La Commanderie de l’Ordre des Templiers à Saint-Aubin.

La notion de Commanderie

Une commanderie templière est « un ensemble de bâtiments tenant à la fois du monastère et de la ferme de rapport, et destinés à procurer des fonds pour soutenir l’action des chevaliers du Temple en Terre Sainte » (1).

Cette description correspond non pas à un lieu unique, mais à un ensemble s’apparentant à une circonscription avec une maison mère (2).

Il y avait donc des maisons et autres domaines dépendants de la maison chef-lieu et qui n’étaient pas des commanderies au sens propre. L’appellation maison du Temple ne suffit donc pas pour désigner une commanderie.

L’ensemble des bâtiments du chef-lieu de la commanderie comprenait :

une chapelle (destinée aux templiers et ouverte à eux seuls) ;

un logis comprenant cuisine, réfectoire et dortoir ;

une salle du chapitre ;

des communs : ateliers, granges, charreteries, écuries, étables, colombiers, porcheries…(3).

Une commanderie était bien souvent fondée à partir d’un premier don important et était administrée par la communauté des frères, à la tête de laquelle se trouvait un précepteur ou commandeur.

(1) Hervé Baptiste, La commanderie des Templiers de Coulommiers, vies et résurrection, édition Lefèvre, 2000 p.18 sur 300.

(2) Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Seuil, coll. « Points Histoire », 2008, 2e éd. (1re éd. 2005), p153 sur 664.

(3) Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Seuil, coll. « Points Histoire », 2008, 2e éd. (1re éd. 2005), p154 sur 664.

Les Commanderies dans le Grand-Prieuré de France

Dans le Grand-Prieuré de France, les commanderies commencèrent à s’organiser vers le début du XIIe siècle. Celles de Payns, de Fontaine-lez-Montdidier et de Slype en furent les trois premières. « D’autres encore ne tardèrent pas à se former, car nous trouvons les chevaliers du Temple déjà établis à Puisieux-sous-Laon en 1130, — à Ypre en Flandre en 1132, — au Mont-de-Soissons dans le Soissonnais en 1133, — au Piéton en Hainaut en 1134, — à Arras dans l’Artois en 1140, — à Louvain dans le Brabant en 1141, — au Fliemet en Hainaut en 1142, — à Baugy dans la Normandie en 1148, — à Savigny-le-Temple dans la Brie en 1149, — à Thony en Laonais en 1149 » (1).

« Parmi les commanderies du Temple qui prirent naissance dans la seconde moitié du XIIe siècle, nous citerons les plus importantes : Bonlieu en Champagne et Coulours en Brie en 1157, — le Saussay dans l’Ile de France en 1159, — Barbonne en Champagne en 1165, — la Villedieu-en-Dreugesin en 1165, — Merlan en Champagne en 1166, — Choisy-le-Temple en Brie en 1168, — Auvernaux en Gâtinais en 1171, — Saint-Marc d’Orléans en 1171, — Sainte-Vaubourg en Normandie en 1173, — Bertaignemont en Laonais en 1173,— Beauvais en Gâtinais en 1184, — Balisy en Hurepoix en 1188, — Villemoison dans l’Auxerrois en 1189, — Sours dans le Pays chartrain en 1195, — et Belle-église en Picardie en 1196.(2)

(1) Eugène Mannier Ordre de Malte: les Commanderies du Grand-Prieuré de France d’après les documents inédits conservés aux Archives nationales à Paris librairies Aubry Dumoulin 1872. page XIII.

(2) Eugène Mannier Ordre de Malte: les Commanderies du Grand-Prieuré de France d’après les documents inédits conservés aux Archives nationales à Paris librairies Aubry Dumoulin 1872.page XIV.

Quel en fut exactement leur nombre avant leur dissolution en 1312 ?

On peut s’en faire une idée assez précise grâce à un état qui fut dressé en 1373 par le Grand-Prieur de l’Ordre de l’Hôpital Saint-Jean-de-Jérusalem, Ordre qui récupéra les biens des Templiers.

En effet, à cette date, la misère était si grande dans la plupart des commanderies de l’Hôpital que le pape Grégoire XI demanda au Grand-Prieur de France un état détaillé des biens et du personnel de ses commanderies. Une copie fut conservée dans les archives de l’Ordre à Paris. Ce document, écrit sur parchemin, formait un registre in-folio qui, à cause de la couleur de sa couverture, fut appelé le Livre vert. Il se trouve aujourd’hui aux Archives nationales (3).

(3) Le Livre vert Archives Nationales  côte S n° 5543

En tête de ce document se trouve la liste des commanderies qui existaient en 1373 dans le Grand-Prieuré de France. Elles sont rangées par diocèses avec l’indication de leur origine, soit de l’Hôpital ancien, soit du Temple.

Voici la liste de celles du Temple classée par diocèse :

Diocèse d’Amiens :

  • Beauvoir-en-Ponthieu
  • La Druelle
  • Fontaine-sous-Montdidier
  • Granselves
  • Moufflières
  • Montdidier
  • Oisemont
  • Sommereux

Diocèse d’Auxerre :

  • Monneteau
  • Le Sauce sur Yonne
  • Villemoison

Diocèse de Bayeux :

  • Baugy
  • Bretleville Larrabel (le Rabet)
  • Corval

Diocèse de Beauvais :

  • Bosdescuz (Bois d’Ecu)
  • Laigneville
  • Les Quesnois (Esquenoy)
  • Messelan

Diocèse de Cambrai :

  • Mons Piéton Hainaut

Diocèse de Chartres :

  • Pays Chartrain (Sours près de Chartres)
  • Launay au Perche
  • La Villedieu en Dreugusin
  • La Villedieu lez Maurepas
  • La Renardière

Diocèse de Constance :

  • Valcanville

Diocèse d’Evreux :

  • Chenuz (Chanu)
  • Fontaines le Cado
  • La Haye-du-Val-Sant-Denis
  • Saint Etienne de Renneville
  • Villedieu de Grandvillers

Diocèse de Laon :

  • Bretignymont (Bertaignemont)
  • Puisiex (Puisieux sous Laon)
  • Thony

Diocèse de Liège :

  • Avaltères (Chantraine en Brabant)

Diocèse de Meaux :

  • Burberiot (Bilbartaut)
  • Chauffour
  • Coulommiers
  • Lagny-le-Sec
  • La Ferte-Gaucher
  • Moisy-le-Temple
  • Soisy (Choisy)

Diocèse de Nevers :

  • Biches

Diocèse de Noyon :

  • Eterpigny

Diocèse d’Orléans :

  • Orléans

Diocèse de Paris :

  • Paris

Diocèse de Reims :

  • Reims
  • Mellans
  • Séraincourt

Diocèse de Rouen :

  • Bourgoult
  • Ivry-le-Temple
  • Repentigny
  • Sainte Vaubourg

Diocèse de Sens :

  • Beauvois-en-Gâtinois
  • Chambeugle
  • Coulours
  • Estampois
  • Provins
  • Saucoy (Le Saussay)

Diocèse de Sées :

  • Fresneaux

Diocèse de Soissons :

  • Compiègne
  • Le Mont de Soissons
  • Passy-sous-Saint-Gemme
  • La Sablonnière

Diocèse de Thérouanne :

  • Loisons
  • Gaubermont

Diocèse de Tournai :

  • Sclippes (Slype)

Diocèse de Troyes :

  • Bonlieu
  • Barbone
  • Fresnoy-en-Brie
  • Tréfois
  • Troyes
  • Soignies
  • Vallées (Les Vallées).

Ce registre fait donc état en 1373 de 73 commanderies.

Ces commanderies étaient dans les environs de Paris, le Temple de Clichy-en-l’Aunois, le Temple de Balisy et celui de Cernay;

Dans le Gâtinais, le Temple de Savigny, le Temple de Baudelu,et le Temple d’Étampes;

Dans la Beauce, le Temple d’Arville, le Temple de Prunay,  le Temple de la Boissière et celui de Chartres ; Dans la Brie, le Temple de Lagny-sur-Marne et le Temple de Dormelles ;

Dans la Champagne, le Temple de Payns, à Joigny, le Temple de la Madeleine près de la même ville;

Dans l’Auxerrois, le Temple de Saint-Bris, le Temple d’Auxerre; Dans le Valois, le Temple de Verberie;

Dans la Normandie, le Temple de Rouen;

Dans le Beauvaisis, le Temple de Beauvais ;

Dans le Laonais le Temple de Laon;

Dans le Soissonnais, le Temple de Sennevières;

Dans le Vermandois, le Temple de Rocourt près de St-Quentin, le Temple de Péronne et celui du Catelet;

Dans la Picardie, le Temple de Bellicour, le Temple de Neuilly sous-Clermont;

Dans le Ponthieu, le Temple de Belle-Église, le Temple de Bellinval, le Temple d’Aimont, le Temple de Forest-l’Abbaye, le Temple de Bazincamps, le Temple d’Abbeville;

Dans l’Artois, le Temple d’Arras;

Dans la Flandre, le Temple de Douai, le Temple de la Haye-lez-Lille, le Temple de Cobrieux, le Temple d’Ypres et le Temple de Gand;

Dans le Brabant, le Temple de Louvain.

Il y a lieu cependant de se poser la question de savoir si ces Temples étaient alors tous des commanderies. Certains oui mais d’autres furent des maisons annexes comme par exemple le Temple de Laon qui était membre de la  commanderie de Puisieux. Qu’en était-il du Temple de Saint-Aubin dont le village se trouve en Avesnois ?

La Commanderie de Saint-Aubin

Voici la transcription qu’Eugène Mannier fait de cette maison :

Maison du Temple à Saint Aubin

« Ancienne commanderie du Temple. Cette maison et sa chapelle étaient situées sur le chemin de Dourlers. Elles se trouvaient dans un enclos de cinq arpents de terre, bornés au nord par un ruisseau, dont l’eau faisait tourner un moulin. La maison de Saint-Aubin qui était, au temps des Templiers, un chef-lieu de commanderie, avait été fondée dès le commencement du XIIIe siècle, grâce aux libéralités des seigneurs d’Avesnes-sur-Helpe. En effet, un seigneur, du nom de Wautier, avec le consentement de Bouchard, chantre de Laon, et de Guy, ses frères, donna, par ses lettres du mois de septembre 1205, aux frères de la chevalerie du Temple, sa maison de Saint-Aubin, « domum meam de Sancto Albano », le manoir qui en dépendait, le vivier neuf, toute la terre arable, ses coutures de Dourlers, « de Dorlers » avec le droit de pâturage dans ses terres, ses bois exceptés.(Arch. Nat. S4951 Suppl. n°8)

Quelques années après, Wautier ajouta à cette donation vingt muids de bois, à la mesure d’Avesnes, à prendre à l’entrée de sa forêt, pour tenir au bois de Guy, son frère, ainsi qu’il résulte de ses lettres du mois de juillet 1217. (Arch. Nat. S495 Suppl. n°7)

En 1251, Bauduin d’Avesnes, seigneur de Beaumont, et Félicité, sa femme, exemptèrent et affranchirent de tout droit de tonlieu, les frères de la maison de la chevalerie du Temple de Saint-Aubin se trouvant dans la seigneurie du Sart de Dourlers, « in domino de Sarto de Dourleis », pour les denrées et marchandises que leur maison de S’-Aubin aurait besoin d’acheter ou de vendre dans toute l’étendue de la seigneurie. (Arch. Nat. S495 Suppl. n°4)

Les Hospitaliers, en prenant possession de la maison de Saint-Aubin, y trouvèrent quarante muids de terre de peu de valeur, qu’on appelait « Riez »; vingt-quatre journaux de pré qui rapportaient, année commune, 7 livres 40 sols; une rente de quatre muids de blé sur les moulins de Saint-Aubin, représentant 4 livres et 10 sols par an; ce qui donnait avec d’autres cens et rentes, un revenu total de 37 livres 6 sols.

La chapelle de Saint-Aubin, dédiée à saint Jean-Baptiste, fut interdite assez longtemps au XVe siècle, à cause d’un meurtre qu’on y avait commis. Cette chapelle était desservie, au siècle dernier, par le curé de Saint-Aubin, qui venait y dire la messe un jour chaque semaine. Il recevait pour cela 40 livres par an.

Le Commandeur avait la haute, moyenne et basse justice dans son domaine de Saint-Aubin, qui comprenait plus de 500 rasières de terre arable et de pré en plusieurs parties sur Saint-Aubin, Dourlers et Saint-Hilaire, avec 88 muids de bois près d’Eclaibes; le tout affermé en 1757, 825 livres; et en 1783, 2,000 livres ».

Toillon dépendance de la Commanderie de Saint-Aubin
Maison du Temple de Toillon

« C’était un membre de l’ancienne commanderie de Saint-Aubin. Cette maison était située sur le territoire de Favril entre ce village et le Sart, à peu de distance de la route de Landrecies a la Capelle, sur un affluent de la Sambre. Elle avait été, dès l’origine, une grange dîmeresse, comme on le voit par une charte de Nicolas, évêque de Cambrai, du mois d’octobre 1252, par laquelle il déclare que lui et son Chapitre ont donné aux frères du Temple, dans les terres qu’ils possédaient entre Favril et le bois de Toillon, « inter Favillum et nemus de Tiwlon », huit mencaudées de terre pour y bâtir une grange et une maison, à la charge d’une rente annuelle de 14 sols parisis, qui devait être payée à la Noël de chaque année à l’évêque et à ses successeurs. (Arch. Nat. S495 Suppl. n°69)

D’après l’enquête de 1319, il dépendait de la maison de Toillon 200 mesures de terre, appelées plus communément mencaudées, d’un revenu de 45 livres par an, et chargées d’une rente de 42 sols 6 deniers tournois envers l’évêque de Cambrai.

La maison de Toillon fut brûlée au XVe siècle. Emery d’Amboise, Grand-Prieur de France, en sa qualité de commandeur de Puisieux, afferma, en 1484, le domaine de Toillon à un nommé Colard Bazinviault, pour en jouir lui, sa femme et ses enfants pendant leur vie, moyennant une redevance annuelle de sept francs parisis, et à la charge de reconstruire pendant les dix premières années de leur jouissance, une maison de trois travées avec une grange et deux travées d’étables.

Le Commandeur avait toute justice et seigneurie dans son domaine de Toillon, qui comprenait, au siècle dernier, 181 arpents de terre et de pré, et un bois, appelé le Bois du Temple, contenant trente mencaudées, mesure du pays, faisant 19 arpents et demi, mesure de France. Le tout était affermé avec quelques portions de dîme, 850 livres en 1757; et 1600 livres en 1783 ».

Pourquoi une dépendance au Favril ?

J’aimerais vous soumettre mes réflexions concernant Toillon :

1 création de la maison de Toillon entre 1205, date de St Aubin et 1247, date d’une dîme donnée par l’abbé et le monastère de Maroilles (Laurent Dailliez; « Les Templiers en Flandre, Hainaut, Brabant, Liège et Luxembourg »)

2 le seigneur d’Avesnes est donc Gautier II. Les Chartes de Prisches et du Favril datent respectivement de 1158 et 1174

3 Nicolas, le grand-père de Gautier avait accordé ces chartes pour contrer le développement de l’abbaye de Maroilles, et pour satisfaire ses paysans las des abus d’autorité. En tout cas c’est mon analyse et ma conviction car cette loi de franchise faisait de ses hommes des bourgeois dont Nicolas reconnaissait les droits alors que sur les terres de l’abbaye ils restaient des serfs. Il ne faut pas oublier également que cette émancipation voulue par Nicolas lui permettait d’attirer une nouvelle main-d’œuvre indispensable pour le défrichement de sa seigneurie.

4 Dans cet esprit Gautier qui possédait des terres au sud de la Riviérette au Favril alors que l’autel de l’église paroissiale et la dîme appartenaient à l’abbaye de Maroilles a fait donation à cette milice du Temple pour 2 raisons :
Tout d’abord il attribuait aux Templiers un domaine à quelques lieues d’Avesnes en vue d’honorer la mémoire de son père Jacques qui s’était battu à leurs côtés et surtout il suivait sa politique de contre-pouvoir aux abbayes en interposant un ordre religieux plus strict et un nouveau partenaire dans le territoire du Favril : le commandeur était seigneur haut justicier. Le Favril était un territoire dont la situation était importante car il se situe entre Prisches et Landrecies et nous savons que le commerce était à cette date important entre les deux villes.

La politique de Gautier est une politique d’échecs aux abbayes (Maroilles et Fesmy qui elle aussi doit posséder des biens limitrophes) et il se sert des Templiers dont les rapports sont souvent tendus avec le clergé séculier car les Templiers sont autorisés par bulles papales à effectuer une quête, une fois l’an, dans chaque église. D’ailleurs l’église de Maroilles ne semble pas être dupe de cette politique : c’est pour moi la raison pour laquelle au mois d’octobre 1252, Nicolas, évêque de Cambrai donne aux frères de la milice du Temple, huit mancaudées de terre dans les terres qu’ils possédaient entre Favril et le Bois de Toillon.

La commanderie de St Aubin et celle du Favril sont encore citées en 1293 et étaient sous la juridiction d’Avesnes le Sec (et ce depuis 1255). Après la suppression de l’ordre tous les biens passèrent à l’ordre de St Jean de Jérusalem. 

Le Temple de Laon n’est autre que la Commanderie de Puisieux située juste au nord de Laon exactement à Chambry. Cette Commanderie était l’autorité et la responsable de la préceptorie du Toillon à Le Favril (et de St Aubin puisque les deux sont liées) à la fin de son existence.

L'actuelle cense du Tempe à Saint-Aubin

La cense du Temple est donc le vestige d’un manoir féodal bâti au début du XII e siècle, conformément aux ordres de Gauthier II, seigneur d’Avesnes. Le manoir abrita ses descendants, puis ceux-ci furent remplacés d’abord par les Templiers, puis les Chevaliers de Rhodes, devenus Chevaliers de Malte et enfin par des cultivateurs.

Elle subit au cours des siècles des transformations successives convertissant cette maison seigneuriale en cense. En 1729, il est mentionné (ADN C 10426) que la Cense du Temple est une dépendance de la commanderie de Puiseux-en-Laonnois, actuel Puisieux, sur la commune de Chambry, au nord de Laon. Les Ravaux en furent les fermiers de père en fils. A la Révolution, la cense qui appartenait toujours aux chevaliers de Malte, fut déclarée bien national. Soumissionnées par la commune de Saint-Aubin, les propriétés qui la composaient furent  accordées par l’Assemblée Nationale, le 6 janvier 1791, pour le prix de 13230 livres. Elles furent ensuite revendues à divers acquéreurs.

En 1912, le corps de bâtiment de la ferme était décrit avec des murs en moellons d’environ 1 mètre d’épaisseur, un toit supporté par un encorbellement en pierres de taille et derrière et faisant saillie une petite tourelle d’environ 7 m 50 de circonférence et de 10 m 50 de haut.

Compléments concernant l'origine de l'Ordre des Templiers

Aux origines de l’Ordre des Templiers.  

L’ordre religieux et militaire du Temple de Jérusalem a tenu une place considérable durant près de deux siècles dans l’Histoire de la Chrétienté.

Son origine exacte à travers ses premières fondations est mal connue et a fait souvent l’objet d’interprétations diverses et d’opinions contradictoires. Pour connaitre les fondements de cette milice, j’ai consulté à la bibliothèque des Archives Départementales du Nord une revue d’Histoire et de Philologie parue en janvier 1914 ayant pour directeurs MM Marignan, Prou, Vidier et Wilmotte, 2è série Tome XVIII (Côte ADN BH 10195). A l’intérieur de ce livre figure un article intitulé « Les débuts de l’Ordre du Temple en France  » et il est l’œuvre de l’abbé Victor Carrière. Ordonné prêtre en 1898, celui-ci fut en 1909 docteur en théologie. Son  étude sur les Templiers résulte d’une minutieuse analyse des chartes et des bulles du Temple, de ses origines à l’an 1150, recueil publié en 1913 par M. le marquis d’Albon sous le titre : Cartulaire général de l’Ordre du Temple, Je vais tenter ici de faire un résumé de son brillant exposé.

L’Eglise est redevable à la France de la création des moines-soldats. Seuls, dans l’histoire du monachisme, les Hospitaliers et les Templiers sont d’origine française et ces deux ordres religieux et militaires sont plus subjugués par la croyance et l’esprit chevaleresque que par la contemplation.

Ce fut un champenois Hugues de Payns et un flamand Godefroy de Saint-Omer, tous deux chevaliers, qui fondèrent  la milice des Pauvres Chevaliers du Christ  en 1119 et qui deviendra l’Ordre du Temple en 1129. Peu de temps avant, c’est-à-dire en 1113 exactement, des gentilshommes français, à l’œuvre charitable des Amalfitains, se voyaient reconnaitre l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean par le pape (1).

Ces deux ordres, nés à Jérusalem de l’inspiration de la première croisade (1095-1099) n’eurent pas à l’origine une vocation commune. Combattre l’infidèle et protéger les pèlerins de Palestine en leur facilitant la liberté des chemins qui menaient au Saint-Sépulcre, telle fut la mission des frères chevaliers du Temple. Il en allait autrement des Hospitaliers dont l’idéal était de servir les pèlerins pauvres et malades. Cependant le recrutement de cet Ordre parmi les croisés en fit par surcroit, à l’instar des Templiers une congrégation militaire (2).

Ces services exceptionnels rendus à la cause du Christ par ces premiers chevaliers en Terre Sainte leur attirèrent immédiatement la protection du patriarche de Jérusalem. Etablis par Baudouin II dans les dépendances de son propre palais, tout près de l’emplacement qu’occupait jadis l’ancien temple de Salomon (3), ils éprouvaient cependant de sérieuses difficultés à leur recrutement. En cause, l’absence de règle : pour secourir en Orient les pèlerins du monde entier, il leur fallait obtenir au préalable du Saint-Siège une règle et l’approbation de leur Ordre. 

  • Acte conservé à la Bibliothèque nationale de Malte : « Histoire de l’ordre de Malte » Bertrand Galimard Flavigny page 13, Paris, Perrin, 2006.
  • Cette transformation eut lieu avant 1126 selon M Delaville Le Roulx « Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre » ou en 1137 selon Galimard Flavigny « Histoire de l’ordre de Malte ».
  • De là vient le nom de chevaliers du Temple ou de Templiers.

Ce fut l’objet du voyage en Europe d’Hugues de Payns de 1127 à 1130.

De retour de Palestine, il se rendit à l’automne 1127 à Rome et eut un entretien avec le pape Honorius II. De cette visite au Souverain-Pontife s’ensuivra en 1129 l’ouverture d’un concile.

Hugues rejoint ensuite la Champagne, sa terre natale. Une chartre de 1127 (4), rédigée à Provins, se fait l’écho des sympathies qu’il rencontra dès son retour. Par cet acte, Thibaud, comte de Blois et de Champagne, cédait aux chevaliers du Temple une exploitation rurale qu’il possédait à titre héréditaire dans la châtellenie de Sézanne, à Barbonne : à la « grange » se trouvaient annexés un pré et une terre de la contenance d’une charruée, (5). De plus, plusieurs de ses vassaux disposèrent d’une partie de leurs biens en faveur de l’institution naissante (6).

Signalons ici que le fondateur du Temple, Hugues de Payns, avait auparavant légué à sa famille religieuse son patrimoine à Payns (7). En effet, quand les premiers chevaliers prononcèrent leurs vœux entre les mains du patriarche de Jérusalem, ils durent céder, ce jour- là, sans ministère de scribe, tout leur avoir à l’Ordre qu’ils fondaient selon l’archevêque Guillaume de Tyr : « En la mein du patriarche voerent chastée et obedience, et renoncièrent à toute porpriétée  » (8). Il en fut donc ainsi des premiers compagnons d’armes de Payns, à savoir Godefroy de Saint-Omer et Payen de Mondidier. Le premier obtint de son père, alors châtelain de S’-Omer, la concession pour ses coreligionnaires, des églises de Slype et de Leffinghe en Flandre, avec les dimes considérables qui en dépendaient et le second abandonna ses biens détenus à Fontaine-lez-Montdidier.

La chartre de 1127 fait de la Champagne le berceau de la chevalerie du Temple en Occident. Partant, il allait de soi, que le concile chargé d’examiner l’œuvre et la pensée de maitre Hugues devait de se tenir en Champagne. C’est donc à  Troyes que les Pères se réunirent le 13 janvier 1129 (9), sous la présidente de l’évêque d’Albano, légat du Saint-Siège et natif  du pays de Laon.

Douze évêques y assistaient. A leur tète, l’archevêque de Reims Renaud de Martigné et celui de Sens Henri Sanglier représentaient les provinces ecclésiastiques auxquelles appartenaient par leur naissance Hugues de Payns, Godefroy de Saint-Omer et Payen de Montdidier.

Les autres évêques présents étaient Geoffroy de Lèves, évêque de Chartres ; Jocelin de Vierzy, évêque de Soissons ; Etienne de Senlis, évêque de Paris ; Haton, évêque de Troyes ; Jean II, évêque d’Orléans ; Saint Hugues de Montaigu, évêque d’Auxerre ; Bouchard, évêque de Meaux ; Erlebert, évêque de Châlons ; Barthelemy de Joux, évêque de Dion ; Pierre de Dammartin, évêque de Beauvais.

  • Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte IX Marquis d’Albon 1913.
  • Soit entre 45 et 51 hectares.
  • Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte IX Marquis d’Albon 1913.
  • Payns est une commune française dans le canton de Troyes, distante de 12 kilomètres de cette ville.
  • Guillaume de Tyr est un historien des Croisades né vers 1130 à Jérusalem et décédé vers 1185 dans la même ville.
  • Le concile eut lieu le 13 janvier 1128 mais correspond au 13 janvier 1129 de notre calendrier actuel. En effet les chartes du nord-est de la France étaient alors datées dans le style de l’Annonciation, qui faisait débuter l’année non pas le 1er janvier mais le 25 mars.

Parmi les abbés, il y avait notamment l’abbé de Clairvaux, Saint Bernard. Les autres abbés présents étaient Renaud de Semur, abbé de Vézelay (Yonne) ; Saint Etienne Harding, abbé de Meaux. (Côte-d’Or) ; Hugues, comte de Macon, Ier abbé de Pontigny (Yonne); Guy, abbé de Trois-Fontaines (Marne) ; Ursion, abbé de Saint-Denis de Reims (Marne); Herbert, abbé de Saint-Etienne de Dijon (Côte-d’Or) ; Guy, abbé de Molesme (Côte-d’Or). Des laïcs comme Thibaud de Champagne et André de Baudement étaient appelés à donner leur avis.

L’Ordre du Temple fut approuvé. A cette date, Foulques d’Anjou, beau fils et successeur de Baudouin II, entretenait à Jérusalem à ses frais (10) cent hommes d’armes dans la compagnie de la milice (11).

Dès l’approbation de l’Ordre, Hugues de Payns entreprit d’y intéresser les grandes familles chrétiennes. Il se rendit d’abord en Anjou où Foulques d’Anjou en juin 1329 prit la croix (12) des mains de l’archevêque de Tours en présence des évêques et des seigneurs de la province.

D’Anjou Hugues de Payns obtint également la même année des libéralités en Poitou (13).

Le grand maitre remonta ensuite en Flandre où il fut accueillit avec ferveur. C’était en effet le pays d’origine de Godefroy de Saint-Omer, celui que jusque dans les derniers temps, le sceau du Temple représentera chevauchant avec Hugues de Payns sur un même cheval de bataille (14).

En Flandre Godefroy de Saint-Omer fit transformer en couvent de l’Ordre une vaste maison qu’il tenait de ses ancêtres (15).  Cette donation avait été précédée de libéralités qu’avait accordées Guillaume, comte de Flandre en abandonnant le relief de tous ses fiefs (16). Thierry, son successeur, renouvela cette libéralité, et les barons, à l’exemple de leur suzerain, cédèrent le relief des fiefs qui leur appartenait (13 septembre 1129). Faite avec apparat, dans l’église Saint-Pierre de Cassel, cette mémorable donation prit du coup la forme d’un hommage à l’initiative des premiers chevaliers. Hugues de Payns, Godefroy de Saint-Omer et Payen de Mondidier assistaient à la cérémonie (17).

  • Guillaume de Tyr « Historiens occidentaux des Croisades. » T 1 p 608.
  • Orderic Vital «  Histoire ecclésiastique » 1. XII, ch. 29, édition A. Le   Prévost, Soc. de l’Histoire de France, t. IV, p. 423.
  • Se faire Templier. Geste effectué au Mans par Foulques lors des noces de son fils ainé Geoffroy avec Mathilde, fille du roi d’Angleterre Henri Ier.
  • Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Fragments de chartre : Actes XII XIII XV Marquis d’Albon.
  • Plusieurs interprétations du sceau du Temple : symbole de la pauvreté primitive de l’Ordre selon les bénédictins, signe de l’union et du dévouement pour d’autres et enfin l’emblème pour faire référence aux deux principaux personnages de l’Ordre naissant, idée à laquelle je me relie.

(15) «De Morinis et morinorum rebus» Jacques Malbranq Tournai 1639. Transformation   avant 1131

(16) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte VII Marquis d’Albon

(17) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XVI Marquis d’Albon Original jadis scellé de deux sceaux : Paris, Arch. Nat. K 22 n° 61 (Haute Avesnes liasse 7 n° 5); copie du XIII s. Mons, Arch. De l’Etat. Cartulaire du Temple en Flandre, folio. 38″. Edité : Tardif, Cartons des Rois, colonnes 223-4- Devillers (Léopold), Invent Analyt des Arch. des Commanderies belges p 169.

Hugues de Payns se dirigea ensuite en Angleterre d’où il revint avec de nombreux chevaliers (18). Il quitta la France par la vallée du Rhône avec de nombreuses recrues portant l’habitat des Templiers, robe et manteau blanc pour les chevaliers, étoffe sombre pour les autres.

A travers ce voyage d’Hugues de Payns, un des faits qui caractérise et domine cette période est l’éveil de sympathies dont sa vocation fut cause parmi les nobles. Un autre fait remarquable est l’engouement rencontré dans l’épiscopat avec ces évêques champenois qui ont établi dans leur diocèse les premières installations de la milice. Enfin soulignons le rôle propagandiste que joua Godefroy de Saint-Omer dans la région des Flandres.

Le recrutement en France revint principalement à l’abbé de Clairvaux Saint Bernard qui s’était fait l’ardent apôtre de la milice et dont l’influence dans la société féodale était primordiale. On en sait un peu plus sur les recrues grâce à la Patrologiae Cursus Completus, Series Latina (19) publiée par Jacques-Paul Migne entre 1844 et 1855.

Cette collection reprend notamment les textes de l’abbé de Clairvaux (20). Selon celui-ci, cet élan généreux portait vers le Temple des gens fort peu recommandables : « Scélérats, impies, ravisseurs, sacrilèges, homicides, parjures, adultères ».

Le pieux abbé y voyait un double avantage : « Le départ de ces gens-là, est une délivrance pour le pays, et l’Orient se réjouira de leur arrivée à cause des prompts services qu’il en attend. » De plus   « C’est ainsi, que le Christ sait tirer vengeance de ses ennemis : non seulement il triomphe d’eux, mais il s’assure par eux un triomphe sans précédent. II change ceux qui depuis longtemps l’oppriment en défenseurs de sa cause ; d’un ennemi il fait un chevalier, comme jadis d’un Saul persécuteur il a fait un Paul apôtre ». Peut-être à travers ces propos faut-il y voir à côté de l’honnête chevalerie des personnes plus sensibles aux sympathies généreuses qu’aux vocations monastiques.

A vrai dire toutes ces recrues n’allèrent pas en Terre Sainte.

Pour certains leur connaissance de l’agriculture et leur aptitude au commerce allaient en faire de précieux agents pour l’exploitation des propriétés de l’Ordre.

Aussi, tandis que les uns serviront les chevaliers à la guerre, les autres, ceux qui ne peuvent combattre, seront employés au travail des champs. Pour eux, en effet, l’on sollicitera des grands propriétaires de l’époque, à savoir les chapitres et les monastères, des territoires propres à la culture mais inexploités en procédant à de vastes défrichements.

Ainsi, l’abbaye de Saint-Pierre-le-Vif leur céda t’elle les terres de Sérilly (21) (22), qu’ils échangeront peu de temps après avec l’abbaye de Vauluisant contre d’autres terres plus à leur convenance.

(18) Chronicon Johannis Bromton (Historiae anglicanae scriptores (Londres, 1652, 2 in-fol), Tome I, collection 1017).

(19) La Patrologia Latina est une collection majeure de textes du christianisme de l’Antiquité et du Moyen Âge, contenant les écrits des Pères de l’Église et d’auteurs ecclésiastiques

(20) Sancti Bernardi abbatis, De laude nova militia ad milites templi liber. Migne, Patrologie, t. 182 (1854), col: 921-940

(21) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XXV Marquis d’Albon.

(22) Sérilly hameau de la commune d’Etilly dans l’Yonne

A La Neuville-au-Temple, près de Chalons, les Frères avaient déjà une exploitation avant 1132, domaine qui « devait devenir un des plus beaux de la province »(23).

L’Ordre du temple possédait également des territoires à Serches (24) près de Soissons ; au Temple de Mondoubleau (25), en la forêt du Perche ; à Coulours (26) dans l’Yonne.

Là, comme encore à Barbonne (27), à Coudrie (28) sous le magistère d’Hugues de Payns, les Templiers colonisèrent et fondèrent des centres d’exploitation rurale.

Ces exemples ne doivent cependant pas accréditer l’erreur que les Templiers ne s’adonnaient en Europe qu’aux travaux agricoles. II n’en est rien : car ceux-là s’y employaient seuls qui n’étaient pas chevaliers et se révélaient inaptes au service de la guerre. Le personnel du Temple comprenait deux classes de religieux : les frères de convent et les frères de métier (29). La première classe admettait, outre les chapelains, les chevaliers proprement dits et les sergents en état de porter les armes ; la seconde confondait les sergents attachés au service intérieur de la maison ou à l’exploitation du domaine. Ces derniers, d’un rang inferieur, constituaient le personnel domestique et agricole des commanderies. Eux seuls étaient affectés aux travaux manuels. Cependant l’exploitation des commanderies se distinguait des autres entreprises agricoles monacales. Agriculteurs, les Templiers le furent seulement dans leurs frères de métier, et encore le moins possible : car ceux-ci s’aidaient à l’ordinaire de gens à gages qu’ils surveillaient. A la différence du moine défricheur, bénédictin ou cistercien, se vouant à l’agriculture moins sous la poussée du besoin que par amour de la terre et par obéissance à la règle, le moine-soldat, plus pressé de gains, attachait à la culture de la terre un intérêt secondaire. Loin de la dédaigner, s’il en recherchait toutefois la possession, c’était pour augmenter par elle son trésor de guerre, soit en l’exploitant à l’aide de salariés, tel un faire-valoir rural ou une manufacture, soit en la louant à des particuliers ; mais le plus souvent il l’échangeait pour des revenus moins incertains, comme la propriété bâtie et les dimes. Des chevaliers occupés à des métiers de vilain, c’eût été contraire à l’esprit comme au but initial de la milice ; et ceux-là le comprirent qui, dès sa naissance, lui donnèrent des domaines en pleine exploitation et d’un rapport assuré. De ce fait incontestable, les chartes des premiers temps de l’Ordre sont une illustration somptueuse. « A peine sept ou huit ans s’étaient écoulés depuis la confirmation de l’Ordre, qu’on le vit s’étendre prodigieusement…. Les donations qu’on leur fit n’étaient pas de terrains incultes ou à défricher, comme ceux que recevaient les disciples de saint Norbert et de saint Bernard, c’étaient des châteaux, des fiefs, des forts, des bourgades avec leurs appartenances » (30).

(23) « Diocèse ancien de Châlons sur Marne. Ed de Barthélémy T 1 page 233.

(24) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte LIX Marquis d’Albon.

(25) « Les Templiers en Eure-et-Loir » Abbé Charles Métais (Chartres 1902) page XXIII.

(26) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte CXIII Marquis d’Albon. Coulours, commune de Cerisiers, arrondissement de Joigny (Yonne).

(27) Ci-dessus la chartre de Provins.

(28) Coudrie, commune de Challans (Vendée), doit son origine aux libéralités de gentilshommes poitevins, vers 1130 ; L. de La Boutetiere, Cartulaire de Coudrie, dans les Archives historiques du Poitou (Poitiers, 1873), II, 153-54.

(29) « la Règle du Temple » H de Curzon 1886.

(30) « Histoire critique et apologétique de l’Ordre des Chevaliers du Temple de Jérusalem, dits Templiers » Mansuet T1 p 22 Paris 178ç, 2 vol, in-4°.

Ces premières fondations du Temple furent très souvent à l’initiative de l’épiscopat champenois. Le 19 octobre 1134, les évêques étaient réunis en synode dans sa ville métropolitaine de Reims (31). L’archevêque Renaud de -Martigne prit alors l’initiative, et tous l’approuvèrent, d’établir une quête annuelle en faveur des Templiers, huit jours de suite, à l’époque des Rogations, dans la chapelle de leur maison d’Ypres. L’assentiment des prélats (32) fut d’autant plus spontané que, si l’on excepte l’évêque d’Arras promu récemment (33) les autres avaient déjà ouvert leur diocèse aux Templiers. Ceux-ci étaient établis à La -Neuville lorsqu’en 1132, Erlebert,  évêque de Châlons (34), leur reconnut le droit de dimes et toutes les terres qu’ils pourraient cultiver sur le territoire de la paroisse (35). Même cas à Serches, près de Soissons, où l’évêque Jocelin leur céda en 1133 les menues dimes et le droit d’y avoir leur sépulture (36). Barthelemy de Joux ou de Vire, évêque de Laon, fit la donation de la résidence que les Chevaliers possédaient à Laon en 1140 (37). A son exemple, gens d’église, nobles ou bourgeois furent pris d’émulation et léguèrent des terres, des rentes, ou des droits. Ses lettres de 1149, rédigées en forme de mandement, ne citent pas moins de cinquante localités où la Chevalerie avait des biens et dont les noms s’identifient encore aujourd’hui pout la plupart à des localités de l’Aisne (38). Même vogue enfin, au diocèse de Troyes. En 1143, les lettres de l’évêque Haton remémorent quantité d’actes qui ne le cèdent pas en nombre aux chartes recueillies par le temple dans les diocèses voisins. L’un d’eux remonte à 1129 au plus tard. Il s’agit de la donation, faire sous réserve d’usufruit, par Raoul le Gros et sa femme, de leur ferme à Preize, un des faubourgs de Troyes. Elle eut pour témoins Hugues de Payns, Godefroy de Saint-Omer, Payen de Montdidier, et deux autres chevaliers, Raoul et Jean (39).

Nul n’est besoin d’insister sur la magnificence de l’aristocratie et de l’épiscopat envers l’institution nouvelle dans cette région de France.

(31) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Actes XLI et XLV d’Albon.

(32) C’étaient Milon, évêque de Thérouanne ; Geoffroy, évêque de Chartres ; Alvis, évêque d’Arras ; Jocelin; évêque de Soissons ; Barthélemy, évêque de Laon ; Erlebert, évêque de Chalons.

(33) Alvis, évêque d’Arras (1131-1148). — Les Templiers étaient établis à Arras en 1140 (Cartulaire…. du Temple, Acte CCXXVI Marquis D’Albon).

(34) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XLV d’Albon.

(35) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XLVI d’Albon.

(36) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte LIX d’Albon.

(37) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte CCXI d’Albon.

(38) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte DLV d’Albon.

(39) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Actes XXII et XXVIII d’Albon.

Avant de regagner l’Orient, Hugues de Payns s’était préoccupé d’organiser par le monde la propagande de l’Ordre.

Au lendemain du concile de Troyes, 1’Ordre pénétra en Portugal à la suite d’Hugues Rigaud  (mars 1129) (40). Nous retrouvons ce religieux en compagnie de Raymond Bernard, lors d’une donation faite au Temple en Languedoc, au mois de novembre suivant (41). Puis l’un et l’autre voient leur champ d’action s’agrandir. Tandis que celui-ci chevauche à travers les royaumes d’Aragon et de Castille, celui-là reste en terre française, et pendant sept années, de 1130 à 1136, son activité sera partagée entre les comtés de Toulouse et de Barcelone. A la même époque, une dizaine de chevaliers figurent comme témoins de diverses acquisitions en Picardie, en Champagne, en Bourgogne ; ce sont des instruments actifs de propagande ; leurs chefs, ceux du moins que les textes désignent comme des personnages de marque, sont Payen de Montdidier, Guillaume le Faucon et Guillaume de Baudement.

Nivard, plus connu sous le nom de Payen de Montdidier était originaire de Picardie. On croit qu’il donna au Temple la terre et la seigneurie de Fontaine, près de Montdidier (42). Son exemple aurait eu de nombreux imitateurs. Si le nord de la France fut longtemps pour la chevalerie une terre privilégiée, un intarissable réservoir d’hommes, ce phénomène suppose à ses origines l’action exercée dans leur propre pays par les premiers chefs de l’Ordre. L’année du retour d’Hugues en Palestine (1130), Payen obtenait de l’évêque de Noyon l’annate des prébendes de la cathédrale (43). Peu d’années avant sa mort, en 1146, cet évêque cédera encore aux Templiers le domaine de Tracy-le-Val et un autre prés de Passel, au lieu dit la Bretonniere (44) (D’Albon, ibid., p. 246-7, no CCGXCI). Cf. Peigne-Delacourt, Histoire de l’abbaye de N.-D. d’Ourscamp, p. 123. Faut-il attribuer à son influence la donation que firent à cette époque le comte de Clermont en Beauvaisis et vingt chevaliers de sa suite (45). Une autre fois, Payen de Montdidier parut comme témoin dans un titre relatif à La Neuville (46).Puis son zèle le porta en Angleterre (47).

Guillaume Le Faucon fut un des principaux artisans de l’extension de la milice en Champagne (48). En 1133, il fut chargé de recueillir outre-mer les aumônes faites aux chevaliers du Temple (49), fonctions qui primaient sur celles de Guillaume de Baudement.

Guillaume était fils d’André de Baudement lequel fut sénéchal de Champagne, celui-là même qui assista au concile de Troyes avec les comtes de Champagne et d’Auxerre, à titre de conseillers lais. Délégué en Bourgogne avec le titre de Maitre, il obtenait l’enrôlement de Guy, seigneur de Tilchatel (avant 1133) (50). Ses chevauchées en Champagne ne furent pas non plus sans profit pour le Temple  (51). Au cours de l’une d’elles, Léry de Baudement fit don au Temple de tout ce qu’il possédait à Baudement et de là jusqu’à Chantemerle. Cette donation rappelait en même temps une libéralité que le sénéchal de Champagne avait faite à l’Ordre, on ne sait à quelle date, en lui cédant le village du Gault (52).

(40) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Actes X et XI d’Albon.

(41) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XVIII d’Albon.

(42) « Les commanderies du Grand Prieuré de France » E Mannier p 592.

(43) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XXXI d’Albon.

(44) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte CCGXCI d’Albon.

Cf. Peigne-Delacourt, Histoire de l’abbaye de N.-D. d’Ourscamp, p 123.

(45) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XXXIV d’Albon

(46) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XXVIII d’Albon.

(47) Pas avant 1138 Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Actes CC et CCXX d’Albon

(48) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Actes XXV, XXVIII, LX  d’Albon.

(49) «Willelmus Falco qui helemosinas militum Templi extra mare in custodia habebat» (V. Carriere, Cartulaire des Templiers de Provins, p. 102, note 1). Guillaume le Faucon figure à Nantes avec le titre de maitre (1141), puis en Palestine (1144) (Cartulaire général de l’Ordre du Temple, Actes CCXXXII et CCCXXVIII D’Albon).

(50) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Acte XXVII  d’Albon.

(51) Cartulaire général de l’Ordre du Temple. Actes XXVIII et LX d’Albon.

(52) Le Gault, canton de Montmirail (Marne)

La sympathie d’André de Baudement pour le Temple était donc ancienne. La mort de son fils Guillaume vers avril 1134 vint lui fournir l’occasion d’en donner une preuve nouvelle. En souvenir de cet enfant dont la mémoire lui était chère, le sénéchal joignit à l’approbation du don fait par Léry de Baudement une libéralité personnelle, correspondant sans doute à la part d’héritage qu’il eût laissé à son fils templier. Cette donation comprenait les serfs et tout ce qu’il avait à Baudement en terres labourables ou non, cours d’eau, près et ponts, même les droits de péage et les revenus du château, ne se réservant rien sinon la forteresse de Baudement, les domaines que de lui tenaient en fief ses chevaliers, et son serviteur Guy de Courbouzon (53).

En cette châtellenie de Sézanne, où, pour rappel, dès 1127, le Temple possédait la ferme de Barbonne, l’acquisition de Baudement marque un accroissement sensible. D’autres bienfaiteurs n’allaient pas tarder par leurs dons d’en étendre l’importance.

En effet à quelque classe qu’ils appartinssent, tous ceux qui avaient une part des dimes de Barbonne s’en désistèrent en faveur des chevaliers du Temple. Vers le même temps, Garnier Crécy (Crécy-en-Brie Seine et Marne)  signala sa piété en leur cédant ses droits sur les menues dimes de Lachy (54). Un prêtre, Vitier de Barbonne, leur aumôna toutes ses vignes, une terre arable et un pré  qu’il possédait à Clesles (55), un bréviaire, son missel, et, lui mort, sa maison et tous ses meubles (56). Libéralement, Jean de Pleurs (57) gratifia les Templiers de cent sols à prendre chaque année sur le marché de Pleurs. A Sézanne même, Simon de Broyes leur reconnut semblable rente sur les revenus du cens; et Nicolas de Sézanne, d’accord avec sa femme, leur abandonna  la jouissance d’un étau (58).

L’analyse de ces quelques chartes évoque la période embryonnaire de l’Ordre. Du vivant même de son fondateur, le Temple possédait donc en Champagne, toutes les natures de biens appelés à former son opulent patrimoine: fonds de terre, dimes, bâtiments, champs de culture, près, vignes, sources ou rivières, droits incorporels et gens de condition servile. Nous avons ainsi la preuve que, indépendamment de la terre et seigneurie de Payns, les donations octroyées à l’Ordre constituèrent de suite en Champagne un centre d’attraction privilégié. On jugea même bientôt ces propriétés trop importantes pour les confier à la direction d’un seul commandeur, et on en fit le patrimoine des maisons de Barbonne et de Baudement.

Des années encore allaient s’écouler avant que le Temple en vînt à créer pour ses domaines des centres d’exploitation monacale. Lorsque les domaines à cultiver produisaient d’honnêtes revenus, l’intérêt commandait de ne rien changer aux conditions d’exploitation, et l’on se garda bien d’y substituer une main-d’œuvre monastique. Aussi ne peut-on poser en principe que les donations primitives aient été à l’origine des premières commanderies. Celles-ci sont nées du besoin, vivement ressenti dès le début, de posséder dans chaque région un établissement, une succursale de l’Ordre, qui fût à la fois une maison de propagande et un centre d’exploitation rurale. C’est pourquoi, on les établit de préférence à l’intérieur ou aux portes des villes, — et l’on en fit par surcroit d’imposantes forteresses.

(53) « Cartulaire des Templiers de Provins » Charte LVVVI page 102 note 1. Victor Carrière. Parmi les témoins de l’acte, Dreu de Pierrefontaine donna son couteau en signe d’investiture ou de tradition

(54) Cartulaire général de l’ordre du Temple Acte XXVIII. D’Albon. Cette charte confirme diverses donations sous l’épiscopat d’Haton, évêque de Troyes de 1129 à 1143.

(55) Clesles, canton d’Anglure Marne.

(56) Cartulaire général de l’ordre du Temple Acte XXIX d’Albon.

(57) Pleurs, canton de Sézanne Marne.

(58) Cartulaire général de l’ordre du Temple Acte XXVIII d’Albon.

Compléments concernant la fin tragique des Templiers

Nous avons vu que les nombreuses donations eurent pour conséquence la fondation des commanderies. Au XII et XIII ème siècles les chevaliers du Temple étaient ainsi arrivés à posséder d’immenses richesses d’autant que les Templiers étaient sous l’autorité directe du Pape et avaient une indépendance totale (1).  Cette autonomie leur permit  même de construire leurs propres oratoires et de disposer d’une totale liberté vis-à-vis du clergé séculier grâce au droit de percevoir des dîmes et d’enterrer leurs morts dans leurs propres cimetières. Ils jouissaient au spirituel comme au temporel des mêmes droits et privilèges que les rois de France.

Cette fortune et ce statut indisposèrent bientôt les seigneurs et les propriétaires voisins de leurs commanderies, engendrant alors de nombreux procès. De plus, il était reproché aux Templiers leur hautaineté et leur dédain. « Leur simplicité d’autrefois avait fait place à des airs de grandeur et de fierté qu’on était étonné de voir chez eux » (2). Ils semblaient avoir tout oublié,  jusqu’à la reconnaissance qu’ils devaient à d’augustes bienfaiteurs comme Saint Louis, lorsqu’ils refusèrent de contribuer au paiement de sa rançon alors que leur trésor était rempli d’or.

En 1291,  la chute des Etats latins (3) impliqua la fin de la présence chrétienne en Orient et le retour en Occident de bon nombre de Templiers posa problème. En effet la question de l’utilité de l’ordre du Temple se posa-t-elle. Déjà dès 1274, au deuxième concile de Lyon, il dut produire un mémoire pour justifier son existence. Ayant perdu la Terre Sainte et donc la raison même de leur existence, une partie de l’Ordre se pervertit. Les chevaliers furent alors perçus comme des seigneurs orgueilleux et cupides menant une vie désordonnée.

Cependant la raison principale de leur fin tragique est ailleurs. Les Templiers possédaient d’immenses richesses mais également une puissance militaire équivalente à quinze mille hommes dont mille cinq cents chevaliers entraînés au combat (4), force entièrement dévouée au pape. Et bien sûr une telle force ne pouvait que se révéler gênante pour le pouvoir en place.

En 1279, Philippe III le Hardi eut lui-même des difficultés avec eux, à raison de la justice qu’ils voulaient exercer dans certains quartiers de Paris. Le Roi s’opposa à leurs prétentions et revendiqua ses droits. Il leur fit pourtant une concession, en leur laissant la haute justice dans leur maison du Temple à Paris.

En 1292, Le Grand-Maitre de l’Ordre s’installa à Paris dans la maison du Temple, véritable forteresse dont l’étendue égalait le tiers de la cité. Son revenu passait alors pour être de huit millions de livres, une somme colossale. Le voisinage de pareils hôtes n’était pas de nature à plaire à Philippe le Bel, le fils de Philippe le Hardi.  Il craignait qu’ils ne lui suscitassent des embarras, surtout au milieu des troubles qui agitaient le royaume, lorsque le mécontentement était général, et que les finances de l’Etat se trouvaient dans une pénurie complète.

  • Notamment suite à la bulle « Militae Dei » du Pape Eugène III en 1145
  • E Mannier Ordre de Malte les commanderies du Grand-prieuré de France.
  • Chute de Saint-Jean-D’acre le 28 mai 1291.
  • Patrick Huchet, Les Templiers, de la gloire à la tragédie, Ouest-France, mai 2010

Cependant le fourbe Philippe le Bel dissimula ses craintes; il leur renouvela et confirma, en 1304, tous les droits et privilèges dont ils jouissaient en France.

Pourtant depuis plusieurs années déjà,  il était  en conflit avec le pape, n’acceptant pas que les revenus de l’Eglise de France aillent grossir le trésor du pape en Italie. En 1296, Philippe imposa une taxe au clergé. Le pape riposta et menaça le roi de France d’excommunication. En 1302 le Souverain pontife publia  une bulle (5) affirmant la supériorité du pouvoir pontifical sur le pouvoir temporel des rois. 

En 1302, Philippe réunit pour la première fois l’assemblée des Trois Etats, réclamant la déposition du pape par un concile. Le conflit atteignit son point culminant en 1303 lorsque le conseiller du roi Guillaume de Nogaret arrêta le pape Boniface VIII. Après la mort du pape Benoît XI, Philippe le Bel fit désigner l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got, qui devint en 1305 pape sous le nom de Clément V et qui s’installa à Avignon en 1308. De cette manière, le roi parvint à placer l’Eglise dans la dépendance de la couronne de France.

Clément V était favorable à un projet de croisade. Il désirait également une fusion des deux ordres militaires les plus puissants de Terre sainte et le fit savoir dans une lettre qu’il envoya à Jacques de Molay en 1306. Le maître y répondit qu’il s’opposait à cette idée, craignant que l’ordre du Temple soit fondu dans celui des Hospitaliers. Enfin, Jacques de Molay manqua de diplomatie en refusant au roi d’être fait chevalier du Temple à titre honorifique (6).

Certains historiens prêtent une part de responsabilité dans la perte de l’Ordre à ces faits. Aujourd’hui, l’implication du pape dans l’arrestation des Templiers fait polémique. Certains historiens parlent de trois rencontres entre Philippe le Bel et Clément V, étalées de 1306 à 1308, au cours desquelles fut discuté le sort des Templiers.

Toutefois, ces historiens se fondent sur un chroniqueur italien du nom de Giovanni Villani (7) seule source contemporaine à indiquer une rencontre en 1305 entre le roi et le pape qui, selon ses dires, devait aborder la question de la suppression de l’Ordre. Certains autres historiens estiment que cette source est sujette à caution, car les Italiens avaient alors un fort ressentiment contre Clément V, pape français (8) (9) (10).

Les mêmes historiens attestent d’une rencontre entre le roi de France et le pape au mois de mai 1307, quelques mois donc avant l’arrestation. Les légistes royaux invoqueront, un an après, cette rencontre en affirmant que le pape avait alors donné son autorisation au roi pour procéder à cette arrestation

  • Unam Sanctam, bulle fut fulminée à l’occasion d’un concile de prélats français réunis à Rome  le 18 Novembre 1302
  • Nicole Bériou, « Les Templiers : abolition et procès du Temple » émission sur Canal Académie, 5 août 2012.
  • Giovanni Villani (ca 1276 1348) est un marchand, écrivain, chroniqueur et homme politique florentin
  • Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Paris Collection Seuil 2008 page 153
  • Georges Bordonove, la Tragédie des Templiers, paris, Pygmalion, coll « les Grandes heures de l’Histoire de France. », Novembre 1997, page 93.
  • Barbara Frale, L’ultime Bataille des Templiers, pages 59-60 – Sophia Menache, Clément V, éd. originale aux Cambridge University Press                  

En 1307, Philippe le Bel, inquiet du pouvoir des Templiers devenus très riches et à qui il devait de l’argent et préoccupé de l’état des finances royales, prit la décision de détruire l’ordre du Temple.

Philippe le bel prépara l’arrestation à l’abbaye Notre-Dame-La-Royale, près de Pontoise, le jour de la fête de l’exaltation de la Sainte-Croix (11). Il dépêcha des messagers le 14 septembre 1307 à tous ses sénéchaux et baillis, leur donnant des directives afin de procéder à la saisie de tous les biens mobiliers et immobiliers des Templiers ainsi qu’à leur arrestation massive en France au cours d’une même journée, le vendredi 13 octobre 1307 (12). Le but d’une action menée en quelques heures était de profiter du fait que les Templiers étaient disséminés sur tout le territoire et ainsi d’éviter que ces derniers, alarmés par l’arrestation de certains de leurs frères, ne se regroupassent et ne devinssent alors difficiles à arrêter.

Au matin du 13 octobre 1307, Guillaume de Nogaret, porteur d’une ordonnance royale qui commandait l’arrestation des Templiers, pénétra avec des hommes d’armes dans l’enceinte du Temple de Paris où résidait le maître de l’Ordre Jacques de Molay. À la vue de l’ordonnance royale, les 139 Templiers résidant à Paris se laissèrent emmener sans aucune résistance.

Un scénario identique se déroula au même moment dans toute la France. La plupart des Templiers présents dans les commanderies furent arrêtés. Ils n’opposèrent aucune résistance. Quelques-uns réussirent à s’échapper avant ou pendant les arrestations. Les prisonniers furent enfermés pour la plupart à Paris, Caen, Rouen et au château de Gisors. Tous leurs biens furent inventoriés et confiés à la garde du Trésor royal.

Il s’est passé un mois entre l’envoi des courriers ordonnant l’arrêt des Templiers et les arrestations, et il ne s’est trouvé personne pour les prévenir, ce qui permet de mesurer leur impopularité (13). Lors des premiers interrogatoires, ils avouèrent sous la torture tout ce qu’on veut leur faire avouer : reniement du Christ, crachat sur la croix, idolâtrie, sodomie, simonie, prévarication, etc.

Tout cela se fit sans en référer au pape de qui, pourtant, les Templiers dépendaient. Clément V, ancien archevêque de Bordeaux, qui résidait entre Guyenne et Poitou, surpris par ces arrestations mais ébranlé par la multitude d’aveux, obtenus sous la torture, décréta la bulle Pastoralis præminentiæ qui ordonnait l’arrestation de tous les Templiers de la Chrétienté, rappelant ainsi que seul le pape avait le pouvoir de décider de leur sort.

Par la bulle Faciens misericordiam du 12 août 1308, il créa des commissions diocésaines, chargées d’enquêter sur les agissements des Templiers, et des commissions pontificales, chargées de juger l’Ordre du Temple comme tel.

Ces dernières livrèrent leurs rapports lors d’un concile œcuménique convoqué à Vienne (sur le Rhône) en 1310, qui discuta de son sort.

Ce ne fut finalement que le 16 octobre 1311 que le concile de Vienne, présidé par Clément V, commença ses travaux. 300 évêques et abbés étaient convoqués, mais il n’en vint que 114, surtout italiens et français (13). Il se tint dans la Cathédrale Saint-Maurice.

  • Le Dossier de l’affaire des Templiers, éd. G. Lizerand, Paris, 1923, p. 17-25 ; trad. J.-L. Biget, P. Boucheron, La France médiévale, II : XIIIe – XVe siècle, Paris, 2000, p. 60-63.
  • Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Paris Collection Seuil 2008 p 435

      (13) [Favier 2006] Jean Favier, Les papes d’Avignon, Paris, Fayard, 2006

Les conclusions des commissions pontificales différèrent cependant de ce que désiraient le roi et son gouvernement : l’Ordre du Temple devait être réformé et non aboli. Plusieurs évêques ne furent pas convaincus de la culpabilité des Templiers et penchèrent dans le même sens. Ils voudraient les entendre se défendre. Ne voulant pas s’opposer ouvertement au roi, Clément V va atermoyer pendant plusieurs mois.

Au printemps 1312, les membres du concile apprenaient que Philippe le Bel était à Lyon avec son armée. Prenant peur, ils acceptèrent alors tout ce que le pape décréta. Des textes inachevés furent approuvés « en blanc » et remaniés après coup (14).

Par la bulle Vox in excelso du 22 mars 1312, le pape supprima purement et simplement le Temple, bien qu’il ne le condamne pas. La bulle Ad providam du 2 mai décréta que les biens du Temple passeront aux mains des Hospitaliers.

L’affaire se termina avec la bulle papale Considerantes dudum fulminée par Clément V le 6 mai 1312 (15). Elle avait pour but de fixer le sort des templiers après le procès en hérésie qui avait été instruit à leur encontre : ceux ayant avoué ou ayant été déclarés innocents se verront attribuer une rente et pourront vivre dans une maison de l’ordre, tous ceux ayant nié ou s’étant rétractés, subiront un châtiment sévère (la peine de mort).

Le  maître de l’ordre Jacques de Molay mourut sur le bûcher le 11 ou 18 mars 1314 (16).

Le concile de Vienne prit officiellement fin le 11 mai 1312.

Les réflexions pertinentes d’E Mannier

« Si, parmi les chefs d’accusation portés contre eux (les Templiers), il pouvait s’en trouver de fondés, il y en avait d’autres qui, par leur invraisemblance, paraissaient faux ou exagérés. Comment pouvait-on, par exemple, faire passer pour idolâtre et hérétique une institution qui protestait assez par sa nature contre une pareille accusation, et dont les membres dévoués à la défense de la religion du Christ allaient combattre pour elle au-delà des mers et mourir en martyrs sur les champs de bataille de la Palestine et de la Syrie? Non, cela n’est pas admissible.

Si l’on passe aux vices et aux habitudes honteuses que les chevaliers du Temple auraient contractés pendant leur séjour en Orient : ce reproche, il faut le dire, pouvait atteindre un certain nombre d’entre eux. Mais alors que devait-on faire? Arrêter et punir les coupables, épurer et réformer l’Ordre, comme le voulait le pape Clément V, et non envelopper tous ses membres indistinctement dans la même proscription et les vouer au plus cruel des supplices. Aussi pensons-nous que si l’on veut chercher les causes véritables qui ont amené un dénouement si tragique, on les trouvera moins dans les crimes reprochés aux Templiers que dans la crainte et la cupidité de Philippe le Bel qui voulait se débarrasser d’un Ordre qui lui portait ombrage, et dont il convoitait surtout les richesses.

Cette opinion d’ailleurs est justifiée par la conduite du Roi dans ces circonstances. Le jour même que les Templiers furent arrêtés à Paris, Philippe le Bel se rendit à la maison du Temple et y passa la nuit. Cette visite faite avec tant d’empressement et si prolongée, donna lieu à bien des suppositions. Elle devait avoir évidemment un but intéressé.

(14) [Favier 2006] Jean Favier, Les papes d’Avignon, Paris, Fayard, 2006

(15) Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Paris Collection Seuil 2008 p 474

(16) Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Paris Collection Seuil 2008 p 483

Tout le monde savait que le Temple renfermait des richesses considérables. Cependant on ne connut jamais l’importance du trésor qui s’y trouvait ni ce qu’il devint. Seul Philippe le Bel le sut: mais il avait sans doute des raisons pour n’en rien dire.

De plus, le Roi ordonna le séquestre de tous les biens que les Templiers possédaient en France. Il s’empressa d’en donner l’administration à ses officiers, baillis ou prévôts de province. Clément V réclama contre cette mesure qui portait atteinte aux droits et prérogatives de l’autorité ecclésiastique. En effet, les Templiers étant un Ordre religieux, leurs biens ne pouvaient être valablement séquestrés qu’entre les mains des évêques.

Philippe le Bel ne tint aucun compte de cette réclamation, et continua de laisser à ses officiers la garde et l’administration des biens du Temple. C’était un moyen fort habile pour tâcher de s’en ménager plus tard la possession définitive.

La disparition du trésor du Temple ne fut pas la seule perte qu’on eut à regretter. Des détournements, des vols d’un autre genre, tout aussi condamnables, eurent lieu dans les provinces. La négligence et l’infidélité de certains officiers du Roi firent perdre à des commanderies beaucoup de biens. Ainsi la commanderie de Choisy-le-Temple fut dépossédée de plus de 900 arpents de terre disséminés sur plusieurs territoires, et qu’on laissa usurper par des seigneurs ou propriétaires voisins.

Il y eut même des officiers qui abusèrent de leur mandat jusqu’à disposer des biens des commanderies, comme s’ils leur avaient appartenu. Un bailli de la Brie ne se fit pas scrupule de donner en dot, à sa fille, une commanderie dont elle resta en possession pendant plusieurs années.

On peut juger du désordre qui régnait partout, et de l’aspect triste et sinistre que présentaient ces grands domaines jadis si florissants et si prospères. Toutes les maisons, ainsi que la plupart des églises et des chapelles étaient fermées. On en avait retiré les meubles, les ornements et tous les objets du culte qu’on avait vendus à vil prix. Le mobilier servant à l’exploitation des terres, avait été également aliéné, de sorte que ces terres ne pouvaient plus être cultivées. On les laissait incultes ou on les affermait à des prix inférieurs à leur valeur, et souvent à des gens peu solvables et qui ne payaient pas. Cet état de choses dura quatre à cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en 1341, où le concile de Vienne, après avoir prononcé la suppression de l’Ordre du Temple, en accorda les biens aux chevaliers de l’Hôpital Saint-Jean-de-Jérusalem.

On comprend facilement combien cette décision dût contrarier Philippe le Bel, qui voyait par là ses plans entièrement déjoués. Comme le Roi ne pouvait rien opposer à la décision du concile, il voulut paraître s’y soumettre de bonne grâce en publiant pour son exécution un mandement à tous ses baillis et prévôts de province. Mais en même temps il avait soin d’informer le Grand-Prieur de France, Simon le Rat, à quelles conditions il consentait à le faire mettre en possession des biens qui venaient d’être dévolus à son Ordre.

Ces conditions étaient au nombre de trois: la première était le remboursement de toutes les dépenses occasionnées par le procès des Templiers, comme si le trésor que Philippe le Bel avait trouvé chez eux ne l’avait pas dédommagé suffisamment et même au-delà de tous ces frais.

La seconde condition demandait la remise d’une somme de 200,000 petits tournois que le Roi prétendait avoir eus en dépôt au Temple. A cette réclamation, le Grand-Prieur de France aurait pu lui opposer la sienne, le remboursement des 500,000 livres que Philippe le Bel avait empruntées des Templiers pour payer la dot de sa sœur 1.

Enfin la troisième condition était relative à toutes les sommes que le Trésor royal avait pu encaisser, provenant de la gestion des biens et affaires du Temple. On demandait que ces sommes fussent définitivement acquises au Trésor et ne pussent être, à l’avenir, l’objet d’aucune réclamation ni répétition.

Cette dernière condition devait avoir, aux yeux du Roi, la plus grande importance. Il obtenait par elle, pour lui et ses officiers, une espèce de bill d’indemnité, une absolution pour les malversations et les détournements qui avaient eu lieu.

On comprend l’embarras du Grand-Prieur de France devant les exigences royales. Il ne pouvait les combattre ni même les discuter sans soulever des questions fort délicates. Il avait à les accepter tout simplement ou à les rejeter. En les acceptant, il ne fit que se soumettre aux nécessités de la situation. L’acte qui s’ensuivit était rédigé et allait être signé, quand le Roi vint à mourir ».

Son fils, Philippe le Hutin en fit rédiger un autre où il se montra encore plus exigeant. Par un acte, daté du 14 février 1345, les Hospitaliers s’engageaient à payer 260 mille petits tournois, dont 200 mille en restitution du prétendu dépôt qui se trouvait au Temple, et 60 mille pour les frais du procès des Templiers. Ils déclaraient, en outre, décharger Philippe le Bel et son successeur de tout rapport, à raison des sommes qu’ils avaient pu toucher provenant des biens du Temple. Voici en quels termes ils faisaient cette déclaration : « Nous quittons, delaissons et octroions à mondit Seigneur le Roy, tout ce qui est rechu et levé en quelque manière que ce soit par les genz du roy Philippe, son père, ou par les siens, des biens jadis dou Temple, dors le jour que les Templiers furent pris en réaume de France jusqu’aujourd’hui, et qui seroit trouvé avoir estre con» servé en l’usage et en profict dudict Philippe et de li. »

De plus Louis le Hutin demanda que, pour le mobilier de certaines églises qui n’avait pas été vendu, il lui en reviendrait les deux tiers de la valeur, comme il profiterait dans les mêmes proportions des sommes qui restaient dues aux Templiers, au fur et à mesure que les Hospitaliers en feraient le recouvrement (17).

A la mort de Louis le Hutin, Philippe le Long, son successeur, fit saisir les anciens biens du Temple, parce que les Hospitaliers étaient en retard de payer ce qu’ils devaient par leur engagement du 14 février 1345. Ceux-ci étaient dans une position financière délicate. D’un côté ils  venaient de prendre Rhodes et cela leur avait coûté beaucoup d’argent. D’un autre côté, la prise de possession des biens des Templiers, les réparations qu’il avait fallu faire aux fermes et aux nombreuses chapelles ou églises qui en dépendaient, leur avaient occasionné des dépenses considérables.

Pour obtenir la mainlevée de la saisie du Roi, iles eurent recours à un emprunt, et on offrit à Philippe le Long le remboursement d’une grande partie des sommes exigibles, ce qu’il accepta en remettant les Hospitaliers en possession de leurs biens par ses lettres patentes du 5 mai 1317 (18).

A Philippe le Long succéda Charles IV. Celui-ci en 1325 leur proposa de les tenir quittes et libérés de toutes leurs obligations, s’ils consentaient à lui constituer sur sa tête et sur celle de Mahaut de St-Pol, sa femme, une rente annuelle et viagère de douze cents petits tournois. Les chevaliers de l’Hôpital acceptèrent cette proposition; et pour assurer le service de cette rente, ils déléguèrent au Roi et à la Reine les revenus de plusieurs commanderies, au nombre desquelles nous trouvons dans le Grand-Prieuré de France, celles de Sennevieves et de Beauvais-en-Gâtinais.

(17). Arch. nationales, K 39 n° 9.

(18). Id., K 40 n° 11.

Dès lors que les biens du Temple passèrent aux mains des Hospitaliers, Philippe-le-Bel et ses successeurs se montrèrent impitoyables envers eux, ne pouvant leur pardonner la faveur que le concile de Vienne leur avait accordée. On y voit percer la jalousie ou un dépit mal déguisé de n’avoir pu s’emparer d’un héritage qu’ils convoitaient depuis longtemps.

Clément V et Philippe le Bel face aux Templiers
Maître de Boucicaut XVe siècle — Bibliothèque nationale de France
Représentation imaginaire de Jacques de Molay datant du XIXe siècle.
Il n’existe aucun portrait de lui réalisé de son vivant.