\u00e9e, o\u00f9 la communaut\u00e9 doit sans cesse d\u00e9fendre ses droits. Cette opposition structurelle, perceptible d\u00e8s le Moyen \u00c2ge, explique les diff\u00e9rences profondes qui marqueront durablement les deux terroirs, tant dans leur organisation sociale que dans leur paysage.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Sur la libert\u00e9 allodiale de Prisches, chartes de 1128, 1131 et 1158. (2) Sur la loi de Maroilles et les tensions avec l\u2019abbaye, archives de l\u2019\u00e9v\u00each\u00e9 de Cambrai. (3) Sur les bans de 1335, cartulaire de Maroilles. (4) Sur l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite rurale \u00e0 Prisches, censiers et actes notari\u00e9s. (5) Sur la gestion communautaire des usages, coutumes locales et arbitrages \u00e9piscopaux.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion g\u00e9n\u00e9rale : une histoire rurale singuli\u00e8re<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9tude des terroirs de Prisches et de Maroilles r\u00e9v\u00e8le une histoire rurale d\u2019une grande richesse, marqu\u00e9e par des trajectoires divergentes qui \u00e9clairent l\u2019\u00e9volution de toute une r\u00e9gion. Ces deux villages, pourtant voisins, ont suivi des chemins profond\u00e9ment diff\u00e9rents, fa\u00e7onn\u00e9s par leurs origines juridiques, leurs structures seigneuriales et la force de leurs communaut\u00e9s. L\u2019un, Prisches, s\u2019enracine dans la libert\u00e9 allodiale, l\u2019autonomie fonci\u00e8re et la gestion collective des usages. L\u2019autre, Maroilles, se d\u00e9veloppe sous la tutelle d\u2019un seigneur eccl\u00e9siastique puissant, dont les droits anciens suscitent des tensions r\u00e9currentes avec les habitants. Cette opposition structurelle, perceptible d\u00e8s le XII\u1d49 si\u00e8cle, explique les contrastes durables qui marqueront les deux terroirs jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prisches appara\u00eet comme un cas exceptionnel dans l\u2019histoire rurale du Hainaut et de la Thi\u00e9rache. Terre libre d\u00e8s l\u2019origine, jamais soumise \u00e0 l\u2019abbaye de Maroilles avant le XIII\u1d49 si\u00e8cle, elle d\u00e9veloppe une communaut\u00e9 forte, autonome, capable de g\u00e9rer ses usages, de r\u00e9gler ses litiges et de s\u2019adapter rapidement aux mutations \u00e9conomiques. La charte de 1158, loin d\u2019\u00eatre un acte fondateur, consacre une situation ancienne et organise une libert\u00e9 d\u00e9j\u00e0 acquise. Cette autonomie favorise l\u2019essor de l\u2019\u00e9levage, la mise en herbe et l\u2019accourtillage, qui transforment le paysage en un bocage pr\u00e9coce. Prisches incarne ainsi un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 rurale fond\u00e9 sur la libert\u00e9, la solidarit\u00e9 et l\u2019initiative communautaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Maroilles, \u00e0 l\u2019inverse, illustre les tensions inh\u00e9rentes aux seigneuries eccl\u00e9siastiques. Le village, n\u00e9 autour d\u2019un monast\u00e8re, est soumis aux corv\u00e9es, aux redevances et aux droits de ban. Les habitants, conscients de leurs droits, s\u2019opposent r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 l\u2019abbaye, comme en t\u00e9moignent les arbitrages \u00e9piscopaux du XIII\u1d49 si\u00e8cle, la loi de 1245 et les bans de 1335. Ces conflits r\u00e9v\u00e8lent une soci\u00e9t\u00e9 rurale en lutte, o\u00f9 la communaut\u00e9 doit conqu\u00e9rir ce que Prisches poss\u00e8de naturellement : la libert\u00e9. Ils montrent aussi l\u2019affaiblissement progressif du pouvoir seigneurial face \u00e0 une communaut\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 d\u00e9fendre ses usages et son autonomie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La comparaison des deux terroirs met en lumi\u00e8re l\u2019importance des structures juridiques dans l\u2019\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s rurales. L\u2019alleu, en garantissant la libert\u00e9 fonci\u00e8re, favorise l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite paysanne, la gestion collective des ressources et l\u2019adaptation rapide aux mutations \u00e9conomiques. La seigneurie eccl\u00e9siastique, en imposant des contraintes, suscite des tensions, des r\u00e9sistances et des conflits d\u2019usage. Ces diff\u00e9rences expliquent la formation de paysages distincts : un bocage pr\u00e9coce et harmonieux \u00e0 Prisches, un paysage plus ouvert et plus conflictuel \u00e0 Maroilles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, cette \u00e9tude permet de r\u00e9tablir la v\u00e9rit\u00e9 historique face aux l\u00e9gendes locales. Le \u201cmiracle du cerf \u00e0 Prisches\u201d, souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9, ne r\u00e9siste pas \u00e0 l\u2019examen des sources. Lini\u00e8res n\u2019\u00e9tait pas situ\u00e9 sur la Rivi\u00e9rette, mais sur l\u2019Helpe, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Eppe\u2011Sauvage. Prisches n\u2019a jamais appartenu \u00e0 l\u2019abbaye de Maroilles avant 1218. Cette v\u00e9rit\u00e9, loin d\u2019amoindrir le village, en r\u00e9v\u00e8le au contraire la singularit\u00e9 : Prisches n\u2019a pas eu besoin d\u2019un miracle pour \u00eatre un territoire exceptionnel. Sa force vient de son histoire, de ses libert\u00e9s et de la puissance de sa communaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, l\u2019histoire rurale de Prisches et de Maroilles n\u2019est pas seulement celle de deux villages voisins. Elle est celle de deux mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9, de deux conceptions du pouvoir, de deux mani\u00e8res d\u2019habiter et de transformer un territoire. Elle \u00e9claire les dynamiques profondes qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la Thi\u00e9rache et le Hainaut, et montre combien les structures juridiques, les usages collectifs et les communaut\u00e9s rurales ont jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel dans la formation des paysages et des soci\u00e9t\u00e9s. Elle rappelle enfin que l\u2019histoire locale, lorsqu\u2019elle est \u00e9tudi\u00e9e avec rigueur, peut renouveler notre compr\u00e9hension du pass\u00e9 et dissiper les l\u00e9gendes qui l\u2019ont longtemps obscurcie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9ambule Je ne suis pas historien de profession, seulement un passionn\u00e9 de l\u2019histoire de ma r\u00e9gion. Depuis longtemps, je m\u2019interroge sur les r\u00e9cits transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, et en particulier sur celui du \u201cmiracle du cerf\u201d que l\u2019on situe parfois \u00e0 Prisches. 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