La Forêt de Mormal : un écosystème vivant, complexe et en devenir

Résumé exécutif — Forêt de Mormal : enjeux, tensions et choix pour 2050

La forêt de Mormal est aujourd’hui au cœur de plusieurs enjeux majeurs : écologiques, hydrologiques, économiques, sociaux et politiques. Ce dossier présente une vision complète du massif, de ses fragilités, de ses forces et des choix qui détermineront son avenir.

1. Un territoire naturel structurant

  • Plus grande forêt domaniale du Nord.
  • Château d’eau régional : sols humides, rus (Écaillon, Rhônelle, Aunelle), zones humides prioritaires.
  • Nœud stratégique de l’autoroute de l’eau Pecquencourt–Avesnois et du champ captant de Locquignol.

2. Une biodiversité exceptionnelle mais sous pression

  • Dépérissement massif des essences traditionnelles (hêtre, chêne pédonculé, frêne).
  • Rôle vital des zones humides, des mares forestières, des îlots de vieillissement et de sénescence.
  • Faune riche : cervidés, sangliers, oiseaux forestiers, amphibiens, insectes saproxyliques.

3. Une forêt habitée par les visiteurs

  • Fréquentation élevée : randonneurs, cyclistes, cavaliers, familles.
  • Importance des chemins, des lisières, des clairières, des lieux-dits.
  • Besoin d’un équilibre entre accueil du public et préservation des habitats sensibles.

4. Une ressource économique pour le territoire

  • Production annuelle de 30 000 à 40 000 m³ de bois.
  • Activité structurante pour les scieries, artisans, transporteurs, communes forestières.
  • Gestion sous contrainte : dépérissements, coupes sanitaires, diversification des essences.

5. Un triptyque délicat : préserver, accueillir, produire

  • Trois forces qui ne tirent pas dans la même direction.
  • Nécessité d’une gouvernance équilibrée, transparente, concertée.
  • Importance de la pédagogie auprès des habitants et des usagers.

6. Des tensions croissantes entre l’ONF et les élus

  • Incompréhensions autour des coupes.
  • Attentes fortes des habitants pour une forêt refuge.
  • Besoin de concertation, d’explication, de co‑construction des décisions.

7. Une question centrale : vers une forêt libre ?

  • Hypothèse d’une forêt de libre évolution, voire d’une quasi‑forêt primaire.
  • Avantages : biodiversité renforcée, dynamique naturelle, résilience.
  • Limites : perte de revenus, accessibilité réduite, paysages moins “domestiqués”.

8. Quel Mormal en 2050 ?

Plusieurs futurs sont possibles :

  • Une forêt gérée et diversifiée.
  • Une forêt sanctuarisée et libre.
  • Une forêt hybride, partagée entre production, accueil et protection.
  • Une forêt pilier de la sécurité hydrique régionale.
  • Une forêt gouvernée autrement, avec plus de concertation.

Mormal est un choix. Un choix écologique, économique, social et politique. Ce dossier propose les éléments nécessaires pour éclairer ce choix et imaginer une forêt vivante, résiliente et durable pour 2050.

Introduction Générale— Mormal, une forêt qui dépasse la forêt

La forêt de Mormal n’est pas un simple massif boisé posé au cœur du Sambre‑Avesnois. Elle est un territoire vivant, un organisme complexe, un paysage qui respire, qui change, qui s’adapte. Elle est un refuge pour les habitants, un sanctuaire pour la biodiversité, une ressource pour l’économie locale, un château d’eau pour toute la région, un espace de promenade, un lieu de mémoire, un sujet de débat, parfois de tension.

Mormal n’est jamais univoque. Elle est multiple, composite, stratifiée. Elle est à la fois un espace naturel, un espace social, un espace économique, un espace politique. Elle est traversée par des forces qui ne vont pas toujours dans la même direction : préserver, accueillir, produire.

Ce dossier raconte cette complexité. Il explore la géologie qui soutient la forêt, les sols qui la nourrissent, les arbres qui la composent, les animaux qui l’habitent, les plantes qui la tissent, l’eau qui la traverse, les hommes qui la gèrent, les visiteurs qui la parcourent, les tensions qui la traversent, les projets qui la transforment, les visions qui la dessinent.

Il ne s’agit pas d’un inventaire. Il s’agit d’un portrait, d’une manière de comprendre Mormal dans toutes ses dimensions, visibles et invisibles. D’une manière de dire que la forêt n’est pas seulement un décor, mais un territoire vivant, un patrimoine fragile, un avenir à construire.

Car Mormal n’est pas figée. Elle change. Elle souffre. Elle résiste. Elle se réinvente. Et la question qui traverse tout ce dossier est simple : quel Mormal voulons‑nous demain ?

I. Généralités — Mormal, une forêt singulière

La forêt de Mormal n’est pas un simple ensemble d’arbres étendu sur une carte. Elle est une présence, une masse verte qui impose son rythme au paysage du Sambre‑Avesnois. Quand on s’en approche, on sent immédiatement qu’elle n’est pas une forêt comme les autres : elle a quelque chose de dense, de profond, de continu, comme si elle formait un monde à part, posé là depuis toujours.

Un géant posé au cœur du Sambre‑Avesnois

Avec ses 9 163 hectares, Mormal est le plus grand massif forestier du Nord. Elle ne s’étire pas en longueur comme les forêts de plaine : elle forme un bloc compact, presque circulaire, que les villages contournent comme on contourne une montagne. Cette compacité crée une sensation rare dans les forêts du nord de la France : celle d’une profondeur véritable, où l’on peut marcher longtemps sans croiser une route, sans entendre un moteur, sans voir une maison.

Mormal n’est pas une forêt périphérique. Elle est le centre, le cœur vert autour duquel s’organise tout le territoire.

Une forêt façonnée par ses essences

Quand on entre dans Mormal, on entre dans le royaume du chêne pédonculé, arbre emblématique du massif. Ses troncs droits, puissants, ont servi à reconstruire des ponts, des charpentes, des maisons, et plus récemment la flèche de Notre‑Dame de Paris. À ses côtés, le hêtre forme des cathédrales de lumière, des voûtes hautes où le vent circule comme dans un cloître. Le charme, plus discret, occupe les sous‑bois, tissant une trame fine sous les géants.

Cette triade donne à Mormal son identité : une forêt noble, équilibrée, où chaque essence joue un rôle dans la structure du paysage.

Une géologie qui modèle la forêt

Sous les racines, Mormal repose sur une géologie complexe. Les limons en surface nourrissent les jeunes pousses. Les marnes imperméables retiennent l’eau, la forcent à remonter, à s’étaler dans les vallons. La craie filtre, adoucit, régule. Les schistes structurent. Les calcaires du Carbonifère, en profondeur, abritent une nappe ancienne, pure, précieuse.

Cette géologie n’est pas un décor : elle est la matrice de la forêt. Elle décide où l’eau circule, où les sols respirent, où les arbres prospèrent, où ils souffrent. Elle fait de Mormal un château d’eau naturel, un réservoir hydrologique essentiel pour tout le territoire.

Un climat qui bouscule l’équilibre

Le climat de Mormal n’est plus celui d’autrefois. Les sécheresses se succèdent, les sols se tendent, les essences souffrent. Le hêtre dépérit, le chêne pédonculé montre des faiblesses, le frêne disparaît sous la chalarose. L’ONF estime que 8 à 9 millions d’arbres sont menacés dans les Hauts‑de‑France.

Dans Mormal, cette menace se voit dans les trouées soudaines, les houppiers brunis, les arbres qui meurent debout, sans prévenir. La forêt doit désormais composer avec un climat qui ne lui ressemble plus.

Une histoire courte, mais intense

Sans refaire la grande page historique, il faut rappeler que Mormal a connu des phases de destruction et de renaissance. Ravagée pendant la Première Guerre mondiale, elle a été replantée dans les années 1920. Elle a fourni des chênes d’exception pour Notre‑Dame. Elle accueille aujourd’hui des îlots d’avenir, des expérimentations, des essences nouvelles destinées à résister au climat de demain.

Mormal porte en elle une mémoire de blessures et de reconstructions. Une mémoire qui explique sa force… et sa fragilité.

Une singularité qui dépasse le territoire

Mormal est singulière parce qu’elle est :

une forêt immense, une forêt ancienne, une forêt hydrologiquement vitale, une forêt écologiquement stratégique, une forêt culturellement symbolique, une forêt scientifiquement observée, une forêt politiquement discutée.

Elle n’est pas seulement un paysage : elle est un enjeu, un territoire vivant, un patrimoine. Une forêt qui oblige à réfléchir, à débattre, à protéger, à imaginer.

Pour comprendre la forêt telle qu’elle se présente aujourd’hui, il faut d’abord regarder ce qui la porte : ses sols, ses reliefs, ses fondations invisibles. C’est là que commence vraiment Mormal.

II. Le rôle biologique des arbres dans Mormal

Dans Mormal, les arbres ne sont pas seulement des silhouettes dressées dans le paysage. Ils sont les organes vivants de la forêt, les acteurs silencieux qui transforment l’air, sculptent la lumière, modèlent les sols, régulent l’eau, abritent la vie. Chaque tronc, chaque feuille, chaque racine participe à une mécanique immense, une respiration collective qui dépasse l’échelle humaine.

Les arbres comme machines à fabriquer de l’air

Quand on marche dans Mormal, on respire un air différent. Plus dense, plus frais, plus humide, plus vivant. Ce n’est pas une impression : c’est une réalité biologique. Les arbres transforment la lumière en oxygène, et cette production est si massive qu’elle crée une atmosphère propre au massif. Dans les hêtraies, l’air semble filtré. Dans les chênaies, il paraît plus lourd, plus stable. Dans les clairières, il circule comme une brise neuve.

Les arbres ne se contentent pas de produire de l’oxygène : ils purifient l’air, absorbent les particules, captent les polluants, retiennent les poussières. Ils sont les poumons du Sambre‑Avesnois.

Le carbone : une mémoire enfouie dans le bois

Chaque arbre de Mormal est un coffre-fort. Un coffre qui enferme du carbone, année après année, saison après saison. Les chênes centenaires, ceux qui ont servi à reconstruire Notre‑Dame, contiennent dans leurs fibres l’histoire climatique de tout un siècle. Les jeunes plants, eux, commencent à peine leur travail : ils captent, ils stockent, ils figent dans leur bois ce que l’atmosphère ne doit plus porter.

Dans un monde où le carbone est devenu une menace, les arbres de Mormal sont des gardiens, des archivistes silencieux qui protègent le territoire de ses propres émissions.

La forêt comme régulateur thermique

Il suffit de franchir la lisière pour sentir la différence. La température chute, l’humidité augmente, le vent se calme. Les arbres créent un microclimat, une enveloppe fraîche qui protège les sols, les animaux, les plantes, et même les villages voisins.

En été, Mormal devient un refuge contre la chaleur. En hiver, elle amortit les gelées, retient la neige, stabilise les températures. Les arbres sont des climatiseurs naturels, capables de réguler la chaleur mieux que n’importe quelle technologie humaine.

Des architectures vivantes pour la faune

Chaque arbre est un habitat. Un monde vertical où vivent des oiseaux, des insectes, des chauves-souris, des amphibiens, des petits mammifères. Les cavités des vieux chênes abritent des chouettes. Les écorces des hêtres servent de refuge aux coléoptères. Les racines des charmes protègent les amphibiens. Les houppiers accueillent des nids, des reposoirs, des territoires.

Les arbres ne sont pas des éléments du décor : ils sont des maisons, des villages, des continents vivants.

Les racines : un réseau qui tient la forêt debout

Sous la surface, les racines tissent un réseau immense. Elles retiennent les sols, empêchent l’érosion, stabilisent les pentes, filtrent l’eau, nourrissent les champignons, communiquent entre elles. Dans les vallons humides, elles retiennent l’eau comme des éponges. Sur les plateaux, elles laissent passer juste ce qu’il faut pour alimenter les nappes.

Les arbres sont les ingénieurs du sol. Sans eux, Mormal serait un territoire instable, raviné, sec, vulnérable.

L’eau : un dialogue constant entre les arbres et le sol

Les arbres ne se contentent pas de boire l’eau : ils la gèrent. Ils la retiennent, la redistribuent, la filtrent, la transforment. Les feuilles ralentissent la pluie. Les troncs la guident. Les racines la captent. Les sols forestiers l’absorbent, la stockent, la relâchent lentement.

C’est grâce aux arbres que Mormal est un château d’eau. Sans eux, les nappes seraient pauvres, les rivières seraient maigres, les zones humides disparaîtraient.

Une forêt qui respire, qui filtre, qui protège

Dans Mormal, les arbres sont les artisans de tout ce qui vit. Ils fabriquent l’air, sculptent la lumière, retiennent l’eau, stabilisent les sols, abritent les animaux, nourrissent les champignons, protègent les vallons, régulent le climat.

Ils sont les organes de la forêt. Les piliers de son équilibre. Les gardiens de son avenir.

Une fois les sols révélés, il devient possible de lire la forêt autrement : non plus comme un décor, mais comme un ensemble d’arbres qui réagissent, s’adaptent, souffrent ou prospèrent selon ce que la terre leur offre.

III. L’Arboretum de l’Étang David — un laboratoire vivant au cœur de Mormal

Au milieu de la grande masse forestière, là où les chemins s’ouvrent soudain sur une clairière silencieuse, se trouve un lieu à part : l’Arboretum de l’Étang David. Ce n’est pas une forêt, pas tout à fait un jardin, pas seulement un espace pédagogique. C’est un laboratoire vivant, un morceau de Mormal où les arbres sont observés comme des patients, étudiés comme des œuvres, cultivés comme des promesses.

Un écrin de dix hectares, posé comme une parenthèse

L’arboretum s’étend sur une dizaine d’hectares, mais il semble plus vaste que cela. Peut‑être parce que chaque arbre y est unique, identifié, choisi, accompagné. Peut‑être parce que le silence y est différent, plus attentif, plus précis. Ou peut‑être parce que l’on y ressent une intention : ici, la forêt n’est pas seulement vécue, elle est comprise.

Les essences y sont plantées comme des chapitres d’un livre : des chênes rares, des érables venus d’ailleurs, des conifères étonnants, des feuillus aux silhouettes inhabituelles. Chaque arbre raconte une histoire, une origine, une adaptation, une hypothèse.

Un lieu où la forêt s’observe elle‑même

Dans l’arboretum, les arbres ne sont pas laissés au hasard. Ils sont mesurés, suivis, comparés. On observe leur croissance, leur résistance, leur réaction aux sécheresses, leur comportement face aux maladies. On étudie leurs feuilles, leurs racines, leurs bourgeons, leurs écorces.

C’est ici que Mormal devient une forêt scientifique. Une forêt qui se regarde, qui s’analyse, qui se prépare. Une forêt qui cherche à comprendre comment survivre dans un climat qui change plus vite qu’elle.

Un terrain d’apprentissage pour les forestiers de demain

L’arboretum n’est pas réservé aux chercheurs. Il est aussi un lieu de transmission. Les élèves du lycée de Bavay y viennent apprendre à reconnaître les essences, à planter, à mesurer, à observer. Ils y découvrent que la forêt n’est pas un décor, mais un organisme complexe, fragile, exigeant.

Les ouvriers forestiers y montrent les gestes, les outils, les méthodes. Les techniciens y expliquent les cycles, les maladies, les dynamiques. Les jeunes y apprennent que chaque arbre est une responsabilité.

Un espace où l’avenir s’expérimente

Depuis quelques années, l’arboretum accueille des essences nouvelles, choisies pour leur capacité à résister à la chaleur, à la sécheresse, aux sols pauvres. On y teste des chênes venus du sud, des érables robustes, des conifères inattendus. On y observe des arbres qui pourraient un jour remplacer ceux qui dépérissent dans le massif.

L’arboretum est devenu un atelier du futur, un lieu où l’on imagine ce que Mormal pourrait être en 2050, en 2100, lorsque le climat aura changé, lorsque les essences traditionnelles auront peut‑être reculé.

Un miroir de la forêt entière

Ce qui se passe dans l’arboretum n’est jamais anodin. Les observations faites ici influencent les choix de plantation, les décisions de gestion, les stratégies de résilience. Les arbres qui réussissent ici seront peut‑être demain les arbres de Mormal. Ceux qui échouent racontent une autre histoire : celle des limites, des fragilités, des essences qui ne survivront pas.

L’arboretum est un microcosme, un résumé de la forêt entière, un lieu où l’on peut voir en accéléré ce que le massif met des décennies à révéler.

Un lieu discret, mais essentiel

L’Étang David n’est pas un site touristique majeur. Il n’a pas la majesté des grandes allées, ni la profondeur des hêtraies, ni la puissance des chênaies. Mais il possède quelque chose que le reste de la forêt ne montre pas : la conscience de ce qu’est une forêt, et de ce qu’elle doit devenir.

Dans ce petit territoire de dix hectares, Mormal se prépare, s’adapte, se projette. Elle y invente son avenir, arbre après arbre, saison après saison.

Mais les arbres ne sont qu’une partie de l’histoire. Pour saisir la vie de Mormal, il faut écouter ceux qui la traversent, la parcourent, la sculptent : les animaux.

IV. La faune de Mormal — un territoire animal

Dans Mormal, les animaux ne sont pas des silhouettes furtives aperçues au détour d’un chemin. Ils sont les habitants véritables de la forêt, ceux qui la parcourent de nuit comme de jour, qui la sculptent, qui la font vivre, qui lui donnent son rythme. La faune de Mormal n’est pas un décor : c’est une nation entière, une société sauvage qui coexiste avec la nôtre sans jamais vraiment se montrer.

Le royaume des grands animaux

À l’aube, quand la lumière glisse entre les troncs, les premiers à apparaître sont souvent les cerfs. Ils avancent avec une lenteur majestueuse, comme s’ils connaissaient chaque racine, chaque pierre, chaque souffle de la forêt. Les biches suivent, plus discrètes, plus fines, presque invisibles dans les fougères. Les chevreuils, eux, surgissent comme des éclairs, nerveux, rapides, toujours prêts à disparaître.

Mormal est l’un des rares massifs du Nord où ces grands animaux vivent encore en liberté, en nombre, en équilibre. Ils sont les gardiens silencieux du territoire, les figures emblématiques de la forêt profonde.

Les sangliers : les ingénieurs du sol

La nuit, Mormal change de visage. Les sangliers sortent des fourrés, fouillent le sol, retournent la terre, creusent, cherchent, explorent. Ils sont les ingénieurs du sol, ceux qui aèrent la terre, qui remuent les horizons, qui favorisent la germination de certaines plantes.

Leur présence est massive, parfois trop massive, mais elle raconte quelque chose de vrai : Mormal est une forêt vivante, une forêt où les animaux façonnent le paysage autant que les arbres.

Les oiseaux : la voix de la forêt

À Mormal, le chant des oiseaux n’est pas un fond sonore. C’est une langue, une manière de dire que la forêt respire, qu’elle se porte bien, qu’elle accueille encore une diversité rare.

Les pics martèlent les troncs comme des artisans. Les geais transportent les glands et replantent la forêt sans le savoir. Les rapaces tournent au-dessus des clairières, silencieux, précis, souverains. Les passereaux tissent une musique continue, une vibration qui accompagne chaque pas.

Dans les zones humides, les amphibiens ajoutent leur voix : grenouilles, tritons, salamandres. Ils sont les témoins de la qualité de l’eau, les indicateurs de la santé des mares et des rus.

Les insectes : les invisibles indispensables

Sous les feuilles mortes, dans les mousses, dans les troncs creux, vivent les insectes, ces habitants minuscules sans lesquels la forêt ne fonctionnerait plus.

Les coléoptères décomposent le bois mort. Les papillons pollinisent les clairières. Les fourmis sculptent des galeries qui aèrent le sol. Les abeilles sauvages assurent la reproduction de centaines de plantes.

Ils sont les ouvriers invisibles de Mormal, les artisans silencieux de la biodiversité.

Les amphibiens et les mares : un monde fragile

Dans les creux humides, les mares forestières abritent une vie discrète mais essentielle. Les tritons y nagent comme des ombres. Les grenouilles y déposent leurs œufs. Les libellules y patrouillent comme des sentinelles.

Ces petites poches d’eau sont des sanctuaires, des refuges pour des espèces qui disparaissent ailleurs. Elles sont aussi des témoins : quand les mares se vident, quand les amphibiens se raréfient, c’est toute la forêt qui souffre.

Une forêt qui vit, qui bouge, qui écoute

La faune de Mormal n’est pas un inventaire. C’est une présence, une multitude de vies qui se croisent, se répondent, s’évitent, s’observent. Une forêt sans animaux serait une forêt morte. Mormal, elle, est une forêt habitée, une forêt animée, une forêt qui porte en elle une énergie sauvage que l’on ressent dès qu’on s’y enfonce.

Les animaux ne sont pas des visiteurs : ils sont les propriétaires anciens, ceux qui étaient là avant nous, ceux qui seront là après nous, si nous savons protéger ce territoire fragile.

La faune ne peut exister sans un écrin végétal. Après les animaux, il est temps d’explorer l’autre moitié du vivant : la flore, discrète, essentielle, omniprésente.

V. La flore de Mormal — le royaume végétal, entre majesté et discrétion

Laîche des renards (Carex vulpina) wikipedia.org

Dans Mormal, les arbres ne sont que la partie visible d’un monde végétal bien plus vaste. Sous les troncs, entre les racines, dans les clairières, sur les talus, dans les zones humides, une multitude de plantes, de mousses, de fougères et de champignons composent un univers silencieux, patient, essentiel. La flore de Mormal n’est pas un décor : c’est une trame vivante, un tissu qui soutient toute la forêt.

Les grandes architectures végétales

Les hêtraies de Mormal ressemblent à des cathédrales. Leurs troncs lisses montent droit vers le ciel, leurs cimes filtrent la lumière comme des vitraux, leurs sous‑bois sont si propres qu’on dirait des salles de pierre. Marcher dans une hêtraie, c’est entrer dans un lieu où le silence a une forme.

Les chênaies, elles, sont plus rugueuses, plus sombres, plus puissantes. Les chênes pédonculés y règnent comme des souverains, épaulés par les chênes sessiles, plus sobres, plus résistants à la sécheresse. Le sol y est plus vivant, plus riche, plus habité.

Entre ces géants, les charmes tissent des réseaux de branches fines, des voûtes basses, des couloirs d’ombre. Ils sont les artisans du sous‑bois, les arbres qui donnent de la texture au paysage.

Les plantes discrètes qui racontent la forêt

Dans les clairières, les fougères dessinent des tapis verts qui ondulent au moindre souffle. Les anémones sylvie apparaissent au printemps comme des éclats de lumière. Les jacinthes des bois colorent les sous‑bois de bleu, transformant la forêt en tableau impressionniste.

Certaines plantes sont des indicateurs : l’oxalis révèle les sols acides, la mercuriale annonce les sols riches, la reine‑des‑prés signale les zones humides.

Elles sont les messagères du sol, les traductrices de ce que la géologie ne dit pas.

Les mousses : les gardiennes de l’humidité

Sur les troncs, sur les pierres, sur les souches, les mousses forment des univers miniatures. Elles retiennent l’eau, protègent les racines, amortissent les pluies, nourrissent les insectes. Elles sont les éponges de la forêt, les premières à souffrir quand la sécheresse s’installe, les premières à renaître quand la pluie revient.

Dans les vallons humides, elles forment des tapis épais, presque lumineux. Dans les zones plus sèches, elles se font rares, fragiles, précieuses.

Les champignons : les architectes invisibles

Sous la surface, les champignons tissent des réseaux immenses. Leurs filaments relient les arbres entre eux, transportent des nutriments, transmettent des signaux, équilibrent les sols. Ils sont les ingénieurs invisibles de Mormal.

À l’automne, leurs formes apparaissent : cèpes, amanites, chanterelles, coprins, polypores. Certains nourrissent, d’autres soignent, d’autres avertissent. Tous racontent une histoire : celle de la décomposition, de la transformation, de la renaissance.

Les plantes rares : les trésors cachés

Dans les zones humides, certaines plantes ne poussent que là, dans ces poches d’eau protégées par les marnes. La linaigrette, avec ses pompons blancs, semble flotter. La cardamine des prés colore les ruisseaux. La grande douve, discrète, s’accroche aux berges.

Dans les hêtraies anciennes, des orchidées forestières apparaissent parfois, comme des secrets que la forêt ne révèle qu’à ceux qui savent regarder.

Une flore qui soutient toute la forêt

La flore de Mormal n’est pas un inventaire botanique. C’est une trame, une toile vivante qui soutient les arbres, nourrit les sols, abrite les insectes, protège l’eau, stabilise les pentes, régule l’humidité.

Sans les plantes, sans les mousses, sans les champignons, la forêt ne serait qu’un ensemble d’arbres isolés. Avec eux, elle devient un écosystème, un organisme complet, une entité cohérente.

Arbres, plantes, mousses, champignons… tout cela compose un tissu vivant. Mais ce tissu n’est pas uniforme : il forme une biodiversité complexe, mouvante, qui donne à Mormal sa véritable identité.

VI. Biodiversité — Mormal, un réservoir naturel

La biodiversité de Mormal n’est pas une simple richesse biologique : c’est une architecture vivante, une mosaïque d’habitats, de sols, de lumières et d’eaux qui se répondent, se complètent, s’équilibrent. Quand on traverse la forêt, on ne voit qu’une partie de cette diversité. Le reste se cache dans les creux, sous les feuilles, dans les mares, dans les troncs morts, dans les clairières silencieuses. Mormal est un réservoir naturel, un sanctuaire où chaque élément — du plus grand cerf au plus petit champignon — joue un rôle dans la stabilité du massif.

Une trame verte qui respire à l’échelle du territoire

La forêt n’est pas isolée : elle est reliée à tout le Sambre‑Avesnois par une trame verte qui traverse les villages, les prairies, les haies, les zones humides. Cette continuité écologique permet aux animaux de circuler, aux plantes de se disperser, aux insectes de coloniser de nouveaux espaces. Les corridors forestiers, les lisières, les vallons humides sont autant de portes d’entrée vers Mormal.

Dans cette trame, Mormal joue le rôle de cœur battant. Elle attire, elle redistribue, elle protège. Les espèces y trouvent refuge, nourriture, abri, reproduction. Sans Mormal, la biodiversité du territoire serait morcelée, fragile, discontinue.

Les habitats : une mosaïque qui change à chaque pas

La force de Mormal vient de la diversité de ses habitats. Les hêtraies sombres, les chênaies lumineuses, les charmaies denses, les clairières ouvertes, les vallons humides, les mares forestières, les zones de tourbières, les talus secs… Chaque habitat abrite une communauté différente, une manière particulière de vivre dans la forêt.

Dans les hêtraies, les sols acides accueillent des plantes discrètes, des mousses épaisses, des champignons rares. Dans les chênaies, la lumière favorise les fougères, les ronces, les jeunes pousses. Dans les zones humides, les amphibiens règnent, accompagnés de plantes qui ne poussent nulle part ailleurs.

Cette mosaïque est la signature de Mormal : une forêt qui n’est jamais uniforme, jamais monotone, toujours en mouvement.

Les zones humides : les joyaux de la forêt

Les zones humides sont les trésors cachés de Mormal. Elles filtrent l’eau, nourrissent les nappes, abritent des espèces rares, stabilisent les sols. Elles sont les poumons du massif, les lieux où la vie se concentre, où les cycles se régénèrent.

Dans les mares forestières, les tritons et les grenouilles racontent la qualité de l’eau. Dans les rus, les libellules patrouillent comme des sentinelles. Dans les tourbières, des plantes anciennes survivent, témoins d’un passé où le climat était différent.

Ces zones humides sont si précieuses que les documents de gestion de l’eau les classent comme prioritaires. Elles sont les fondations invisibles de la biodiversité.

Les îlots de vieillissement : la mémoire de la forêt

Dans certains secteurs, l’ONF laisse volontairement vieillir les arbres. Ces îlots de vieillissement sont des sanctuaires où les arbres peuvent atteindre des âges rares, développer des cavités, accumuler du bois mort, accueillir des espèces qui ne vivent que dans les forêts anciennes.

Les pics y trouvent des troncs à creuser. Les chauves‑souris y trouvent des refuges. Les coléoptères saproxyliques y trouvent leur nourriture. Les champignons y tissent des réseaux complexes.

Ces îlots sont des archives vivantes, des morceaux de forêt qui racontent ce qu’était Mormal avant les coupes, avant les replantations, avant les tempêtes.

Les îlots de sénescence : la renaissance par la mort

Plus loin, certains secteurs sont laissés en sénescence, c’est‑à‑dire en vieillissement complet, jusqu’à la chute naturelle des arbres. Ici, la mort n’est pas une fin : c’est un début. Le bois mort nourrit les sols, abrite des insectes, retient l’eau, crée des micro‑habitats.

Les arbres tombés deviennent des ponts pour les amphibiens, des abris pour les petits mammifères, des supports pour les champignons. La forêt y respire autrement, plus lentement, plus profondément.

Ces îlots de sénescence sont des laboratoires naturels où l’on observe la résilience de la forêt, sa capacité à se régénérer sans intervention humaine.

Une biodiversité qui fait de Mormal un sanctuaire

La biodiversité de Mormal n’est pas un catalogue d’espèces. C’est une force, une structure, une respiration. Elle permet à la forêt de résister aux tempêtes, aux sécheresses, aux maladies. Elle donne au massif une stabilité que les monocultures ne connaissent pas. Elle fait de Mormal un sanctuaire, un refuge, un réservoir naturel pour tout le territoire.

Dans les chapitres suivants, nous verrons comment cette biodiversité cohabite avec les visiteurs, les usages, les coupes, les tensions, les projets. Car Mormal n’est pas seulement un espace naturel : c’est un espace habité, convoité, discuté.

Cette biodiversité n’est pas isolée. Elle cohabite avec les visiteurs, les chemins, les usages humains. Pour comprendre Mormal, il faut aussi regarder comment la forêt accueille ceux qui viennent la parcourir.

VII. Tourisme — une forêt habitée par les visiteurs

Carte Touristique Forêt Mormal 2021 Par Eric Leclercq
La carte touristique de la Forêt de Mormal version 2021 pour découvrir les sites phares, les circuits de randonnée et les établissements touristiques.

Mormal n’est pas seulement un territoire sauvage : c’est aussi une forêt habitée par ceux qui la traversent. Chaque année, des milliers de promeneurs, de randonneurs, de cyclistes, de cavaliers, de familles viennent chercher ici quelque chose que les villes ne peuvent pas offrir : du silence, de l’espace, de la fraîcheur, une respiration. La forêt accueille, absorbe, enveloppe. Elle devient un lieu de passage, de découverte, parfois de refuge.

Les chemins qui racontent la forêt

Le GR 122 traverse Mormal comme une ligne de vie. Il serpente entre les chênaies, longe les vallons humides, s’ouvre sur des clairières où la lumière tombe comme une pluie douce. Les randonneurs qui l’empruntent découvrent une forêt qui change à chaque pas : sombre sous les hêtres, vibrante sous les chênes, lumineuse dans les coupes récentes, mystérieuse dans les zones de vieillissement.

Les circuits équestres ajoutent une autre dimension. À cheval, la forêt semble plus grande, plus lente, plus profonde. Les sabots résonnent sur les chemins forestiers, les branches frôlent les épaules, les animaux surgissent parfois au détour d’un virage. C’est une manière ancienne d’habiter la forêt, une manière qui respecte son rythme.

Les visiteurs du quotidien

Mormal n’est pas un parc national isolé. Elle est entourée de villages, de routes, de fermes, de maisons. Les habitants du Sambre‑Avesnois y viennent comme on va chez soi : pour marcher, pour courir, pour respirer, pour se retrouver. Les familles s’arrêtent près des étangs, les enfants jouent dans les feuilles, les cyclistes filent entre les troncs comme des flèches silencieuses.

La forêt devient un lieu de vie, un espace partagé où chacun trouve sa place sans déranger l’autre.

Les lieux-dits et les légendes

Mormal est une forêt qui porte des noms. Des lieux-dits qui racontent des histoires, des clairières qui portent des souvenirs, des étangs qui ont vu passer des générations. L’Étang David, la Croix de l’Hermitage, le Mont de la Trinité, le Val du Bois… Chaque nom est une trace, une mémoire, un fragment de récit.

Les légendes circulent encore : des histoires de charbonniers, de braconniers, de soldats, de bêtes mystérieuses. Elles donnent à la forêt une profondeur supplémentaire, une dimension presque mythique.

Les restaurants, les haltes, les portes d’entrée

Autour de Mormal, les restaurants et les auberges jouent le rôle de portes d’entrée. On y vient avant la marche, on y revient après. Ils prolongent la forêt, lui donnent une dimension humaine, chaleureuse, conviviale.

Les parkings forestiers, les panneaux d’accueil, les aires de repos sont autant de seuils qui permettent aux visiteurs d’entrer dans le massif sans le brusquer.

Une forêt qui doit accueillir sans s’abîmer

Le tourisme est une chance pour Mormal : il crée du lien, il donne de la valeur au massif, il sensibilise, il émerveille. Mais il impose aussi une responsabilité. Les chemins doivent être entretenus, les zones sensibles protégées, les habitats préservés. La forêt doit accueillir sans s’abîmer, ouvrir ses portes sans perdre son âme.

C’est un équilibre délicat : permettre aux visiteurs de découvrir la forêt, tout en garantissant que la forêt reste un sanctuaire pour la biodiversité.

Une présence humaine qui devient une partie du paysage

Dans Mormal, les visiteurs ne sont pas des intrus. Ils sont une partie du paysage, une composante du territoire, une présence qui s’ajoute à celle des animaux, des arbres, des rivières. La forêt les accepte, les absorbe, les transforme. Elle leur offre ce qu’elle a de plus précieux : du temps, du silence, de l’espace.

Et eux, en retour, lui donnent ce qu’elle demande : du respect, de l’attention, de la douceur.

Mais accueillir ne suffit pas : la forêt est aussi une ressource. Derrière les promenades et les paysages se cache une activité ancienne, structurante, parfois contestée : l’exploitation forestière.

VIII. Exploitation forestière — une ressource économique

Dans Mormal, l’exploitation forestière n’est pas un détail administratif ni une simple activité technique. C’est une respiration ancienne, un rythme qui accompagne la forêt depuis des siècles, un lien entre le massif et les villages qui l’entourent. Couper un arbre ici n’est jamais un geste anodin : c’est intervenir dans un organisme vivant, dans un paysage qui porte une mémoire, dans un territoire qui dépend de cette ressource autant qu’il la redoute.

Une forêt qui produit, année après année

Chaque année, Mormal fournit entre 30 000 et 40 000 m³ de bois. Ce chiffre peut sembler abstrait, mais il représente des charpentes, des meubles, des planchers, des palettes, des chauffages, des revenus pour les communes, des emplois pour les entreprises locales. Le bois de Mormal circule dans les scieries, dans les ateliers, dans les maisons. Il devient une matière qui accompagne la vie quotidienne du Sambre‑Avesnois.

Cette production n’est pas improvisée : elle est planifiée, mesurée, encadrée. La forêt est divisée en parcelles, en séries, en cycles. Chaque coupe répond à un calendrier, à un diagnostic, à une logique de régénération.

La futaie régulière : un héritage et une méthode

Mormal a longtemps été gérée en futaie régulière, une méthode où les arbres sont coupés par classes d’âge, où les peuplements sont renouvelés de manière ordonnée, où la forêt avance comme une mosaïque de générations. Cette gestion a permis de produire des bois d’œuvre d’une qualité exceptionnelle, dont certains ont été choisis pour reconstruire la flèche de Notre‑Dame de Paris.

Dans une futaie régulière, la forêt n’est jamais figée : elle est un paysage en mouvement, où les jeunes pousses remplacent les géants, où les clairières deviennent des chênaies, où les coupes préparent les peuplements de demain.

Les coupes : un geste technique, souvent mal compris

Pour beaucoup de visiteurs, une coupe forestière ressemble à une blessure. Un espace nu, brutal, soudain. Mais pour les forestiers, c’est un acte de gestion, un geste nécessaire pour éviter les dépérissements, pour favoriser la lumière, pour permettre aux jeunes arbres de s’installer.

Les coupes d’éclaircie ouvrent le sous‑bois, laissent passer la lumière, renforcent les arbres restants. Les coupes de régénération préparent le sol à accueillir une nouvelle génération. Les coupes sanitaires retirent les arbres malades avant que les maladies ne se propagent.

Dans Mormal, chaque coupe est un choix, une décision qui engage l’avenir du massif.

Une économie locale qui dépend de la forêt

Autour de Mormal, des dizaines d’entreprises vivent du bois : scieries, exploitants, transporteurs, artisans, chauffagistes, charpentiers. La forêt est une ressource économique, un pilier discret mais essentiel du territoire.

Les communes forestières perçoivent des revenus, les entreprises locales trouvent du travail, les habitants bénéficient d’un bois de chauffage accessible. La forêt n’est pas seulement un paysage : elle est un moteur économique.

Une exploitation qui doit composer avec le climat

Depuis quelques années, l’exploitation forestière est confrontée à un défi inédit : le dépérissement massif des essences traditionnelles. Le hêtre souffre, le chêne pédonculé faiblit, le frêne disparaît. Les forestiers doivent intervenir plus vite, plus souvent, parfois plus lourdement.

Les coupes sanitaires se multiplient. Les arbres morts doivent être retirés pour éviter les chutes, les risques, les maladies. Les peuplements doivent être repensés, diversifiés, adaptés.

L’exploitation n’est plus seulement une gestion : c’est une réponse à une crise écologique.

Une activité qui doit rester compatible avec la biodiversité

Couper un arbre, c’est aussi toucher un habitat. Les forestiers doivent composer avec les zones humides, les îlots de vieillissement, les corridors écologiques, les espèces protégées. Chaque intervention doit respecter les cycles de reproduction, les sols fragiles, les mares forestières.

L’exploitation forestière n’est pas un geste isolé : c’est une action qui doit s’inscrire dans un équilibre plus vaste, celui de la biodiversité.

Une forêt qui produit, mais qui doit rester forêt

Dans Mormal, l’exploitation forestière est une activité légitime, ancienne, nécessaire. Mais elle doit rester proportionnée, raisonnée, respectueuse. La forêt n’est pas une usine à bois : c’est un organisme vivant, un patrimoine, un sanctuaire.

Produire, oui. Mais produire sans détruire. Produire sans appauvrir. Produire en laissant à la forêt le temps de respirer, de se régénérer, de se réinventer.

Entre biodiversité, tourisme et exploitation, Mormal doit composer. Ces trois forces ne tirent pas toujours dans la même direction. Le cœur du dossier se trouve dans cet équilibre délicat.

IX. Le triptyque délicat — préserver, accueillir, produire

Mormal n’est pas une forêt simple. Elle n’est pas un espace uniquement naturel, ni un lieu uniquement touristique, ni une ressource uniquement économique. Elle est tout cela à la fois, dans un équilibre fragile, mouvant, parfois tendu, toujours en discussion. Ce chapitre est le cœur du dossier, celui qui montre que la forêt n’est jamais univoque : elle est un territoire où trois forces cohabitent, se complètent, se heurtent parfois. Préserver. Accueillir. Produire. Trois verbes qui ne vont pas toujours ensemble, mais qui doivent pourtant coexister.

Préserver : la forêt comme sanctuaire

Préserver Mormal, c’est protéger ce qui ne peut pas se défendre seul : les zones humides, les mares forestières, les îlots de sénescence, les vieux arbres, les sols fragiles, les espèces rares. C’est laisser vieillir certains peuplements, accepter que des arbres tombent, que le bois mort s’accumule, que la forêt se régénère à son rythme.

Préserver, c’est aussi comprendre que la biodiversité n’est pas un décor mais une structure vitale. Sans elle, la forêt s’effondre. Les sols s’appauvrissent, les maladies se propagent, les cycles se brisent.

Dans Mormal, préserver signifie parfois ne rien faire, laisser la nature reprendre ses droits, laisser les dynamiques naturelles s’exprimer. C’est une forme de gestion qui demande du courage, de la patience, et une vision à long terme.

Accueillir : la forêt comme lieu de vie

Accueillir, c’est ouvrir la forêt aux visiteurs, aux randonneurs, aux familles, aux cavaliers, aux cyclistes. C’est permettre à chacun de découvrir ce territoire, de s’y ressourcer, de s’y émerveiller. C’est offrir des chemins entretenus, des panneaux, des aires de repos, des accès sécurisés.

Mais accueillir, c’est aussi protéger la forêt des excès : éviter le piétinement des zones sensibles, canaliser les flux, préserver les habitats, limiter les dérangements. La présence humaine est une richesse, mais elle peut devenir une pression.

Dans Mormal, accueillir signifie partager la forêt sans la dénaturer, permettre la découverte sans sacrifier la tranquillité des animaux, offrir du plaisir sans abîmer les sols.

Produire : la forêt comme ressource

Produire, c’est exploiter le bois, renouveler les peuplements, répondre aux besoins économiques du territoire. C’est une activité ancienne, légitime, nécessaire. Les scieries, les artisans, les communes forestières, les entreprises locales dépendent de cette ressource.

Mais produire, aujourd’hui, c’est aussi composer avec un climat qui change, avec des essences qui dépérissent, avec des sols qui souffrent. C’est intervenir plus vite, plus souvent, parfois plus lourdement. C’est choisir les arbres à couper, les arbres à laisser, les arbres à planter.

Dans Mormal, produire signifie gérer, anticiper, adapter, sans jamais oublier que la forêt n’est pas une usine mais un organisme vivant.

L’équilibre fragile : trois forces qui se croisent

Préserver, accueillir, produire. Trois verbes qui ne racontent pas la même histoire. Trois forces qui ne tirent pas dans la même direction. Et pourtant, Mormal doit les concilier.

Quand on préserve trop, on peut empêcher la forêt de se renouveler. Quand on accueille trop, on peut déranger les habitats. Quand on produit trop, on peut appauvrir le massif.

L’équilibre est délicat, presque chorégraphique. Il demande de la nuance, de la concertation, de la transparence. Il demande de comprendre que la forêt n’est pas un espace figé mais un territoire vivant, où chaque décision a des conséquences visibles et invisibles.

Une forêt qui doit rester multiple

Mormal n’est pas une forêt monolithique. Elle est un lieu où l’on marche, où l’on observe, où l’on étudie, où l’on coupe, où l’on protège, où l’on rêve. Elle est un espace où les intérêts se croisent, où les usages se superposent, où les visions s’affrontent parfois.

Mais c’est précisément cette multiplicité qui fait sa richesse. Une forêt uniquement exploitée serait pauvre. Une forêt uniquement protégée serait inaccessible. Une forêt uniquement touristique serait fragile.

Mormal doit rester tout cela à la fois, dans un équilibre exigeant, dans une vigilance constante.

Un chapitre qui ouvre les tensions du suivant

Ce triptyque n’est pas théorique : il se vit chaque jour dans les décisions de l’ONF, dans les attentes des élus, dans les inquiétudes des habitants, dans les revendications des associations. Il prépare le terrain du chapitre suivant, où ces tensions deviennent visibles, concrètes, parfois conflictuelles.

Car Mormal n’est pas seulement un espace naturel : c’est un espace politique, où la forêt devient un sujet de débat, de désaccord, de mobilisation.

Et au‑delà des usages visibles, un autre élément structure la forêt : l’eau. Invisible, silencieuse, mais déterminante, elle façonne Mormal autant que les arbres ou les hommes.

X. L’eau dans la forêt — mares, rus, sols humides, captation

Le tracé de l’aqueduc et des tuyaux en attente du côté de Sassegnies, en direction de la forêt. Photo 2014 : https://www.lagazettefrance.fr/

Dans Mormal, l’eau n’est jamais un élément secondaire. Elle circule, elle s’infiltre, elle stagne, elle disparaît, elle revient. Elle façonne les sols, nourrit les arbres, abrite les animaux, structure les vallons. La forêt n’existe que parce que l’eau la traverse. Sans elle, Mormal ne serait qu’un plateau boisé. Avec elle, Mormal devient un château d’eau, un organisme hydrologique qui influence tout le Sambre‑Avesnois.

Les sols humides : la peau vivante de la forêt

Sous les feuilles mortes, sous les racines, sous les mousses, les sols de Mormal retiennent l’eau comme des éponges. Dans les vallons, ils sont saturés, sombres, profonds. Sur les plateaux, ils sont plus légers, mais toujours capables de stocker l’humidité des pluies.

Cette capacité d’absorption est une force. Elle amortit les sécheresses, protège les jeunes pousses, nourrit les champignons, stabilise les pentes. Quand la pluie tombe, elle ne ruisselle pas immédiatement : elle s’infiltre lentement, couche après couche, jusqu’à atteindre les horizons profonds.

Cette lenteur est une chance. Elle permet à la forêt de résister aux étés brûlants, aux vents secs, aux épisodes de chaleur qui bousculent les essences.

Les mares forestières : des mondes miniatures

Dans les creux, dans les clairières, dans les zones où les marnes imperméables affleurent, des mares se forment. Elles semblent petites, presque insignifiantes. Mais elles abritent une vie intense : tritons, grenouilles, libellules, insectes aquatiques, plantes rares.

Ces mares sont des sanctuaires. Elles témoignent de la qualité de l’eau, de la santé du sol, de la vitalité du massif. Elles sont aussi des refuges pour des espèces qui disparaissent ailleurs, victimes de l’urbanisation ou de l’agriculture intensive.

Dans Mormal, une mare n’est jamais un simple point d’eau : c’est un microcosme, une poche de biodiversité, un laboratoire naturel.

Les rus : les veines de la forêt

Trois cours d’eau majeurs prennent naissance dans Mormal : l’Écaillon, la Rhônelle, l’Aunelle. Ils ne traversent pas la forêt comme des fleuves puissants. Ils en sortent, comme des enfants quittant la maison.

Ces rus sont les veines de Mormal. Ils transportent l’eau infiltrée dans les sols, la redistribuent vers les villages, les prairies, les plaines. Ils alimentent ensuite l’Escaut, l’un des fleuves structurants du nord de l’Europe.

Dans les rus, l’eau est claire, fraîche, rapide. Elle raconte une histoire : celle d’une forêt qui donne naissance à des rivières, qui nourrit un territoire entier.

Les zones humides : les poumons du massif

Les zones humides sont les joyaux de Mormal. Elles filtrent l’eau, nourrissent les nappes, abritent des plantes rares, stabilisent les sols, protègent la forêt contre les incendies. Elles sont les poumons du massif, les lieux où la vie se concentre, où les cycles se régénèrent.

Dans ces zones, les mousses sont épaisses, les plantes sont particulières, les insectes sont nombreux. Elles sont si précieuses que les documents de gestion de l’eau les classent comme prioritaires.

Une forêt sans zones humides est une forêt vulnérable. Mormal, elle, possède encore ces trésors.

La captation : l’eau de Mormal pour les habitants

Sous la forêt, dans les calcaires du Carbonifère, se trouve une nappe profonde, ancienne, pure. Cette nappe est exploitée par le champ captant de Locquignol, un ensemble de forages qui alimentent des milliers d’habitants en eau potable.

L’eau qui tombe sur les feuilles, qui s’infiltre dans les limons, qui traverse les marnes, qui descend dans la craie, finit dans les robinets des villages. La forêt devient une infrastructure invisible, un service public naturel.

Mormal, nœud stratégique de l’autoroute de l’eau

Mais l’eau de Mormal ne se contente pas de nourrir les sols, les rus et les nappes. Depuis quelques années, elle est devenue un enjeu régional majeur, au cœur d’un projet d’infrastructure hydrologique d’une ampleur inédite : l’autoroute de l’eau, un vaste corridor hydraulique qui relie Pecquencourt au cœur de l’Avesnois.

Ce réseau, conçu pour sécuriser l’alimentation en eau potable de tout le territoire, dépend directement de la qualité et de la régularité de l’eau infiltrée dans la forêt. Au sud du massif, les installations de pompage, de traitement et de stockage — encore en cours de réalisation — transforment Mormal en nœud stratégique.

La moindre modification du sol, la moindre pollution, la moindre dégradation des zones humides peut avoir des répercussions bien au‑delà du massif. La forêt n’est plus seulement un écosystème : elle est un pilier hydrologique régional, un bien commun dont dépend une partie de la population.

Une forêt qui vit par l’eau

Dans Mormal, l’eau n’est pas un élément secondaire. Elle est la colonne vertébrale du massif, la force qui structure les sols, nourrit les arbres, abrite les animaux, stabilise les paysages.

Les mares, les rus, les sols humides, les nappes profondes composent un système cohérent, fragile, précieux. Un système qui doit être protégé, surveillé, respecté.

Car une forêt sans eau est une forêt qui meurt. Et une forêt qui meurt entraîne avec elle tout un territoire.

L’eau, les sols, les usages… tout cela crée des enjeux. Et là où il y a des enjeux, il y a des discussions, des tensions, des visions différentes. Mormal devient alors un territoire politique.

XI. Tensions entre l’ONF et les élus locaux — la forêt comme territoire politique

Tracts, affichages pour alerter la population locale

Mormal n’est pas seulement un espace naturel. Elle est un territoire politique, un lieu où se croisent des intérêts, des visions, des inquiétudes, des responsabilités. Depuis quelques années, les relations entre l’ONF, les élus locaux, les habitants et les associations se sont tendues. La forêt est devenue un sujet de débat, parfois de confrontation, souvent de malentendus. Ce chapitre raconte cette dimension invisible mais essentielle : la forêt comme espace de gouvernance, de décisions, de désaccords.

Une forêt gérée par l’État, vécue par les communes

L’ONF est le gestionnaire officiel de Mormal. Il décide des coupes, des replantations, des travaux, des accès, des expérimentations. Mais la forêt est entourée de communes qui la vivent au quotidien : Locquignol, Englefontaine, Hecq, Jolimetz, Le Quesnoy, et bien d’autres.

Pour les élus, Mormal n’est pas un simple massif : c’est un paysage, un patrimoine, un lieu de promenade, une source de revenus, un symbole identitaire. Ils voient la forêt depuis leurs fenêtres, leurs routes, leurs écoles. Ils en entendent les attentes, les inquiétudes, les critiques.

Entre une gestion nationale et une perception locale, les visions ne coïncident pas toujours.

Les coupes : le point de friction le plus visible

Rien ne cristallise autant les tensions que les coupes forestières. Pour l’ONF, elles sont nécessaires : sécuriser les chemins, retirer les arbres malades, régénérer les peuplements, répondre aux dépérissements massifs.

Pour les élus et les habitants, elles peuvent sembler brutales : des trouées soudaines, des paysages transformés, des arbres centenaires abattus, des chemins ouverts à la lumière.

Les habitants parlent parfois de « déforestation ». Les forestiers parlent de « gestion ». Entre les deux, un fossé se creuse, alimenté par l’émotion, la méconnaissance, la communication parfois insuffisante.

Les attentes des habitants : une forêt refuge

Les habitants du Sambre‑Avesnois voient Mormal comme un refuge, un lieu de calme, un espace de nature préservée. Ils y viennent pour marcher, courir, respirer, se ressourcer. Ils attendent une forêt stable, belle, silencieuse, presque immuable.

Quand les coupes s’intensifient, quand les dépérissements deviennent visibles, quand les machines entrent dans le massif, l’inquiétude monte. Les habitants ont le sentiment que la forêt change trop vite, qu’elle s’abîme, qu’elle perd son âme.

Cette inquiétude est réelle, profonde, sincère.

Les élus : entre pression populaire et responsabilité territoriale

Les maires sont au centre de ces tensions. Ils doivent répondre aux habitants, dialoguer avec l’ONF, protéger les paysages, garantir la sécurité, défendre les intérêts de leur commune.

Certains demandent plus de concertation. D’autres réclament des études hydrologiques, des diagnostics, des explications. D’autres encore s’opposent à certaines coupes, ou demandent des moratoires, ou soutiennent les associations locales.

Les élus ne contestent pas la gestion forestière par principe. Ils demandent à être associés, informés, écoutés.

Les associations : une vigilance active

Autour de Mormal, plusieurs associations se mobilisent. Certaines surveillent les coupes. D’autres défendent les zones humides. D’autres encore alertent sur les dépérissements, les risques hydrologiques, les impacts du changement climatique.

Elles jouent un rôle essentiel : elles questionnent, elles documentent, elles interpellent, elles sensibilisent. Elles obligent l’ONF et les élus à expliquer, à justifier, à dialoguer.

Mais leur présence peut aussi être perçue comme une pression, voire comme une contestation permanente.

L’ONF : une gestion sous contrainte

L’ONF n’est pas un acteur neutre. Il doit gérer la forêt avec des moyens réduits, des effectifs en baisse, des injonctions multiples : produire du bois, protéger la biodiversité, sécuriser les chemins, répondre au climat, informer les élus, rassurer les habitants.

Les forestiers sont souvent pris entre deux feux : ceux qui leur reprochent de trop couper, et ceux qui leur reprochent de ne pas couper assez.

Ils doivent agir vite face aux dépérissements, mais expliquer lentement face aux inquiétudes.

Une forêt qui devient un sujet de société

Les tensions entre l’ONF et les élus ne sont pas un conflit. Ce sont les symptômes d’une réalité plus large : la forêt est devenue un sujet de société, un enjeu politique, un espace où se croisent des visions différentes du futur.

Faut‑il laisser vieillir ? Faut‑il replanter ? Faut‑il diversifier ? Faut‑il exploiter moins ? Faut‑il protéger davantage ?

Ces questions ne sont pas techniques. Elles sont philosophiques, territoriales, identitaires.

Un chapitre qui ouvre la réflexion suivante

Ces tensions ne sont pas un problème : elles sont le signe que la forêt compte, qu’elle est aimée, qu’elle est surveillée, qu’elle est discutée.

Elles préparent le chapitre suivant, celui qui pose une question radicale : et si Mormal était un jour rendue à la nature ? Sans exploitation. Sans coupes. Sans machines. Une forêt libre, sauvage, autonome.

Ce sera l’objet du Chapitre XII.

XII. Une forêt rendue à la nature — la tentation de la forêt primaire

 Forêt de Białowieża © Jessica Buczek.
(La forêt est située de part et d’autre de la frontière entre la Biélorussie et la Pologne.)

Il existe une question qui traverse toutes les discussions autour de Mormal. Une question simple, presque naïve, mais qui bouleverse tout : et si la forêt était rendue à la nature ? Sans exploitation. Sans coupes. Sans machines. Sans routes forestières. Une forêt libre, sauvage, autonome, livrée à ses propres lois, à ses propres cycles, à sa propre lenteur.

Cette idée n’est pas un rêve romantique. C’est une hypothèse sérieuse, étudiée, débattue, parfois défendue avec passion. Elle ouvre une porte vers un autre avenir possible pour Mormal : celui d’une forêt primaire, ou du moins d’une forêt qui s’en rapproche.

La forêt primaire : un idéal ancien, une ambition moderne

Une forêt primaire n’est pas une forêt ancienne. Ce n’est pas une forêt vieille. Ce n’est pas une forêt protégée. C’est une forêt qui n’a jamais été exploitée, jamais gérée, jamais planifiée. Une forêt où les arbres naissent, vivent, meurent et tombent sans intervention humaine. Une forêt où les dynamiques naturelles sont intactes, où les sols n’ont jamais été retournés, où les cycles biologiques sont complets.

En Europe occidentale, il n’en reste presque plus. Les dernières se trouvent dans les Carpates, en Pologne, en Roumanie. Elles sont des cathédrales vivantes, des labyrinthes de bois mort, des sanctuaires où l’on marche comme dans un monde d’avant l’homme.

Imaginer Mormal comme forêt primaire, c’est imaginer un retour à un état que le massif n’a pas connu depuis des siècles.

Laisser vieillir : la beauté des arbres anciens

Dans une forêt rendue à la nature, les arbres vieilliraient sans intervention humaine. Les chênes centenaires deviendraient des géants. Les hêtres formeraient des voûtes immenses. Les charmes tisseraient des couloirs d’ombre. Les troncs se creuseraient, les branches se tordraient, les houppiers s’élargiraient.

La vieillesse deviendrait une richesse. Les cavités accueilleraient les chouettes, les chauves‑souris, les insectes rares. Le bois mort deviendrait un trésor, un habitat, une nourriture, un refuge.

La forêt prendrait une allure que l’on ne voit plus que dans les réserves intégrales : une allure ancienne, presque mythique, où chaque arbre raconte un siècle.

Laisser mourir : accepter la chute comme un cycle

Dans une forêt libre, la mort n’est pas un problème. Elle est un processus. Les arbres tomberaient sous le vent, sous la pluie, sous le poids des années. Ils s’effondreraient dans un bruit sourd, puis deviendraient des ponts, des abris, des sols nouveaux.

Le bois mort nourrirait les champignons, les insectes, les mousses. Il retiendrait l’eau, stabiliserait les pentes, enrichirait les horizons du sol. Il deviendrait une matrice, un terreau, une promesse.

Accepter la mort naturelle, c’est accepter que la forêt se régénère sans nous, à son rythme, selon ses propres lois.

Laisser renaître : la forêt comme organisme autonome

Dans une forêt rendue à la nature, les jeunes arbres pousseraient là où ils le décident. Les clairières se refermeraient lentement. Les essences se mélangeraient selon la lumière, l’humidité, les sols. Les dynamiques naturelles reprendraient le dessus.

Le chêne sessile s’installerait dans les zones sèches. Le hêtre survivrait dans les vallons frais. Le charme coloniserait les sous‑bois. Les érables, les tilleuls, les merisiers apparaîtraient spontanément.

La forêt deviendrait un organisme autonome, capable de s’adapter sans intervention humaine, de choisir ses propres équilibres.

Laisser évoluer : une forêt qui invente son futur

Une forêt primaire n’est pas une forêt figée. Elle évolue, elle change, elle s’adapte. Elle réagit aux sécheresses, aux tempêtes, aux maladies, aux sols. Elle invente des solutions que nous ne prévoyons pas.

Les essences les plus fragiles disparaîtraient peut‑être. D’autres prendraient leur place. La diversité augmenterait dans certains secteurs, diminuerait dans d’autres. Les zones humides deviendraient des sanctuaires. Les plateaux secs deviendraient des laboratoires naturels.

La forêt ne serait plus gérée : elle serait vivante, pleinement, librement, radicalement.

Les limites : une forêt primaire n’est pas une forêt sans conséquences

Rendre Mormal à la nature serait un choix puissant, mais pas sans effets. Les chemins deviendraient moins praticables. Les arbres morts pourraient représenter un danger. Les paysages changeraient plus vite, parfois de manière déroutante. Les communes perdraient une partie des revenus du bois. Les entreprises locales seraient impactées. Les visiteurs devraient accepter une forêt plus sauvage, moins « propre », moins accessible.

Une forêt primaire est une forêt authentique, mais aussi une forêt moins domestiquée, moins confortable, moins prévisible.

Une question qui dépasse la technique

Rendre Mormal à la nature n’est pas une décision forestière. C’est une décision philosophique. Une décision qui interroge notre rapport au vivant, à la propriété, au temps long, à la responsabilité.

Souhaitons‑nous une forêt qui nous ressemble ? Ou une forêt qui se ressemble elle‑même ? Souhaitons‑nous une forêt que l’on gère ? Ou une forêt que l’on observe ? Souhaitons‑nous une forêt utile ? Ou une forêt libre ?

Ces questions ne trouvent pas de réponse immédiate. Elles préparent le dernier chapitre, celui qui regarde vers l’avenir : quel Mormal voulons‑nous en 2050 ? Imaginer une forêt libre, c’est imaginer un futur possible. Mais Mormal n’a pas un seul avenir : elle en a plusieurs. Le dernier chapitre regarde vers 2050, vers ce que pourrait devenir la forêt selon les choix que nous faisons aujourd’hui.

XIII. Avenir de la forêt — quel Mormal en 2050 ?

Imaginer Mormal en 2050, c’est accepter de regarder la forêt avec une double vision : celle de ce qu’elle est aujourd’hui, et celle de ce qu’elle pourrait devenir. Une forêt n’avance jamais seule. Elle avance avec le climat, avec les sols, avec les animaux, avec les hommes. Elle avance avec les choix que nous faisons, et avec ceux que nous ne faisons pas. Mormal, en 2050, sera le résultat de toutes les décisions, de toutes les hésitations, de toutes les protections, de toutes les coupes, de toutes les sécheresses, de toutes les renaissances.

Une forêt confrontée à un climat nouveau

Le climat de 2050 ne ressemblera plus à celui que Mormal a connu pendant des siècles. Les étés seront plus chauds, plus longs, plus secs. Les hivers seront plus doux, plus irréguliers. Les épisodes de pluie seront plus violents, plus soudains. Les sols seront mis à l’épreuve, les essences traditionnelles devront lutter pour survivre.

Le hêtre, déjà fragile, reculera peut‑être dans les zones les plus sèches. Le chêne pédonculé, affaibli par les sécheresses successives, ne sera plus le souverain incontesté du massif. Le frêne aura disparu. D’autres essences, plus résistantes, plus sobres, plus méridionales, auront pris leur place.

La forêt de 2050 sera une forêt réinventée, où les dynamiques naturelles et les choix humains auront redessiné le paysage.

Une mosaïque d’essences nouvelles

Les expérimentations menées aujourd’hui — chêne sessile, tilleul, merisier, érable, châtaignier, méta‑séquoia — auront porté leurs fruits. Certaines essences auront prospéré, d’autres auront échoué. La forêt aura choisi, comme elle le fait toujours.

Les peuplements seront plus diversifiés, moins homogènes, moins vulnérables. Les clairières ouvertes par les dépérissements auront été recolonisées par des essences robustes. Les zones humides auront conservé leurs plantes rares. Les plateaux secs auront accueilli des arbres capables de résister à la chaleur.

Mormal ne sera plus la forêt de 1920, ni celle de 1980, ni celle de 2020. Elle sera une forêt adaptée, résiliente, composite, une forêt qui aura appris à vivre dans un monde nouveau.

Une biodiversité renforcée dans certains secteurs, fragilisée dans d’autres

La biodiversité de Mormal ne disparaîtra pas. Elle se déplacera. Elle se réorganisera. Elle se concentrera dans les zones humides, dans les îlots de sénescence, dans les vallons frais. Les espèces les plus sensibles reculeront. Les plus opportunistes avanceront.

Les grands animaux — cerfs, chevreuils, sangliers — seront toujours là, mais leurs territoires auront changé. Les oiseaux auront adapté leurs cycles. Les insectes auront trouvé de nouveaux refuges. Les amphibiens dépendront plus que jamais de la qualité de l’eau.

La biodiversité de 2050 sera une biodiversité en mouvement, une biodiversité qui aura survécu en se transformant.

Une forêt toujours habitée par les visiteurs

En 2050, Mormal sera encore un lieu de promenade, de respiration, de découverte. Les chemins seront peut‑être différents, certains plus ombragés, d’autres plus ouverts. Les visiteurs auront appris à reconnaître les essences nouvelles, à comprendre les dépérissements, à accepter les paysages en transition.

La forêt restera un refuge pour les habitants du Sambre‑Avesnois. Un lieu où l’on vient chercher du calme, de la fraîcheur, du silence. Un lieu où l’on comprend que la nature n’est pas figée, mais vivante, mouvante, imprévisible.

Une exploitation forestière transformée

L’exploitation forestière de 2050 ne ressemblera plus à celle d’aujourd’hui. Elle sera plus sélective, plus douce, plus attentive aux sols, aux zones humides, aux essences fragiles. Les coupes sanitaires auront diminué, remplacées par une gestion plus fine, plus anticipée, plus diversifiée.

Les entreprises locales travailleront avec des essences nouvelles. Les communes forestières auront adapté leurs revenus. La forêt produira encore, mais elle produira autrement.

Mormal restera une ressource, mais une ressource responsable, mesurée, réfléchie.

Une gouvernance plus ouverte, plus partagée

Les tensions entre l’ONF, les élus, les habitants et les associations auront évolué. La concertation sera devenue une nécessité. Les décisions seront expliquées, discutées, parfois co‑construites. La forêt sera gérée comme un bien commun, un patrimoine partagé, un territoire qui appartient à tous.

Mormal sera un espace politique, mais un espace politique apaisé, où chacun aura compris que la forêt n’est pas un enjeu partisan, mais un enjeu vital.

Quel Mormal en 2050 ?

Une forêt plus diverse. Une forêt plus résistante. Une forêt plus libre. Une forêt plus fragile aussi, parce que le climat la bousculera. Une forêt plus observée, plus aimée, plus discutée. Une forêt qui aura changé, mais qui aura survécu.

Mormal en 2050 ne sera pas la forêt que nous avons connue. Mais elle sera une forêt vivante, et c’est peut‑être cela, l’essentiel.

Conclusion Finale — Mormal, une forêt à choisir

Après avoir traversé les treize chapitres de ce dossier, une évidence apparaît : Mormal n’est pas seulement une forêt que l’on observe. C’est une forêt que l’on choisit.

Choisir de préserver ses zones humides, ses mares, ses rus, ses sols fragiles. Choisir de protéger ses essences les plus vulnérables. Choisir d’accueillir les visiteurs sans abîmer les habitats. Choisir d’exploiter le bois sans épuiser le massif. Choisir de dialoguer entre élus, habitants, forestiers, associations. Choisir de comprendre plutôt que de s’opposer. Choisir de regarder la forêt comme un bien commun, et non comme un simple espace.

Mormal est à un tournant. Le climat la bouscule. Les essences traditionnelles reculent. Les dépérissements s’accélèrent. Les usages se multiplient. Les attentes se renforcent. Les tensions s’expriment.

Face à cela, plusieurs avenirs sont possibles.

Un avenir où la forêt reste gérée, exploitée, entretenue, diversifiée. Un avenir où la forêt devient un sanctuaire, un espace de libre évolution, une quasi‑forêt primaire. Un avenir où la forêt est partagée entre zones productives, zones récréatives, zones protégées. Un avenir où la forêt devient un pilier hydrologique régional, au cœur de l’autoroute de l’eau. Un avenir où la forêt est gouvernée autrement, avec plus de concertation, plus de transparence, plus de pédagogie.

Aucun de ces avenirs n’est imposé. Tous sont possibles. Tous dépendent de nous.

Mormal n’est pas une forêt qui se contente d’exister. C’est une forêt qui nous oblige à réfléchir, à choisir, à imaginer. Une forêt qui nous rappelle que le vivant n’est jamais acquis, jamais simple, jamais silencieux.

En 2050, Mormal sera différente. Mais elle peut être vivante, résiliente, belle, libre, habitée, aimée — si nous savons la regarder, la comprendre, la respecter.

Ce dossier n’est pas une fin. C’est une invitation : à penser la forêt, à parler de la forêt, à décider pour la forêt, à choisir la forêt.

Car Mormal n’est pas seulement un paysage. C’est un avenir.

Bibliographie

ONF — Documents de gestion de la forêt de Mormal

Plans de gestion, bilans sylvicoles, diagnostics sanitaires. Ces documents constituent la base technique de la compréhension du massif : dépérissements, choix d’essences, coupes, régénération.

Agence de l’Eau Artois‑Picardie — Études hydrologiques régionales

Analyses des nappes, sols humides, rus, zones de captation. Elles éclairent le rôle de Mormal comme château d’eau et comme nœud stratégique de l’autoroute de l’eau.

DREAL Hauts‑de‑France — État des milieux naturels

Rapports sur la biodiversité, les habitats forestiers, les espèces sensibles. Ils permettent de situer Mormal dans le contexte écologique régional.

INRAE — Travaux sur les dépérissements forestiers

Études sur le hêtre, le chêne pédonculé, le frêne, et les impacts du changement climatique. Elles expliquent les fragilités actuelles du massif et les enjeux de diversification.

IGN — Cartes forestières et données géographiques

Cartes des peuplements, reliefs, sols, limites forestières. Elles offrent une vision structurelle du massif et de ses dynamiques spatiales.

Parc naturel régional de l’Avesnois — Publications thématiques

Documents sur les paysages, la faune, la flore, les usages récréatifs. Ils complètent la dimension culturelle et territoriale de la forêt.

Publications scientifiques sur les forêts primaires européennes

Études sur les Carpates, Białowieża, et les réserves intégrales. Elles éclairent la notion de forêt libre, de dynamique naturelle et de sénescence.

Communes forestières — Comptes rendus et délibérations

Documents locaux sur les usages, les attentes des habitants, les tensions et les concertations. Ils apportent la dimension politique et sociale du massif.