{"id":27898,"date":"2026-07-25T10:04:42","date_gmt":"2026-07-25T08:04:42","guid":{"rendered":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/?page_id=27898"},"modified":"2026-07-25T19:59:44","modified_gmt":"2026-07-25T17:59:44","slug":"la-baronnerie-detroeungt-histoire-privileges-et-resistances-xi%e1%b5%89-xviii%e1%b5%89-siecle","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/la-baronnerie-detroeungt-histoire-privileges-et-resistances-xi%e1%b5%89-xviii%e1%b5%89-siecle\/","title":{"rendered":"La Baronnerie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt : histoire, privil\u00e8ges et r\u00e9sistances (XI\u1d49\u2013XVIII\u1d49 si\u00e8cle)"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Chronique d\u2019une terre franche face \u00e0 la centralisation fran\u00e7aise<\/em><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction : une terre franche au c\u0153ur du Hainaut f\u00e9odal<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La baronnerie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt est l\u2019une des plus anciennes et des plus singuli\u00e8res seigneuries du Hainaut. Situ\u00e9e entre la Grande\u2011Helpe, la Sambre et la Thi\u00e9rache, elle forme un territoire \u00e0 part, une enclave f\u00e9odale dot\u00e9e de privil\u00e8ges \u00e9tendus, de droits de justice complets, d\u2019une autonomie rare dans la r\u00e9gion. Pierret, dans son ouvrage de 1881, rappelle que cette terre franche \u00e9tait un monde en soi, avec ses coutumes, ses usages, ses officiers, ses franchises, ses immunit\u00e9s, et une identit\u00e9 si forte qu\u2019elle surv\u00e9cut longtemps \u00e0 la disparition des pairies du Hainaut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tr\u0153ungt n\u2019est pas seulement un bourg. C\u2019est une <strong>baronnie<\/strong>, c\u2019est\u2011\u00e0\u2011dire une seigneurie de haut rang, dont les titulaires exer\u00e7aient un pouvoir r\u00e9el, ancien, reconnu, respect\u00e9. Ses seigneurs, issus de la maison d\u2019Avesnes, puis de lignages hennuyers, puis de familles alli\u00e9es, ont marqu\u00e9 l\u2019histoire locale par leur influence, leur autorit\u00e9, et parfois leur r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque la France arrive en 1659, elle d\u00e9couvre un territoire o\u00f9 la baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt est encore vivante, active, intacte. Elle poss\u00e8de ses droits de justice, ses officiers, ses franchises. Elle ne ressemble pas aux villages ordinaires : elle est une <strong>terre franche<\/strong>, une <strong>juridiction autonome<\/strong>, un <strong>h\u00e9ritage du Hainaut m\u00e9di\u00e9val<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et c\u2019est cette singularit\u00e9 qui explique pourquoi \u00c9tr\u0153ungt r\u00e9sista si longtemps \u00e0 l\u2019int\u00e9gration fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>I. Les origines : une terre franche n\u00e9e du Hainaut m\u00e9di\u00e9val<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les origines d\u2019\u00c9tr\u0153ungt remontent \u00e0 l\u2019\u00e9poque gallo\u2011romaine, lorsque Duronum, petite station nervienne, se d\u00e9veloppe sur la voie de Reims \u00e0 Bavay. Mais la baronnie, en tant qu\u2019institution f\u00e9odale, appara\u00eet v\u00e9ritablement au XI\u1d49 si\u00e8cle, lorsque les seigneurs d\u2019Avesnes, ma\u00eetres de la r\u00e9gion, organisent leurs terres en fiefs, pairies et seigneuries.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tr\u0153ungt devient alors une terre franche, c\u2019est\u2011\u00e0\u2011dire une seigneurie dot\u00e9e de privil\u00e8ges particuliers : le seigneur y exerce la justice, y per\u00e7oit les redevances, y contr\u00f4le les usages, y prot\u00e8ge les habitants, et y garantit des libert\u00e9s que l\u2019on ne trouve pas partout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pierret rappelle que les habitants d\u2019\u00c9tr\u0153ungt, d\u00e8s le Moyen \u00c2ge, se d\u00e9signent fi\u00e8rement comme \u00ab vivant de leur bien \u00bb, signe d\u2019une autonomie rurale rare dans la r\u00e9gion. La terre franche est un espace o\u00f9 les paysans, les manants, les bourgeois jouissent de droits \u00e9tendus, prot\u00e9g\u00e9s par le seigneur et par la coutume.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>II. Les seigneurs d\u2019\u00c9tr\u0153ungt : Avesnes, Bouchard, Marguerite, et les lignages hennuyers<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt est intimement li\u00e9e \u00e0 la maison d\u2019Avesnes, l\u2019une des plus puissantes familles du Hainaut. C\u2019est Gauthier d\u2019Avesnes qui donne \u00c9tr\u0153ungt en dot \u00e0 son fr\u00e8re Bouchard, lors de son mariage avec Marguerite de Flandre. Pierret rappelle que le couple v\u00e9cut \u00e0 \u00c9tr\u0153ungt \u00ab les plus belles et douces ann\u00e9es de leur union \u00bb, et que leurs fils, Jean et Bauduin d\u2019Avesnes, y naquirent entre 1213 et 1215.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bouchard d\u2019Avesnes est un personnage fascinant : lettr\u00e9, savant, vers\u00e9 dans le droit, la th\u00e9ologie, les belles\u2011lettres. Il termine sa vie dans son manoir d\u2019\u00c9tr\u0153ungt, et il est probable que son influence intellectuelle ait marqu\u00e9 les habitants, les officiers, et m\u00eame les pratiques locales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s les Avesnes, la baronnie passe \u00e0 d\u2019autres lignages hennuyers, qui conservent les privil\u00e8ges, les droits de justice, les franchises. \u00c9tr\u0153ungt reste une terre seigneuriale forte, respect\u00e9e, dot\u00e9e d\u2019une identit\u00e9 propre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>III. Les privil\u00e8ges f\u00e9odaux : justice, franchises, immunit\u00e9s<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt poss\u00e8de des privil\u00e8ges \u00e9tendus, qui expliquent sa r\u00e9sistance future.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le seigneur y exerce la <strong>justice haute, moyenne et basse<\/strong>, c\u2019est\u2011\u00e0\u2011dire l\u2019ensemble des comp\u00e9tences judiciaires. Il poss\u00e8de un <strong>ch\u00e2teau<\/strong>, un <strong>donjon<\/strong>, des <strong>officiers seigneuriaux<\/strong>, des <strong>jur\u00e9s<\/strong>, des <strong>\u00e9chevins<\/strong>, un <strong>greffier<\/strong>, un <strong>mayeur<\/strong>. Il contr\u00f4le les <strong>redevances<\/strong>, les <strong>droits de passage<\/strong>, les <strong>amendes<\/strong>, les <strong>coutumes<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La terre franche garantit aux habitants :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>des libert\u00e9s rurales,<\/li>\n\n\n\n<li>des franchises,<\/li>\n\n\n\n<li>des usages prot\u00e9g\u00e9s,<\/li>\n\n\n\n<li>une autonomie communale,<\/li>\n\n\n\n<li>une justice locale,<\/li>\n\n\n\n<li>une protection seigneuriale.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tr\u0153ungt n\u2019est pas un village ordinaire : c\u2019est une <strong>juridiction compl\u00e8te<\/strong>, un <strong>petit \u00c9tat f\u00e9odal<\/strong>, un <strong>monde autonome<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, au milieu du XVII\u1d49 si\u00e8cle, \u00c9tr\u0153ungt est une terre franche pleinement constitu\u00e9e : une juridiction compl\u00e8te, un monde autonome, un fragment intact du Hainaut f\u00e9odal. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette force institutionnelle qui va entrer en tension avec l\u2019arriv\u00e9e de la France.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>IV. La r\u00e9sistance d\u2019\u00c9tr\u0153ungt face \u00e0 la France (1659\u20131700)<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La rencontre entre la baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt et l\u2019administration fran\u00e7aise n\u2019est pas un simple changement de souverainet\u00e9 : c\u2019est un choc entre deux mondes, deux syst\u00e8mes, deux conceptions du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque la France arrive en 1659, elle d\u00e9couvre un territoire o\u00f9 les pairies du Hainaut sont encore intactes. Avesnes, Le Quesnoy, Landrecies deviennent fran\u00e7aises. Mais \u00c9tr\u0153ungt, terre franche, baronnie autonome, ne se laisse pas absorber imm\u00e9diatement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1661, la France cr\u00e9e le bailliage royal d\u2019Avesnes. C\u2019est le d\u00e9but de la centralisation. La justice royale s\u2019installe. Les officiers seigneuriaux doivent composer avec les repr\u00e9sentants du roi. Les coutumes du Hainaut doivent cohabiter avec les ordonnances fran\u00e7aises.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais \u00c9tr\u0153ungt r\u00e9siste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9sistance n\u2019est pas militaire. Elle est administrative. Elle est juridique. Elle est politique. Les officiers de la baronnie contestent les d\u00e9cisions du bailliage. Ils invoquent les coutumes du Hainaut. Ils r\u00e9clament le maintien des privil\u00e8ges. Ils retardent l\u2019int\u00e9gration. Ils multiplient les proc\u00e9dures.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les formes concr\u00e8tes de la r\u00e9sistance<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les refus d\u2019enregistrement<\/strong> Les officiers seigneuriaux refusent d\u2019enregistrer certaines ordonnances royales, pr\u00e9textant que la baronnie rel\u00e8ve des coutumes hennuy\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les appels au Parlement de Flandre<\/strong> \u00c9tr\u0153ungt fait appel \u00e0 Valenciennes, suspendant les d\u00e9cisions fran\u00e7aises pendant des mois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les proc\u00e8s de comp\u00e9tence<\/strong> La baronnie affirme sa justice haute, moyenne et basse. R\u00e9sultat : proc\u00e8s pour d\u00e9terminer qui doit juger un litige.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les r\u00e9clamations de privil\u00e8ges<\/strong> Les officiers produisent chartes anciennes, actes f\u00e9odaux, confirmations de franchises.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les contestations fiscales<\/strong> La France veut imposer de nouveaux imp\u00f4ts. \u00c9tr\u0153ungt r\u00e9pond : \u00ab La baronnie n\u2019a jamais pay\u00e9 ces droits sous les Habsbourg. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les r\u00e9sistances des officiers locaux<\/strong> Refus de pr\u00eater serment, conflits de nomination, absence volontaire aux audiences.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les retards volontaires<\/strong> Demandes de copies conformes, consultations de coutumes, avis d\u2019experts, d\u00e9lais suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Ce que dit Pierret<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pierret montre que la baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt est l\u2019une des derni\u00e8res \u00e0 c\u00e9der. Il mentionne :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>contestations de comp\u00e9tence,<\/li>\n\n\n\n<li>r\u00e9clamations de privil\u00e8ges,<\/li>\n\n\n\n<li>proc\u00e9dures pour maintenir les droits de justice,<\/li>\n\n\n\n<li>r\u00e9sistances \u00e0 l\u2019installation des officiers royaux,<\/li>\n\n\n\n<li>retards dans l\u2019int\u00e9gration fiscale.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tr\u0153ungt ne se bat pas avec des armes : elle se bat avec des actes, des chartes, des proc\u00e9dures, des arguments juridiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais aucune r\u00e9sistance, m\u00eame tenace, ne peut durer \u00e9ternellement face \u00e0 la centralisation fran\u00e7aise. Peu \u00e0 peu, les proc\u00e9dures s\u2019\u00e9puisent, les privil\u00e8ges s\u2019effritent, les coutumes s\u2019adaptent. La disparition de la baronnie commence.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>V. La disparition progressive : 1678\u20131700<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1678, le trait\u00e9 de Nim\u00e8gue ach\u00e8ve la conqu\u00eate. Maubeuge devient fran\u00e7aise. L\u2019ensemble de l\u2019Avesnois entre dans le royaume. La France peut d\u00e9sormais appliquer pleinement son administration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les pairies s\u2019effacent. Le bailliage absorbe leurs comp\u00e9tences. Les intendants imposent leurs r\u00e8glements. Les subd\u00e9l\u00e9gu\u00e9s contr\u00f4lent les march\u00e9s, les milices, les routes. Les coutumes locales subsistent, mais elles sont d\u00e9sormais encadr\u00e9es par la justice royale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre 1680 et 1700, la baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt perd progressivement ses privil\u00e8ges. Les proc\u00e8s de comp\u00e9tence disparaissent. Les appels \u00e0 Valenciennes deviennent rares. Les officiers seigneuriaux sont remplac\u00e9s par des officiers royaux. Les franchises rurales sont r\u00e9duites. Les droits de justice s\u2019\u00e9teignent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La baronnie dispara\u00eet comme institution f\u00e9odale. Mais elle laisse une trace profonde dans la m\u00e9moire locale, dans les usages, dans les traditions, dans l\u2019identit\u00e9 du bourg.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>VI. Le manoir seigneurial d\u2019\u00c9tr\u0153ungt : c\u0153ur politique et symbole de la baronnie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">VI\u2011A. Le manoir : lieu d\u2019autorit\u00e9 et de justice<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au centre de la baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt se dressait autrefois un manoir seigneurial, aujourd\u2019hui disparu, mais dont la m\u00e9moire demeure dans les textes, les usages et les traditions locales. Ce manoir n\u2019\u00e9tait pas un ch\u00e2teau fort comme ceux d\u2019Avesnes ou du Quesnoy : c\u2019\u00e9tait une r\u00e9sidence seigneuriale, un lieu d\u2019autorit\u00e9, un centre administratif, un symbole de pouvoir. Il dominait le bourg, surveillait les terres, et incarnait la pr\u00e9sence du seigneur dans la vie quotidienne des habitants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pierret rappelle que Bouchard d\u2019Avesnes et Marguerite de Flandre y v\u00e9curent \u00ab les plus belles et douces ann\u00e9es de leur union \u00bb. C\u2019est dans ce manoir que naquirent Jean et Bauduin d\u2019Avesnes, futurs acteurs majeurs de l\u2019histoire hennuy\u00e8re. Le b\u00e2timent \u00e9tait donc bien plus qu\u2019une demeure : c\u2019\u00e9tait un foyer politique, un lieu de d\u00e9cision, un espace o\u00f9 se jouaient des fragments de l\u2019histoire du Hainaut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le manoir poss\u00e9dait une salle d\u2019audience o\u00f9 le seigneur, ou ses officiers, rendaient la justice haute, moyenne et basse. On y jugeait les litiges ruraux, les affaires de coutume, les conflits de voisinage, les droits d\u2019usage, les redevances. Le greffier y tenait les registres, les \u00e9chevins y d\u00e9lib\u00e9raient, les jur\u00e9s y pr\u00eataient serment. C\u2019\u00e9tait le c\u0153ur judiciaire de la terre franche, un lieu o\u00f9 la coutume du Hainaut s\u2019exer\u00e7ait pleinement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autour du manoir s\u2019organisaient les d\u00e9pendances : granges, \u00e9curies, celliers, jardins, vergers, terres proches. Le seigneur y recevait les redevances, y conservait les archives, y entreposait les biens seigneuriaux. Les habitants y venaient pour les proclamations, les convocations, les assembl\u00e9es, les audiences. Le manoir \u00e9tait le centre de gravit\u00e9 de la communaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque la France arrive en 1659, c\u2019est dans ce manoir que se cristallise la r\u00e9sistance. Les officiers s\u2019y r\u00e9unissent pour examiner les ordonnances royales, pour r\u00e9diger les m\u00e9moires, pour pr\u00e9parer les appels \u00e0 Valenciennes, pour invoquer les privil\u00e8ges anciens. Les refus d\u2019enregistrement, les contestations de comp\u00e9tence, les r\u00e9clamations de franchises prennent forme dans cette salle d\u2019audience o\u00f9 la coutume hennuy\u00e8re tente de survivre face au droit fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le manoir devient alors un bastion administratif, un lieu o\u00f9 l\u2019on d\u00e9fend la terre franche avec les armes du droit. Il incarne la t\u00e9nacit\u00e9 de la baronnie, sa volont\u00e9 de pr\u00e9server ses usages, ses libert\u00e9s, son autonomie. C\u2019est l\u00e0 que s\u2019exprime la derni\u00e8re r\u00e9sistance du Hainaut f\u00e9odal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au fil du XVII\u1d49 si\u00e8cle, le manoir perd progressivement ses fonctions. Les officiers royaux remplacent les officiers seigneuriaux. Les audiences se d\u00e9placent vers le bailliage d\u2019Avesnes. Les archives seigneuriales s\u2019\u00e9teignent. Le b\u00e2timent, priv\u00e9 de son r\u00f4le politique, devient une simple demeure rurale avant de dispara\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, il n\u2019en reste plus de traces visibles. Mais son souvenir demeure dans les textes, dans les r\u00e9cits, dans la m\u00e9moire du bourg. Le manoir seigneurial d\u2019\u00c9tr\u0153ungt fut le c\u0153ur vivant de la baronnie, le lieu o\u00f9 se d\u00e9cidait la justice, o\u00f9 se d\u00e9fendaient les privil\u00e8ges, o\u00f9 se transmettait la coutume. Il fut le symbole d\u2019un monde disparu, celui du Hainaut f\u00e9odal, dont \u00c9tr\u0153ungt fut l\u2019un des derniers refuges.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">VI\u2011B. Deux \u00e9clairages pour comprendre son r\u00f4le dans la r\u00e9sistance<\/h3>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Mini\u2011description architecturale hypoth\u00e9tique<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien que le manoir d\u2019\u00c9tr\u0153ungt ait disparu, les textes et les usages permettent d\u2019en esquisser une image plausible. Il s\u2019agissait probablement d\u2019un b\u00e2timent en pierre bleue et en gr\u00e8s, organis\u00e9 autour d\u2019une cour int\u00e9rieure. La fa\u00e7ade principale devait comporter un porche charretier, donnant acc\u00e8s \u00e0 la cour, flanqu\u00e9 d\u2019une tour ou d\u2019un pavillon servant de symbole d\u2019autorit\u00e9. La salle d\u2019audience, vaste pi\u00e8ce rectangulaire, occupait le rez\u2011de\u2011chauss\u00e9e, avec une grande chemin\u00e9e, des bancs pour les jur\u00e9s, et une table pour le greffier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9tages abritaient les appartements seigneuriaux : une chambre haute, un cabinet d\u2019\u00e9tude, une salle de r\u00e9ception. Les d\u00e9pendances \u2014 granges, \u00e9curies, celliers, colombier \u2014 formaient un ensemble coh\u00e9rent autour du manoir. L\u2019ensemble n\u2019\u00e9tait pas monumental, mais il exprimait clairement la puissance seigneuriale : un lieu d\u2019ordre, de justice, de gestion, au c\u0153ur du bourg.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Une journ\u00e9e typique dans le manoir seigneurial (vers 1650)<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au lever du jour, les domestiques ouvrent les volets de la salle d\u2019audience. Le greffier arrive le premier : il consulte les registres, pr\u00e9pare les actes, v\u00e9rifie les redevances dues. Le mayeur et les \u00e9chevins entrent ensuite, saluent, s\u2019installent. Les habitants commencent \u00e0 arriver : un litige de bornage, une affaire de p\u00e2ture, une contestation de redevance. Le seigneur, ou son lieutenant, pr\u00e9side l\u2019audience. Les jur\u00e9s pr\u00eatent serment. Les d\u00e9cisions sont prises selon la coutume du Hainaut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 midi, la salle se vide. Le seigneur d\u00e9jeune dans ses appartements, parfois avec des officiers ou des notables du bourg. L\u2019apr\u00e8s\u2011midi est consacr\u00e9 \u00e0 la gestion : lecture des chartes, v\u00e9rification des droits, r\u00e9daction des actes, entretien des terres. Les domestiques circulent entre les d\u00e9pendances, les chevaux sont soign\u00e9s, les archives rang\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fin de journ\u00e9e, le manoir redevient silencieux. Les portes sont ferm\u00e9es, les registres rang\u00e9s, les feux \u00e9teints. Le b\u00e2timent veille sur le bourg, comme un symbole de stabilit\u00e9 et d\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Chronologie narrative des seigneurs d\u2019\u00c9tr\u0153ungt<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis les premiers si\u00e8cles de la f\u00e9odalit\u00e9, la baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt passe entre les mains de lignages puissants du Hainaut. Les Avesnes en sont les ma\u00eetres les plus anciens et les plus illustres. Gauthier d\u2019Avesnes donne la terre en dot \u00e0 son fr\u00e8re Bouchard, lorsque celui\u2011ci \u00e9pouse Marguerite de Flandre. Le couple vit \u00e0 \u00c9tr\u0153ungt ses ann\u00e9es les plus heureuses, et c\u2019est dans le manoir seigneurial que naissent, entre 1213 et 1215, Jean et Bauduin d\u2019Avesnes, futurs acteurs majeurs de l\u2019histoire hennuy\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s Bouchard, la baronnie passe \u00e0 d\u2019autres branches de la maison d\u2019Avesnes, puis \u00e0 des familles alli\u00e9es, qui conservent les privil\u00e8ges, les droits de justice, les franchises. Chaque seigneur, selon son caract\u00e8re, renforce ou assouplit les coutumes, prot\u00e8ge les habitants ou impose ses droits, mais tous maintiennent l\u2019autonomie de la terre franche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au fil des si\u00e8cles, les seigneurs d\u2019\u00c9tr\u0153ungt exercent une autorit\u00e9 r\u00e9elle : ils rendent la justice, administrent les biens, d\u00e9fendent les usages, prot\u00e8gent les communaut\u00e9s rurales. Leur manoir domine le bourg, leur nom marque les actes, leurs officiers r\u00e8glent les litiges. La baronnie demeure un monde \u00e0 part, un territoire o\u00f9 la coutume du Hainaut s\u2019exerce pleinement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque la France arrive en 1659, les seigneurs d\u2019\u00c9tr\u0153ungt d\u00e9fendent leurs droits avec t\u00e9nacit\u00e9. Ils contestent les d\u00e9cisions du bailliage, invoquent les privil\u00e8ges anciens, retardent l\u2019int\u00e9gration. Leur r\u00e9sistance, administrative et juridique, se prolonge jusque dans les derni\u00e8res ann\u00e9es du XVII\u1d49 si\u00e8cle. Ce sont les derniers seigneurs du Hainaut \u00e0 c\u00e9der devant la centralisation fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, du XII\u1d49 au XVIII\u1d49 si\u00e8cle, les seigneurs d\u2019\u00c9tr\u0153ungt ont incarn\u00e9 la continuit\u00e9 d\u2019un monde f\u00e9odal, la force d\u2019une coutume, la persistance d\u2019une identit\u00e9 locale. Leur histoire est celle d\u2019une terre franche qui a surv\u00e9cu plus longtemps que les autres.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion : une terre franche, un monde disparu<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La baronnie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt est l\u2019un des plus beaux exemples de r\u00e9sistance f\u00e9odale dans l\u2019Avesnois. Elle a d\u00e9fendu ses privil\u00e8ges, ses coutumes et ses droits de justice avec une t\u00e9nacit\u00e9 rare. Elle a incarn\u00e9 un monde ancien, celui du Hainaut m\u00e9di\u00e9val, face \u00e0 la France moderne. Entre le XI\u1d49 et le XVIII\u1d49 si\u00e8cle, elle fut une terre franche, une juridiction autonome, un refuge seigneurial, un espace de libert\u00e9s rurales, un symbole de r\u00e9sistance administrative.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le manoir seigneurial, aujourd\u2019hui disparu, fut le c\u0153ur vivant de cette autonomie. C\u2019est l\u00e0 que se rendaient les audiences, que se conservaient les chartes, que se pr\u00e9paraient les m\u00e9moires, que se d\u00e9cidaient les recours. C\u2019est l\u00e0 que la coutume hennuy\u00e8re tenta de survivre face au droit fran\u00e7ais. Le manoir fut le th\u00e9\u00e2tre silencieux de la derni\u00e8re r\u00e9sistance du Hainaut f\u00e9odal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa disparition, lente, progressive, sans violence, marque la fin d\u2019un monde. Mais son souvenir demeure dans les usages, dans les traditions, dans la m\u00e9moire du bourg. \u00c9tr\u0153ungt n\u2019est pas seulement un village : c\u2019est une ancienne baronnie, une terre franche, un h\u00e9ritage du Hainaut, un fragment d\u2019histoire f\u00e9odale qui a surv\u00e9cu plus longtemps que les autres. Et c\u2019est cette singularit\u00e9 \u2014 cette autonomie, cette justice locale, cette r\u00e9sistance \u2014 qui fait d\u2019\u00c9tr\u0153ungt l\u2019un des lieux les plus fascinants de l\u2019Avesnois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chronique d\u2019une terre franche face \u00e0 la centralisation fran\u00e7aise Introduction : une terre franche au c\u0153ur du Hainaut f\u00e9odal La baronnerie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt est l\u2019une des plus anciennes et des plus singuli\u00e8res seigneuries du Hainaut. Situ\u00e9e entre la Grande\u2011Helpe, la Sambre et la Thi\u00e9rache, elle forme un territoire \u00e0 part, une enclave f\u00e9odale dot\u00e9e de privil\u00e8ges &hellip; <a href=\"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/la-baronnerie-detroeungt-histoire-privileges-et-resistances-xi%e1%b5%89-xviii%e1%b5%89-siecle\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;La Baronnerie d\u2019\u00c9tr\u0153ungt : histoire, privil\u00e8ges et r\u00e9sistances (XI\u1d49\u2013XVIII\u1d49 si\u00e8cle)&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-27898","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/PaOEkN-7fY","jetpack-related-posts":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/27898","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27898"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/27898\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":27916,"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/27898\/revisions\/27916"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/patrimoine-avesnois.fr\/chemin\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27898"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}