Les lazarets allemands de l’Avesnois (1914‑1918)

Un réseau sanitaire oublié de la Grande Guerre

Entre 1914 et 1918, l’Avesnois fut transformé par l’armée allemande en un vaste réseau sanitaire composé de plusieurs lazarets installés dans des écoles, des usines, des hospices ou des bâtiments civils réquisitionnés. De Maubeuge à Avesnes, de Trélon à Fourmies, de Sains‑du‑Nord à Glageon, et jusqu’à Hautmont, ces hôpitaux militaires accueillirent des milliers de blessés allemands, de prisonniers de guerre étrangers et de civils. Certains étaient de grands lazarets militaires, d’autres des établissements mixtes, et un seul, celui de Hautmont, fut exclusivement réservé aux prisonniers étrangers. Aujourd’hui presque effacés de la mémoire locale, ces lazarets constituent un ensemble unique, essentiel pour comprendre l’occupation allemande et la vie quotidienne dans l’Avesnois durant la Grande Guerre.

Introduction

Lorsque l’on évoque l’Avesnois durant la Première Guerre mondiale, on pense d’abord aux combats de 1914, à la chute de Maubeuge, à l’occupation, aux réquisitions et aux souffrances quotidiennes des civils. On imagine moins que ce territoire rural et industriel fut, entre 1914 et 1918, transformé par l’armée allemande en un véritable réseau sanitaire, un ensemble de lazarets, d’hôpitaux militaires improvisés, de bâtiments réquisitionnés, de baraquements, d’écoles converties, d’usines transformées en salles de soins. Ce réseau, pourtant essentiel à la logistique allemande, a presque entièrement disparu de la mémoire locale.

De Maubeuge à Avesnes, de Trélon à Fourmies, de Sains‑du‑Nord à Glageon, et jusqu’à Hautmont, les Allemands installèrent des lazarets partout où cela était possible. Certains étaient de grands hôpitaux militaires destinés à leurs propres soldats blessés. D’autres accueillaient des prisonniers de guerre roumains, russes, italiens, français ou britanniques. Quelques‑uns étaient mixtes, recevant à la fois des blessés allemands et des blessés français. Et un seul, celui de la rue Carion à Hautmont, fut exclusivement réservé aux prisonniers étrangers, devenant un lieu de souffrance quotidienne où moururent des hommes venus de toute l’Europe.

Ces lazarets ne furent pas de simples annexes médicales. Ils furent des lieux de vie, de mort, de travail, de discipline, de soins rudimentaires, de convalescence, de détresse et parfois d’humanité. Ils furent aussi des lieux de rencontre entre populations : médecins militaires allemands, infirmières françaises réquisitionnées, prisonniers épuisés, soldats convalescents, civils déplacés, blessés des deux camps. Ils furent enfin des lieux où l’on a enterré, parfois dans l’urgence, des hommes dont les noms ont été oubliés, dont les tombes ont disparu, dont les registres ont été perdus.

L’ajout du lazaret de Glageon, installé en mai 1918 dans la Filature du Petit‑Glageon, montre que ce réseau sanitaire ne cessa de s’étendre jusqu’aux derniers mois de la guerre. À mesure que les offensives allemandes du printemps 1918 provoquaient un afflux massif de blessés, l’occupant réquisitionnait de nouveaux bâtiments industriels pour y installer des salles de soins. Ainsi, l’Avesnois devint un territoire entièrement quadrillé par des établissements hospitaliers allemands, chacun avec sa fonction, son personnel, ses blessés, ses morts.

Cette page propose de reconstituer, pour la première fois, l’histoire complète des lazarets allemands de l’Avesnois, de Maubeuge à Hautmont, en passant par Avesnes, Trélon, Fourmies, Sains‑du‑Nord et Glageon. Une histoire oubliée, mais essentielle pour comprendre la vie quotidienne sous l’occupation, la souffrance des prisonniers, l’organisation sanitaire allemande, et le rôle de l’Avesnois dans la Grande Guerre.

Chapitre 1 — Maubeuge : le grand lazaret militaire du Sous‑le‑Bois

Lorsque les troupes allemandes s’emparent de Maubeuge en septembre 1914, la ville devient immédiatement un centre stratégique pour l’occupant. Située à quelques kilomètres de la frontière belge, dotée d’une gare importante, d’ateliers, de casernes, de vastes bâtiments industriels, Maubeuge offre aux Allemands un espace idéal pour installer un hôpital militaire de grande capacité. C’est dans le quartier de Sous‑le‑Bois qu’ils établissent l’un des plus importants lazarets de l’Avesnois, un établissement qui allait accueillir des centaines de soldats blessés, mais aussi des prisonniers de guerre venus de toute l’Europe.

Ce lazaret de Maubeuge n’était pas un lazaret improvisé comme on en trouve dans les villages. Il s’agissait d’un véritable hôpital militaire allemand, organisé, structuré, doté de salles de soins, de dortoirs, de services administratifs, de cuisines, de zones de convalescence. Une carte‑photo allemande de l’époque porte la mention « Lazarett Maubeuge – Sous‑le‑Bois », preuve de son statut officiel. Les blessés allemands y étaient soignés en priorité, mais l’établissement accueillait également des prisonniers de guerre utilisés comme main‑d’œuvre dans les chantiers, les routes, les voies ferrées ou les usines de la région.

Les premiers prisonniers roumains arrivent à Maubeuge en janvier 1917, après un long transfert depuis le camp de Lamsdorf, en Silésie. Ils arrivent dans un état de dénuement extrême, affamés, épuisés, vêtus de haillons. Les témoignages de l’époque décrivent des hommes « déguenillés, hâves, mourant de faim ». La mortalité est immédiate et très forte. Les Allemands, pragmatiques, comprennent qu’une main‑d’œuvre mourante ne leur est d’aucune utilité. Ils mettent alors en place un programme de renutrition qui, progressivement, stabilise la situation et réduit les décès.

En mars 1917, ce sont les prisonniers russes qui arrivent à leur tour. Leur mortalité est également très élevée, en raison des conditions de captivité, du froid, de la faim, des maladies. Jusqu’en juin 1918, on compte en moyenne un mort russe tous les quatre jours. Les Italiens, capturés après la déroute de Caporetto, arrivent à partir de décembre 1917. Considérés par les Allemands comme des traîtres, ils subissent les pires conditions de captivité. Entre janvier et juin 1918, soixante‑dix‑sept Italiens meurent à Maubeuge, soit un décès tous les deux jours.

Le lazaret de Maubeuge est donc un lieu où se croisent des destins tragiques. Les soldats allemands blessés y côtoient des prisonniers roumains, russes, italiens, parfois français ou américains. Les salles sont pleines, les lits alignés, les opérations rudimentaires, les soins souvent insuffisants. La grippe espagnole, à la fin de la guerre, aggrave encore la situation. Les morts sont enterrés au cimetière communal de Maubeuge, où reposent aujourd’hui plus de deux cent cinquante soldats du Commonwealth, neuf Américains, cent Français, ainsi que des dizaines de prisonniers de guerre étrangers : cent neuf Russes, soixante‑dix‑sept Italiens, soixante‑dix Roumains.

Ce lazaret de Sous‑le‑Bois fut l’un des plus importants de l’Avesnois. Il était le cœur du dispositif sanitaire allemand dans la région, un hôpital militaire de grande capacité, mieux équipé que les lazarets improvisés des villages. Il accueillait les blessés allemands, soignait les prisonniers, gérait les décès, organisait les transferts. Il formait, avec Avesnes, Trélon, Fourmies, Sains‑du‑Nord et Hautmont, un réseau hospitalier complet, dont la mémoire s’est presque entièrement effacée.

Après Maubeuge, qui fut le premier grand centre hospitalier allemand de l’Avesnois, le réseau sanitaire de l’occupant se déploie plus au sud, vers Avesnes. Là, la situation est différente : la ville n’accueille pas seulement des blessés allemands ou des prisonniers étrangers, mais devient un lieu où se côtoient, parfois dans les mêmes bâtiments, des blessés des deux camps. À Avesnes, les écoles, l’hospice et plusieurs locaux civils sont réquisitionnés pour former un lazaret mixte, où les Français capturés et les Allemands évacués du front sont soignés côte à côte. Ce changement d’échelle et de nature marque une nouvelle étape dans l’organisation sanitaire allemande : après le grand lazaret militaire de Maubeuge, Avesnes devient une ville‑hôpital, saturée de blessés, de réquisitions et de mouvements de troupes.

Chapitre 2 — Avesnes : le lazaret mixte des blessés français et allemands

Après Maubeuge, c’est Avesnes qui devient, dès 1915, un centre sanitaire majeur pour l’armée allemande. La ville, déjà éprouvée par les réquisitions, les pénuries et l’arrivée massive d’émigrés déplacés par les combats, doit soudain accueillir des centaines de blessés des deux camps. Le 17 janvier 1915, cinq cent quatre‑vingt‑deux blessés français arrivent à Avesnes, répartis dans différents locaux réquisitionnés. L’école primaire supérieure des filles, située rue Cambrésienne, devient le cœur de ce dispositif. Elle est agrandie, transformée, réaménagée, et finit par devenir un véritable lazaret mixte où cohabitent blessés français et blessés allemands.

Trois cents soldats allemands y sont également soignés, preuve que ce lazaret n’était pas un établissement réservé aux prisonniers, mais un hôpital militaire allemand à part entière. L’hospice d’Avesnes est lui aussi réquisitionné. Les vieillards qui y vivaient sont renvoyés dans leurs familles ou placés chez des civils, afin de libérer des lits pour les blessés militaires. La ville, déjà saturée par les réquisitions, doit également accueillir des centaines d’émigrés déplacés par les Allemands : deux cent quarante le 23 janvier 1915, cinq cent soixante trois jours plus tard. Certains seront renvoyés en zone non occupée via la Suisse, mais beaucoup restent plusieurs semaines dans des conditions difficiles.

Avesnes devient alors une ville‑hôpital, où les civils côtoient les blessés, où les écoles deviennent des salles de soins, où les rues voient passer des colonnes de soldats allemands, où les réquisitions se multiplient. Le 3 février 1916, douze mille soldats allemands et quatre mille huit cents chevaux arrivent dans la ville, cantonnant à Bas‑Lieu, Saint‑Hilaire, Dompierre et Avesnes même. Les écoles des filles et des garçons sont à nouveau réquisitionnées pour accueillir quatre cents hommes. Pour nourrir ces troupes, le village de Floyon doit fournir deux cent seize vaches, dont quatre‑vingts sont immédiatement abattues.

Dans ce chaos logistique, le lazaret d’Avesnes joue un rôle essentiel. Il soigne, héberge, opère, nourrit, transfère. Il accueille des blessés français capturés, des blessés allemands évacués du front, des civils malades, des soldats convalescents. Il est l’un des rares lazarets de l’Avesnois où les deux camps se côtoient, parfois dans la même salle, parfois dans des bâtiments séparés. Il forme, avec Maubeuge, Trélon, Fourmies, Sains‑du‑Nord et Hautmont, un maillon indispensable du réseau sanitaire allemand.

Après Avesnes, où les blessés français et allemands sont soignés côte à côte, le réseau sanitaire allemand se déploie plus au sud, dans une autre ville industrielle : Trélon, où une usine réquisitionnée devient un lazaret de grande importance.

Chapitre 3 — Trélon : le lazaret de l’usine Falleur

Usine Falleur Trélon

À Trélon, l’armée allemande choisit un lieu inattendu pour installer son lazaret : l’usine Falleur, un vaste complexe industriel réquisitionné dès 1917. Les photographies allemandes de l’époque montrent des salles de soins improvisées dans les ateliers, des dortoirs aménagés dans les entrepôts, des médecins militaires posant devant les bâtiments, des soldats convalescents regroupés dans les cours. Ce lazaret de Trélon est un hôpital militaire allemand comparable à celui de Maubeuge, destiné en priorité aux soldats allemands blessés.

L’usine Falleur, avec ses grandes surfaces couvertes, ses murs solides, ses espaces modulables, offre aux Allemands un lieu idéal pour installer un hôpital de campagne de grande capacité. Les blessés y sont soignés, opérés, nourris, parfois renvoyés au front, parfois transférés vers l’Allemagne. Des prisonniers de guerre y sont également soignés, notamment des Français capturés lors des offensives de 1918. Certains y meurent, comme le soldat du 363e RI dont le décès est attesté par les archives militaires françaises, même si aucune trace n’existe dans les registres locaux, disparus lors de la retraite allemande.

Le lazaret de Trélon est un établissement important, mais il reste moins documenté que celui de Maubeuge ou d’Avesnes. Les registres allemands ont disparu, les archives municipales sont muettes, les témoignages rares. Seules subsistent quelques cartes‑photos allemandes, quelques mentions dans les dossiers militaires français, quelques traces dans les nécropoles. Pourtant, ce lazaret joua un rôle essentiel dans le réseau sanitaire allemand, soignant des dizaines de blessés chaque semaine.

Après Trélon, où une usine devient un hôpital militaire, le réseau sanitaire allemand s’étend vers une autre ville industrielle : Fourmies, où l’école Victor‑Hugo est transformée en lazaret.

Chapitre 4 — Fourmies : l’école Victor‑Hugo transformée en lazaret allemand

À Fourmies, l’école Victor‑Hugo — aujourd’hui l’Hôtel de Ville — est réquisitionnée dès 1916 pour devenir un lazaret militaire allemand. Les cartes‑photos allemandes de l’époque, d’une qualité exceptionnelle, permettent de reconstituer l’intérieur de cet hôpital improvisé. On y voit les bureaux de l’administration allemande, les salles de soins où des patients alités côtoient des soldats convalescents, les décorations de Noël avec un sapin portant l’inscription « Ehre sei Gott in der Höhe », une cantate de Bach.

Le personnel infirmier est majoritairement français, réquisitionné par l’occupant, tandis que les médecins, chirurgiens et cadres sont allemands. Les blessés allemands y sont soignés dans des salles lumineuses, parfois décorées, parfois austères. Les prisonniers employés dans les usines de Fourmies y sont également soignés en cas de maladie ou de blessure. Ce lazaret est un établissement structuré, organisé, intégré à la logistique militaire allemande.

Fourmies, ville industrielle, offre aux Allemands un lieu idéal pour installer un lazaret : bâtiments solides, salles spacieuses, proximité des usines, main‑d’œuvre disponible. Ce lazaret forme un maillon essentiel du réseau sanitaire allemand, aux côtés de Maubeuge, Avesnes, Trélon, Sains‑du‑Nord et Hautmont.

Après Fourmies, où une école devient un hôpital militaire, le réseau sanitaire allemand se déploie encore plus loin, dans une autre commune industrielle : Sains‑du‑Nord, où un lazaret de grande importance est installé dans une usine réquisitionnée.

Chapitre 5 — Sains‑du‑Nord : le Lazarett 122 installé dans une usine réquisitionnée

À Sains‑du‑Nord, l’armée allemande installe un lazaret de grande importance, connu sous le nom de Lazarett 122. Comme à Trélon, ce lazaret est établi dans une usine réquisitionnée, dont les bâtiments — encore non identifiés — accueillent des salles de soins, des baraquements, des infirmeries et des espaces de convalescence. Les cartes‑photos allemandes de 1917 montrent un alignement de baraquements, un drapeau portant la Croix‑Rouge à l’entrée principale, ainsi qu’un personnel soignant très nombreux posant devant le Château Mariage, symbole industriel local.

Ce lazaret accueille des soldats allemands blessés, mais aussi des civils et militaires français, dont certains sont aujourd’hui inhumés à la Nécropole d’Assevent. Le Lazarett 122 est un établissement de grande taille, comparable à ceux de Maubeuge, Trélon et Fourmies. Il forme un maillon essentiel du réseau sanitaire allemand, soignant des blessés, opérant des malades, gérant des décès, organisant des transferts.

Après Sains‑du‑Nord, où l’usine réquisitionnée devint un lazaret de grande ampleur, le réseau sanitaire allemand continue de s’étendre dans l’Avesnois. À mesure que l’année 1918 avance et que les offensives du printemps provoquent un afflux massif de blessés, l’occupant ouvre de nouveaux établissements dans des communes jusque‑là épargnées. C’est ainsi qu’à Glageon, au cœur d’un territoire industriel, une filature est transformée en lazaret militaire. Ce nouvel hôpital, tardif et presque oublié, témoigne de l’urgence sanitaire qui frappe l’armée allemande dans les derniers mois de la guerre

Chapitre 6 — Glageon : le lazaret allemand de la Filature du Petit‑Glageon (mai 1918)

À Glageon, l’armée allemande installa en mai 1918 un lazaret militaire dans un lieu inattendu : la Filature du Petit‑Glageon, située rue Charles Desquilbet. Une photographie allemande, datée et restaurée, montre clairement l’entrée du site transformée en hôpital militaire, avec le personnel, les blessés et l’organisation sanitaire propre aux lazarets de campagne. Ce lazaret, tardif, fut ouvert au moment où les offensives allemandes du printemps 1918 provoquaient un afflux massif de blessés. Les lazarets de Maubeuge, Avesnes, Trélon, Fourmies et Sains‑du‑Nord étant saturés, les Allemands réquisitionnèrent des bâtiments industriels supplémentaires pour y installer des salles de soins. La Filature du Petit‑Glageon offrait des espaces vastes, modulables, faciles à aménager. Comme à Trélon et Sains‑du‑Nord, ce lazaret accueillait probablement des soldats allemands blessés, des prisonniers employés dans les usines de la région, et peut‑être des civils français. Ce lazaret, totalement oublié des archives municipales et des registres français, n’est aujourd’hui connu que grâce à une photographie exceptionnelle de Chrisnord. Il constitue un maillon supplémentaire du réseau sanitaire allemand de l’Avesnois, confirmant que, jusqu’aux derniers mois de la guerre, l’occupant continua d’ouvrir de nouveaux établissements pour faire face à l’ampleur des pertes.

Après Glageon, où la Filature du Petit‑Glageon fut convertie en lazaret en mai 1918, le réseau sanitaire allemand révèle son dernier visage : celui de Hautmont. Ici, le lazaret n’accueille ni soldats allemands ni blessés des deux camps, mais exclusivement des prisonniers étrangers, venus de toute l’Europe et frappés par la maladie, l’épuisement et la faim. Ce lazaret, unique dans l’Avesnois, n’est pas un hôpital militaire comme les autres : c’est un lieu de souffrance quotidienne, où la mortalité est constante et où les traces ont presque entièrement disparu. Après les lazarets industriels de Trélon, Sains‑du‑Nord et Glageon, Hautmont apparaît comme le chapitre le plus sombre et le plus singulier de ce réseau oublié.

Chapitre 7 — Hautmont : le lazaret des prisonniers étrangers (Rue Carion)

Le lazaret de la rue Carion à Hautmont est le plus singulier de tous. Contrairement aux lazarets de Maubeuge, Avesnes, Trélon, Fourmies et Sains‑du‑Nord, il n’accueille aucun soldat allemand. Tous les morts identifiés appartiennent à des nationalités étrangères : Russes, Roumains, Italiens, Français, Anglais, Irlandais, Écossais, Américains, Tatars musulmans de Russie. Ce lazaret est un établissement exclusivement réservé aux prisonniers de guerre étrangers, un hôpital improvisé où la mortalité est quotidienne pendant près de vingt mois.

Installé dans l’école communale des garçons , le lazaret de Hautmont accueille des blessés graves, des contagieux, des épuisés, des affamés. Les conditions y sont rudimentaires : manque de médicaments, manque de nourriture, manque de chauffage, manque de personnel. Les décès y sont quotidiens, parfois plusieurs par jour. Les registres montrent une réalité bouleversante : des hommes venus de toute l’Europe meurent dans ce bâtiment oublié de la mémoire locale.

Ce lazaret est le seul de l’Avesnois où aucun soldat allemand n’est hospitalisé. Les Allemands appliquent une règle stricte : leurs propres blessés sont envoyés dans des hôpitaux militaires mieux équipés, tandis que les prisonniers sont dirigés vers des lazarets secondaires. Le lazaret de Hautmont appartient à cette seconde catégorie. Il est le lazaret des prisonniers, le lazaret international, le lazaret de la souffrance silencieuse.

Conclusion générale

Ainsi se dessine le réseau sanitaire allemand de l’Avesnois : Maubeuge, Avesnes, Trélon, Fourmies, Sains‑du‑Nord, Glageon et Hautmont. Sept lazarets, sept histoires, sept lieux de souffrance, de soins, de mort et parfois d’humanité. Un réseau oublié, dont les traces ont disparu, mais dont la mémoire peut être reconstruite grâce aux archives, aux cartes‑photos, aux témoignages et aux recherches patientes.

Conclusion mémorielle

Aujourd’hui, il ne reste presque rien de ces lazarets allemands de l’Avesnois. Les bâtiments ont retrouvé leur usage civil, les usines ont fermé, les écoles ont été rénovées, les baraquements ont disparu. Les registres allemands se sont volatilisés dans la retraite de novembre 1918, les archives municipales sont souvent muettes, les tombes provisoires ont été déplacées ou effacées. Mais les hommes qui ont souffert, qui ont été soignés, qui ont espéré, qui sont morts dans ces lieux, eux, ont existé. Ils ont laissé des traces, parfois infimes, parfois fragiles, parfois presque invisibles. Une carte‑photo, un nom dans un registre militaire, une tombe isolée, une mention dans un dossier, un témoignage transmis dans une famille.

Reconstituer l’histoire des lazarets de l’Avesnois, c’est redonner une place à ces vies oubliées. C’est rappeler que derrière chaque bâtiment réquisitionné, derrière chaque salle de soins improvisée, derrière chaque baraquement aligné, il y avait des hommes venus de Roumanie, de Russie, d’Italie, de France, d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, d’Amérique, du Caucase. Des hommes qui n’avaient rien en commun sinon la guerre, la captivité, la maladie, la souffrance, et parfois la mort loin de chez eux.

C’est aussi rendre hommage aux civils de l’Avesnois, réquisitionnés, déplacés, contraints, qui ont vu leurs écoles transformées en hôpitaux, leurs usines en lazarets, leurs rues en couloirs de blessés, leurs villages en lieux de passage de colonnes militaires. Et c’est rappeler que, dans ces lazarets, des infirmières françaises ont soigné des soldats allemands, que des médecins allemands ont tenté de sauver des prisonniers étrangers, que des gestes d’humanité ont parfois traversé la brutalité de l’occupation.

En rassemblant ces fragments, en reconstruisant ces histoires, en redonnant un nom à ces lieux, nous faisons plus que de l’histoire : nous faisons mémoire. Une mémoire humble, patiente, silencieuse, mais nécessaire. Une mémoire qui relie les vivants à ceux qui ne sont plus. Une mémoire qui rappelle que la guerre n’est jamais abstraite, qu’elle est faite de corps, de souffrances, de visages, de destins. Une mémoire qui, aujourd’hui encore, nous oblige.

Bibliographie

Archives municipales de Maubeuge

Registres des décès, registres des inhumations, documents relatifs aux prisonniers de guerre (1914‑1918).

Archives municipales d’Avesnes‑sur‑Helpe

Registres de réquisition, documents relatifs aux lazarets, correspondances administratives (1915‑1918).

Archives municipales de Hautmont

Registres des décès, registres d’inhumation, documents relatifs au lazaret de la rue Carion.

Archives départementales du Nord (AD59)

Séries R (militaires), séries M (administration communale), dossiers de prisonniers de guerre, dossiers de soldats disparus.

Archives du CICR – Comité International de la Croix‑Rouge

Listes de prisonniers de guerre roumains, russes, italiens, français et britanniques (1916‑1918). Correspondances sanitaires allemandes.

Christophe Woehrle, Prisonniers de guerre – Maubeuge / Hautmont

Études et relevés sur les prisonniers de guerre dans l’Avesnois.
Site consulté pour les données sur les Roumains, Russes et Italiens. https://www.prisonniersdeguerre.com/maubeuge-hautmont/

ChrisNord – Blog historique sur l’Avesnois

Articles sur les lazarets de Fourmies, Trélon, Sains‑du‑Nord, Avesnes. Nombreuses cartes‑photos allemandes inédites (1916‑1917). http://chris59132.canalblog.com

Nécropole nationale d’Assevent

Registres des sépultures militaires, fiches individuelles des soldats français et étrangers.

Cimetière communal de Maubeuge

Carrés militaires, tombes des prisonniers de guerre roumains, russes, italiens.

Service historique de la Défense (SHD)

Dossiers individuels de soldats français disparus ou décédés en captivité. Correspondances militaires allemandes transmises après 1918.

Photographies allemandes (1914‑1918)

Cartes‑photos des lazarets de Maubeuge, Fourmies, Trélon, Sains‑du‑Nord, Hautmont. Collections privées (notamment ChrisNord, collection Woehrle).

Témoignages familiaux et locaux

Récits de descendants de prisonniers ou de soldats français décédés dans les lazarets de l’Avesnois. Correspondances privées conservées dans les familles.

Sources iconographiques

Les photographies des lazarets de Fourmies, Trélon, Sains‑du‑Nord et Glageon appartiennent aux collections privées de ChrisNord. Elles ne sont pas reproduites ici car elles ne m’appartiennent pas. Elles sont consultables sur son blog historique consacré à l’Avesnois : http://chris59132.canalblog.com