La Résistance dans l’Avesnois (1939‑1944)

Synthèse fondée sur les archives militaires GR 19 P 59, les Archives départementales du Nord, les témoignages locaux et les travaux associatifs.

Introduction

L’Avesnois occupe une place singulière dans l’histoire de la Résistance française. Région frontalière, rurale et industrielle, soumise dès 1940 au statut de zone interdite, elle se trouve au cœur d’un dispositif militaire allemand dense, structuré autour d’axes ferroviaires majeurs, d’usines métallurgiques, de dépôts logistiques et de forêts profondes. Ces caractéristiques expliquent l’implantation précoce et la diversité des organisations clandestines qui y opèrent entre 1940 et 1944. Les archives militaires du Service historique de la Défense (fonds GR 19 P 59), les dossiers conservés aux Archives départementales du Nord, les témoignages locaux et les publications associatives permettent aujourd’hui de restituer la complexité de ces engagements, en montrant comment se sont articulées les actions de renseignement, de sabotage, de diffusion, d’évasion, de structuration militaire et de mobilisation civile. Cette étude propose une synthèse globale de la Résistance dans l’Avesnois, en analysant les mouvements présents, leurs interactions, leurs pratiques et leur rôle dans la Libération.

L’Avesnois constitue, dès l’été 1940, un espace soumis à des contraintes spécifiques. Le statut de zone interdite, qui place le Nord et le Pas‑de‑Calais sous administration militaire directe, renforce la présence allemande dans les gares, les usines, les dépôts et les axes de communication. Les forêts de Mormal, Trélon et du ValJoly offrent des zones de repli et d’observation, tandis que la proximité de la Belgique facilite les circulations clandestines et les filières d’évasion. La densité des infrastructures ferroviaires (Maubeuge, Aulnoye, Le Quesnoy, Landrecies) et la concentration d’industries stratégiques (métallurgie, laminoirs, centrales électriques) créent un environnement propice aux actions de sabotage et au renseignement. Le STO, les réquisitions et les restrictions alimentaires accentuent les tensions sociales et favorisent l’émergence de solidarités clandestines.

Les archives militaires GR 19 P 59 montrent que l’Avesnois accueille l’ensemble des grandes familles de la Résistance française. Cette pluralité ne traduit pas une dispersion, mais une adaptation aux réalités du terrain et une complémentarité des pratiques.

1. L’Organisation Civile et Militaire (OCM)

L’OCM constitue l’un des mouvements les plus structurés du secteur. Implantée à Landrecies, Avesnes, Maubeuge, Le Quesnoy et dans plusieurs bourgs ruraux, elle développe des réseaux de renseignement, organise des parachutages, met en place des dépôts d’armes et assure la transmission de messages vers Londres. Ses actions de sabotage dans la forêt de Mormal, au Bois l’Évêque ou au camp Bismarck témoignent d’une capacité d’organisation notable.

2. Les mouvements politiques et civils (MLN, CDLR, Libération‑Nord, Voix du Nord)

Le MLN, CDLR et Libération‑Nord structurent des réseaux civils, souvent liés aux milieux socialistes, syndicalistes ou chrétiens. Les cheminots jouent un rôle central dans la collecte d’informations et la diffusion de tracts. Le journal clandestin Voix du Nord constitue un vecteur essentiel de mobilisation morale.

3. Le Front National et les FTPF

Le Front National, bras politique du PCF, assure le recrutement et la structuration des groupes locaux. Les FTPF, quant à eux, constituent la principale force armée clandestine du secteur. Ils organisent des sabotages industriels (LMA, Tonnellerie, Leval), ferroviaires (Sassegnies, Aulnoye) et électriques (transformateurs, lignes haute tension). Les bataillons FTPF (10e, 11e, 12e) présents dans la forêt de Mormal jouent un rôle déterminant dans les actions de 1943‑1944.

4. Les Forces Françaises de l’Intérieur (FFI)

La fusion des mouvements au sein des FFI en 1944 permet une coordination accrue des actions, notamment dans la perspective de la Libération. Les FFI assurent la liaison entre les maquis, les groupes urbains et les comités locaux de libération.

5. L’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA)

L’ORA regroupe des cadres militaires et des anciens officiers. Ses bataillons de Maubeuge, Boussois et de la Sambre assurent des actions disciplinées et structurées, souvent complémentaires de celles des FTPF.

6. Les réseaux alliés (WO, BOA)

Les réseaux du War Office (WO) organisent le renseignement et les filières d’évasion d’aviateurs alliés. Le Bureau des Opérations Aériennes (BOA) coordonne les parachutages sur les terrains de Cartignies, Etroeungt, Le Quesnoy et Berlaimont.

7. Les organisations étrangères (MOI‑PMP, réseaux belges)

Les immigrés polonais (MOI‑PMP) et les réseaux belges jouent un rôle non négligeable dans les actions ouvrières, les passages clandestins et le renseignement transfrontalier.

La forêt de Mormal constitue le principal espace de structuration militaire clandestine dans l’Avesnois. Les bataillons FTPF (10e, 11e, 12e) y organisent des actions de sabotage contre les infrastructures allemandes, notamment au Bois l’Évêque et au camp Bismarck. Les parachutages assurent l’approvisionnement en armes et en matériel. Les maquisards mènent des reconnaissances, harcèlent les convois, perturbent les communications et préparent les actions de 1944. Leur rôle dans la Libération est attesté par les archives militaires, qui soulignent leur capacité à coordonner leurs actions avec les FFI et les comités locaux.

Les actions menées dans l’Avesnois relèvent de registres variés, qui témoignent de la capacité d’adaptation des mouvements.

1. Le renseignement

Les cheminots, les employés municipaux, les ouvriers et les agriculteurs fournissent des informations sur les mouvements de troupes, les dépôts, les installations et les infrastructures.

2. Le sabotage

Les sabotages industriels, ferroviaires et électriques constituent un élément central de la lutte clandestine. Ils visent à désorganiser la production, perturber les communications et ralentir les mouvements allemands.

3. La diffusion clandestine

La circulation de tracts, journaux et messages contribue à maintenir un climat de résistance morale et politique.

4. L’hébergement des illégaux

Les familles jouent un rôle essentiel dans la protection des militants recherchés, dans l’organisation des caches et dans la circulation des agents de liaison.

5. Les actions armées

Les FTPF, FFI et ORA mènent des opérations ciblées, souvent coordonnées avec les maquis.

La répression allemande et vichyste constitue l’un des aspects les plus marquants de l’Occupation dans l’Avesnois. Elle se manifeste par des arrestations, des tortures, des internements, des déportations et des exécutions, visant à neutraliser les réseaux clandestins et à dissuader toute forme d’opposition. Les services de police allemands — Feldgendarmerie, Sipo‑SD, Gestapo — agissent en étroite collaboration avec la gendarmerie française, les polices municipales et certains collaborateurs locaux. Leur action repose sur une surveillance constante : contrôles dans les gares, fouilles de domiciles, interrogatoires, filatures, perquisitions dans les ateliers et les fermes, vérification des identités, exploitation des dénonciations. Les archives départementales du Nord témoignent de la précision de ces enquêtes, souvent déclenchées par des indices minimes : un déplacement suspect, une absence prolongée, une visite nocturne, une parole imprudente.

La répression touche l’ensemble de la population : ouvriers des usines métallurgiques, mineurs, cheminots, cultivateurs, commerçants, instituteurs, prêtres, jeunes réfractaires au STO, familles ayant hébergé des clandestins ou aidé des aviateurs alliés. Les arrestations se multiplient à partir de 1943, au moment où les actions de sabotage et les activités des maquis s’intensifient. Les personnes arrêtées sont internées dans les prisons de Maubeuge, Avesnes, Valenciennes ou Loos‑les‑Lille, où les interrogatoires s’accompagnent fréquemment de violences physiques et psychologiques. Certaines sont ensuite transférées vers les camps de Compiègne, Royallieu, Neue Bremm ou Buchenwald, selon la gravité des accusations portées contre elles.

La répression ne se limite pas aux arrestations : elle s’étend aux réquisitions forcées, aux menaces contre les familles, aux représailles collectives, aux exécutions sommaires et à la mise en place du Service du Travail Obligatoire (STO), qui constitue une forme de coercition économique et sociale particulièrement lourde pour les jeunes hommes du territoire. L’ensemble de ces mesures crée un climat de peur et de tension permanente, qui façonne profondément le quotidien des habitants et influence les pratiques clandestines, les stratégies de dissimulation et les modes d’organisation des réseaux de résistance.

La lutte clandestine dans l’Avesnois ne se déroule pas seulement contre les forces allemandes : elle se heurte également aux risques de trahison, d’infiltration et de dénonciation. Ces phénomènes, présents dans l’ensemble des territoires occupés, jouent un rôle déterminant dans le démantèlement de réseaux, l’arrestation de résistants et la désorganisation des maquis.

Les archives de la gendarmerie, de la Feldgendarmerie et du Sipo‑SD mentionnent plusieurs cas de dénonciations locales ayant conduit à l’arrestation de membres de l’OCM, des FTPF ou de filières d’évasion. Certaines proviennent de collaborateurs convaincus, d’autres de personnes cherchant à obtenir des avantages matériels, à régler des conflits personnels ou à se protéger des autorités allemandes.

Les infiltrations constituent une autre forme de trahison. Des individus se présentent comme sympathisants ou volontaires pour rejoindre un groupe clandestin, avant de transmettre des informations aux services allemands. Ces infiltrations expliquent plusieurs arrestations collectives dans le secteur de Mormal et dans les communes du bassin de la Sambre.

La trahison contribue ainsi à renforcer la répression et oblige les mouvements à adapter leurs pratiques : cloisonnement des groupes, vérification des identités, limitation des contacts, surveillance interne. Elle rappelle que la Résistance n’est pas seulement une lutte contre l’occupant, mais aussi une lutte pour préserver la sécurité de ses membres dans un environnement social traversé par la peur, les tensions et les ambiguïtés.

Henri Plantain incarne, dans l’Avesnois, la figure extrême de la trahison interne à la Résistance. Issu d’un milieu honorable, doté d’un solide capital scolaire et passé par l’armée, il entre dans l’OCM en 1942 par l’intermédiaire de Roger Robert, vétérinaire à Landrecies et chef d’arrondissement. Hébergé chez lui, adjoint de confiance, il acquiert une connaissance quasi exhaustive de l’organisation clandestine : responsables cantonaux, dépôts d’armes, terrains de parachutage, liaisons avec les services de renseignements britanniques, dispositifs de sabotage.

Le basculement se produit à l’automne 1943, lorsqu’il détourne une somme de 5 000 francs appartenant à l’organisation. Conflit ouvert avec Robert, éloignement de Landrecies, affectation à Saint‑Quentin : cet épisode, combiné à un casier judiciaire déjà marqué par l’escroquerie et le vol, révèle l’appât du gain et la fragilité morale du personnage. Au début de janvier 1944, Plantain décide de se venger de Robert et de se mettre au service de la Sipo‑SD. Dans la nuit du 3 au 4 janvier, il est introduit à La Madeleine auprès de Paarman, chef de la S.D pour le sud du département du Nord, et livre méthodiquement l’architecture de l’OCM dans l’Avesnois : noms des responsables, lieux de parachutages (Frasnoy, Happegardes, Gommegnies), dépôts d’armes, agents de liaison, liens avec les services anglais, rendez‑vous à Paris (notamment celui de Coupez à l’Écu de France).

Les arrestations des 7 et 8 janvier 1944 (Carpentier père et fils, Godard, Trannois, Scardieux, Robert, Legrand, dame Godard, Henri Godard abattu en tentant de fuir) et la découverte des cachettes de Robert montrent l’efficacité destructrice de ces dénonciations. Les documents volés par Plantain, les plans de dépôts d’armes recopiés, les indications précises sur les parachutages et les responsables permettent à la police allemande de désorganiser en profondeur les réseaux de l’OCM dans le secteur. Malgré quelques tentatives de se fabriquer un alibi (proposition d’embuscade contre la Gestapo, faux rapport de sabotage à Escaudœuvres, billet signé « matricule 92 » au café Thomas), Plantain reste en relation étroite avec Paarman, poursuit ses dénonciations (Neuville, Lorette, Singier, radio Waneigue) et continue à travailler pour la S.D, y compris à Paris, où il se voit confier la recherche d’agents soviétiques.

Arrêté en mai 1944 par la police française, repris par les Allemands, transféré à Lille puis à Valenciennes, Plantain est finalement jugé par la Cour de Justice de Valenciennes en mai‑juin 1946. Les débats, nourris par une instruction longue et par de nombreux témoignages (résistants de l’OCM, membres des réseaux Arc‑en‑ciel et Vérines, familles de déportés), établissent qu’il s’est volontairement mis au service de la police allemande et qu’il a renseigné celle‑ci sur l’activité de la Résistance, provoquant des arrestations et des déportations dans la région de Landrecies, Avesnes, Valenciennes et Le Quesnoy. Reconnu pleinement responsable de ses actes par l’expertise psychiatrique, il est condamné à mort pour intelligences avec l’ennemi, peine ensuite commuée en travaux forcés à perpétuité, assortis de confiscation des biens et d’interdiction de séjour. Libéré en 1958 après plusieurs mesures de grâce, Plantain demeure, dans l’histoire de la Résistance dans l’Avesnois, l’exemple le plus abouti d’une trahison interne ayant « complètement désorganisé la résistance du secteur », selon les termes du commissaire du gouvernement.

La répression, les dénonciations et la trahison — dont le cas Plantain constitue l’exemple le plus destructeur — ont profondément marqué la Résistance dans l’Avesnois. Elles ont fragilisé les réseaux, provoqué des arrestations massives et accentué la nécessité de structures capables de maintenir la cohésion locale au moment de l’effondrement de l’autorité allemande. C’est dans ce contexte de violence, de désorganisation et de recomposition que émergent, au printemps 1944, les comités locaux de libération, chargés d’assurer la transition entre la clandestinité et le rétablissement de l’ordre républicain.

Les comités locaux de libération (CLL), créés au printemps 1944, jouent un rôle essentiel dans la préparation de la Libération. Ils regroupent des représentants des principaux mouvements de résistance présents dans l’Avesnois — OCM, ORA, FN, FTPF, FFI — ainsi que des personnalités locales reconnues pour leur engagement ou leur influence. Leur composition reflète la diversité des sensibilités politiques et des formes d’action clandestine, tout en cherchant à garantir une représentation équilibrée des forces résistantes.

Les CLL ont pour mission d’assurer la coordination des actions civiles dans un contexte où l’effondrement progressif de l’autorité allemande rend nécessaire une organisation locale capable de maintenir l’ordre et de préparer la transition républicaine. Ils interviennent dans plusieurs domaines :

  • ravitaillement, pour éviter les pénuries et organiser la distribution des denrées ;
  • maintien de l’ordre, en anticipant les débordements liés au retrait des troupes allemandes ;
  • réorganisation des services municipaux, souvent désorganisés par les arrestations, les réquisitions ou la fuite de certains collaborateurs ;
  • gestion des collaborateurs, en identifiant les personnes ayant soutenu l’occupant et en préparant leur mise à l’écart ou leur arrestation ;
  • coordination avec les FFI, afin d’assurer la cohérence entre les actions militaires et les décisions civiles.

Dans plusieurs communes de l’Avesnois, les CLL jouent un rôle déterminant pour éviter les violences lors du départ des forces allemandes. Ils organisent des patrouilles, sécurisent les bâtiments publics, protègent les infrastructures essentielles (ponts, gares, dépôts), et veillent à ce que les représailles contre les collaborateurs ne dégénèrent pas en règlements de comptes incontrôlés. Leur action est d’autant plus importante que les maquis et les groupes FFI, engagés dans les combats de septembre 1944, ont besoin d’un relais civil pour assurer la continuité administrative et éviter le chaos.

Les archives municipales et départementales montrent que les CLL ont également joué un rôle dans la reconstruction politique locale : rétablissement des conseils municipaux légitimes, nomination de nouveaux maires, réorganisation des services publics, préparation des élections de 1945. Ils constituent ainsi un maillon essentiel entre la Résistance clandestine et le retour à l’ordre républicain, en assurant une transition rapide, structurée et largement acceptée par la population.

La Libération de l’Avesnois résulte de la convergence entre l’avancée des troupes alliées, les actions des maquis, les opérations des FFI et la mobilisation des comités locaux de libération. À partir de la fin août 1944, le retrait précipité des forces allemandes, désorganisées par les bombardements, les sabotages ferroviaires et la rupture des lignes de communication, crée une situation instable dans les communes du territoire. Les maquis de Mormal et de Trélon, renforcés par les réfractaires au STO et les groupes FTPF, multiplient les actions de harcèlement contre les colonnes allemandes en retraite, coupent les routes, détruisent les lignes téléphoniques et neutralisent les postes de garde. Les FFI coordonnent ces opérations en lien avec les comités locaux, qui assurent la protection des infrastructures essentielles et organisent les premières mesures de sécurité civile.

Dans plusieurs communes, des combats ont lieu lors du passage des troupes allemandes : échanges de tirs, destructions de véhicules, incendies de dépôts ou de bâtiments militaires. Les sabotages de dernière minute — rails descellés, ponts minés, dépôts de carburant incendiés — ralentissent la progression allemande et facilitent l’entrée des unités britanniques, américaines et canadiennes. Les archives militaires et les témoignages locaux montrent que la Résistance a contribué à limiter les destructions en empêchant les Allemands d’appliquer des ordres de représailles ou de destruction systématique des infrastructures. Dans plusieurs communes, les CLL interviennent pour éviter les violences, sécuriser les bâtiments publics et empêcher les règlements de comptes incontrôlés.

L’arrivée des troupes alliées, entre le 2 et le 5 septembre 1944 selon les communes, marque la fin de l’Occupation. Les FFI participent à la sécurisation des axes, à l’arrestation des collaborateurs et à la remise en ordre des services municipaux. La transition vers l’ordre républicain est rapide : les CLL prennent le relais des autorités défaillantes, rétablissent les conseils municipaux légitimes, organisent le ravitaillement et assurent la continuité administrative. La Libération apparaît ainsi comme un processus où les actions clandestines, les initiatives civiles et l’avancée militaire alliée se conjuguent pour permettre un retour rapide à la légalité républicaine.

La connaissance de la Résistance dans l’Avesnois repose sur un corpus documentaire composite, associant sources institutionnelles, archives militaires, témoignages locaux et travaux associatifs. Le fonds GR 19 P conservé par le Service historique de la Défense constitue la base la plus structurée : il offre une vision d’ensemble des organisations clandestines, des maquis forestiers, des réseaux de renseignement et des unités FFI et FTPF engagées dans le secteur. Les archives départementales du Nord complètent cet apport en conservant les dossiers administratifs, les rapports de gendarmerie, les documents municipaux et les traces des comités locaux de libération, permettant d’appréhender les interactions entre structures clandestines et autorités locales.

À ces sources institutionnelles s’ajoutent les témoignages produits dans l’immédiat après‑guerre ou recueillis ultérieurement auprès des familles de résistants. Ils éclairent des aspects souvent absents des documents officiels : pratiques clandestines, sociabilités militantes, modalités d’hébergement des illégaux, circulation des tracts ou organisation des caches. Les publications associatives, notamment celles du Cercle Historique de la Grande Bataille (CHGB), jouent un rôle essentiel dans la mise en valeur de ces récits et dans la préservation d’une mémoire collective structurée.

La mémoire résistante s’inscrit également dans l’espace public à travers les stèles, plaques, monuments et cérémonies commémoratives. Plusieurs communes de l’Avesnois ont entrepris, ces dernières années, de renouveler ou de compléter leurs lieux de mémoire afin de rendre hommage aux acteurs locaux de la lutte clandestine. À Landrecies, une nouvelle stèle inaugurée en 2024 rappelle le destin des résistants du réseau organisé autour du vétérinaire Roger Robert, arrêtés en 1944 puis déportés dans les camps de concentration. Leurs noms, désormais gravés dans la pierre, ont été dévoilés en présence de leurs familles, de représentants associatifs et de nombreuses personnalités, dont la sous‑préfète d’Avesnes‑sur‑Helpe, Virginie Klès. Cette initiative illustre la volonté des communes de maintenir vivante la mémoire des résistants locaux, de reconnaître leur engagement et de transmettre leur histoire aux générations futures.

Enfin, les travaux historiques contemporains contribuent à articuler ces différentes sources et à inscrire la Résistance dans l’Avesnois dans une perspective régionale et nationale. Les lieux de mémoire présents dans les communes du territoire matérialisent cette reconnaissance et rappellent que l’histoire de la Résistance locale s’inscrit dans un processus de transmission qui demeure actif.

La mise en valeur de la mémoire résistante dans l’Avesnois, qu’elle s’exprime à travers les archives, les témoignages, les travaux associatifs ou les lieux de mémoire comme la stèle récemment inaugurée à Landrecies, permet de restituer la diversité des engagements clandestins et de rappeler l’ampleur des sacrifices consentis.
Cette mémoire, désormais inscrite dans l’espace public et consolidée par les recherches contemporaines, offre un cadre essentiel pour comprendre les dynamiques internes de la Résistance locale.
Elle conduit naturellement à s’intéresser aux femmes et aux hommes qui ont structuré les réseaux, coordonné les actions et assuré la continuité des mouvements malgré la répression.
L’analyse de ces acteurs, identifiés grâce aux archives militaires et départementales, constitue une étape indispensable pour saisir la cohérence, l’organisation et l’efficacité de la Résistance dans l’Avesnois.

L’étude de la Résistance dans l’Avesnois ne peut être dissociée de l’analyse des acteurs qui ont structuré les organisations clandestines, coordonné les actions et assuré la continuité des réseaux malgré la répression. Les archives militaires (GR 19 P 59) et les dossiers conservés aux Archives départementales du Nord permettent d’identifier plusieurs figures locales dont le rôle fut déterminant dans la mise en place des structures de renseignement, de sabotage, de diffusion ou de mobilisation civile.

Les responsables de secteur de l’OCM, les cadres des FTPF, les officiers de l’ORA, les animateurs de Libération‑Nord ou du MLN, les dirigeants des comités locaux de libération et les agents de liaison ont contribué à articuler les actions entre les bourgs ruraux, les gares, les usines et les maquis forestiers. Leur rôle ne se limite pas à la direction opérationnelle : il inclut la formation des groupes, la gestion des caches, la coordination des parachutages, la circulation des informations et la mise en place de structures de sécurité interne.

La diversité des profils — instituteurs, ouvriers, cheminots, agriculteurs, cadres militaires, employés municipaux, militants politiques ou syndicalistes — reflète la pluralité sociale de la Résistance dans l’Avesnois. Cette pluralité constitue un élément essentiel de la dynamique clandestine : elle permet d’articuler les actions entre les différents espaces du territoire, de multiplier les points d’appui et de maintenir la continuité des réseaux malgré les arrestations. L’analyse prosopographique de ces acteurs, encore en cours dans les travaux contemporains, montre que la Résistance locale repose sur un ensemble de responsabilités distribuées plutôt que sur quelques figures isolées, ce qui explique sa résilience et son efficacité.

L’analyse des acteurs de la Résistance dans l’Avesnois met en évidence la diversité des profils engagés dans les actions clandestines. Parmi ces organisations, l’Organisation Civile et Militaire (OCM) occupe une place singulière en raison de la richesse des sources disponibles et de la précision des rapports conservés, notamment ceux de Paul Chabloz et de Roger Robert.
L’examen attentif de ces documents permet de proposer une étude spécifique du mouvement OCM dans l’Avesnois, de sa structuration, de ses responsables et de ses actions.

L’étude prosopographique de l’Organisation Civile et Militaire (OCM) dans l’Avesnois repose sur un corpus de sources primaires, notamment le rapport du 9 février 1951 rédigé par Roger Robert, vétérinaire à Landrecies et responsable départemental de l’OCM, ainsi que les témoignages relatifs à la structuration initiale du mouvement autour de Paul Chabloz. Ces documents permettent de reconstituer la genèse, l’organisation et les responsabilités internes du mouvement clandestin.

Selon le témoignage conservé dans les archives locales, « en mars 1942, Paul CHABLOZ (pseudo : CHEVESNES)… parvint à rentrer en contact à Paris avec le chef du Réseau de la CND de Castille, Gilbert RENAULT, alias “Le Colonel REMY” » . Chabloz est chargé d’organiser les arrondissements d’Avesnes, Cambrai et Vervins, et met en place l’OCM Avesnois avec l’aide de Bécart, Delofre et Gossart. Il en prend officiellement le commandement le 31 décembre 1942. Sous sa direction, l’organisation développe des services de codage, de décodage, de production de faux papiers et de prélèvement de cartes de ravitaillement, tout en fournissant des renseignements à Londres.

La répression contraint Chabloz à entrer dans la clandestinité le 6 septembre 1943. Son adjoint, Roger Robert, vétérinaire à Landrecies, lui succède. Le rapport de ce dernier précise que la réorganisation de l’OCM vise à en faire « un mouvement d’action directe à structure militaire » . En liaison avec Pierre Deshayes (alias « Capitaine Jean‑Pierre ») du BOA, des terrains de parachutage sont reconnus, des équipes de protection et de corps francs constituées, des dépôts de vivres et de matériel sanitaire organisés, et un service de liaison radio avec Londres mis en place dès le 12 octobre 1943.

Le document fournit une liste détaillée des responsables de secteur, permettant d’appréhender la structuration territoriale du mouvement. On y trouve notamment : « Jeumont : WARTEL Georges, directeur d’école (déporté rentré) ; Maubeuge : COUPPEE Maurice, secrétaire de mairie, et YSERMAN Désiré, ingénieur (déportés rentrés) ; Hautmont : CAMPAGNE Jules, secrétaire de mairie (déporté rentré) ; Bavay : MATHIEU Pierre, journaliste (déporté disparu) ; Le Quesnoy : DECAUDIN Rémy, garagiste (déporté rentré), BARBE Maurice, gendarme, et RIQUET, employé SNCF ; Berlaimont : NEUVILLE, industriel (déporté rentré) ; Avesnes‑sur‑Helpe : GHISLAIN, commerçant (déporté disparu), et LORETTE E., commerçant ; Sars‑Poteries : FICHAUX, docteur en médecine ; Fourmies : DE TIMMERMAN, horticulteur (déporté rentré) ; Ors : CARPENTIER, cultivateur ; La Groise : GODART André, cultivateur ; Catillon : LEBLON Adolphe, cultivateur ; Landrecies : ROBERT Roger (déporté rentré). »

Cette liste, exceptionnelle par sa précision, montre que l’OCM repose sur une structure territoriale dense, mobilisant des acteurs issus de milieux sociaux variés : instituteurs, secrétaires de mairie, ingénieurs, commerçants, cultivateurs, artisans, gendarmes, industriels. Cette diversité sociale constitue un élément essentiel de la résilience du mouvement.

Les activités des unités locales, également détaillées dans le document, révèlent une forte spécialisation selon les secteurs : renseignement à Jeumont, instruction militaire et sabotage à Maubeuge, filières d’évasion à Bavay et Sars‑Poteries, transmissions radio au Quesnoy, sabotages industriels à Berlaimont, opérations de parachutage à Etroeungt, actions de reconnaissance et de sabotage dans la forêt de Mormal et au camp Bismarck pour Landrecies. Ces éléments permettent d’appréhender la capacité de l’OCM à articuler des actions variées dans un cadre territorial cohérent.

Le document souligne enfin l’impact des arrestations de 1944, qui décapitent le mouvement : « Les arrestations de ROBERT, DECAUDIN, MATHIEU, COUPPEE, YSERMAN, CAMPAGNE, WARTEL, DE TIMMERMAN, GHISLAIN… décapitèrent le mouvement au début de l’année 1944 » . À partir de cette date, l’OCM ne peut plus mener que des actions isolées, sans coordination centrale.

Ce corpus constitue une source majeure pour comprendre la structuration interne de l’OCM dans l’Avesnois, la diversité de ses responsables, la nature de ses actions et les effets de la répression sur son fonctionnement.

L’étude de l’Organisation Civile et Militaire (OCM) dans l’Avesnois met en évidence la structuration précoce d’un mouvement capable d’articuler renseignement, parachutages, sabotages et organisation territoriale. Toutefois, l’OCM n’est pas le seul mouvement à avoir développé une capacité militaire structurée dans le secteur.
À partir de l’été 1943, l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) constitue un second pôle de structuration clandestine, fondé sur des cadres militaires, des réseaux de liaison étendus et une organisation opérationnelle d’une ampleur remarquable.
L’examen des sources disponibles permet ainsi de proposer une analyse spécifique de l’ORA dans le bassin de la Sambre, de ses origines, de ses responsables et de ses actions jusqu’à la Libération.

L’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) se structure dans le bassin de la Sambre à partir de l’été 1943. Le commandant Lehagre, nouvellement affecté à Maubeuge, coordonne les groupes déjà constitués par le capitaine de réserve Petit, actif depuis 1941 à Hautmont et Maubeuge, et par le lieutenant Wéry à Boussois, en liaison avec le capitaine Woussen des douanes de Jeumont. Les liaisons sont rapidement étendues au colonel Lajouanie à Valenciennes, à l’Armée Blanche belge de Charleroi et Mons, au Front National (Prosper Thuytschaever), ainsi qu’à plusieurs personnalités locales issues des milieux industriels, administratifs et militaires.

En décembre 1943, l’ORA du secteur possède l’ossature d’une dizaine de compagnies et un effectif proche d’un millier d’hommes. Les arrestations ponctuelles ne compromettent pas l’organisation, ce qui témoigne de la solidité du recrutement et de la discipline interne.

Les actions clandestines se développent parallèlement à la structuration militaire : reconnaissance de terrains de parachutage, constitution de dépôts de vivres, mise en place d’un service de santé et d’un service de transport, instruction des troupes, élaboration d’un plan d’opérations. Malgré plusieurs alertes, aucun parachutage n’aboutit avant la Libération, ce qui limite l’armement disponible. Les seules armes obtenues proviennent d’un coup de main en gare de Maubeuge en mars 1944 et de récupérations ponctuelles auprès des FTP.

Les sabotages menés par l’ORA, souvent en coordination avec le Front National, prennent une ampleur considérable durant l’hiver 1943‑1944 : installations industrielles, transformateurs, lignes électriques, infrastructures ferroviaires, ateliers de production. Ces actions provoquent des réactions allemandes sévères, qui touchent également des groupes OCM non liés à l’ORA.

Les combats de la Libération, du 2 au 11 septembre 1944, voient l’engagement direct des unités ORA et FFI. L’intervention d’une escadrille de Mosquitos contribue à la destruction de colonnes allemandes dans la région de Maubeuge et Gognies. Les pertes sont importantes, tant françaises qu’allemandes, et le nombre de prisonniers atteint plusieurs milliers. L’après‑Libération est marqué par des tensions entre les différentes organisations clandestines, notamment entre le FN et les FTP, et par les difficultés de la réorganisation administrative et industrielle du bassin.

L’ensemble de ces éléments montre que l’ORA constitue l’un des mouvements les plus structurés du secteur, capable d’articuler des actions militaires, des sabotages et des opérations de renseignement dans un cadre territorial cohérent.

L’étude de l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) met en évidence la structuration progressive d’un mouvement militaire clandestin capable de mener des actions coordonnées de sabotage, de renseignement et de combat jusqu’aux journées de septembre 1944.
Toutefois, l’ORA n’est qu’un des pôles de la résistance armée dans le bassin de la Sambre. Les Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), issues de la coordination entre l’ORA, le Front National et les Francs‑Tireurs et Partisans (FTP), ont constitué à partir d’août 1944 une organisation unifiée regroupant sept bataillons et jouant un rôle déterminant dans les opérations de guérilla, la défense des infrastructures et les combats de la Libération.
Les rapports rédigés en septembre 1944 permettent de restituer avec précision la structuration de ces unités, leurs actions et leur contribution à la libération du secteur.

L’étude des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) dans le bassin de la Sambre repose sur un rapport rédigé le 6 septembre 1944 par le chef de secteur, le commandant R. Lehagre (alias « Leblond »). Ce document constitue une source primaire essentielle pour comprendre la structuration, les actions et la contribution des FFI et des FTP à la libération du territoire.

1. Origines et structuration des groupes FN, FTP et ORA

Les premières organisations armées apparaissent dès l’été 1942. La section du Front National (FN), mouvement de résistance créé par le Parti communiste français, est constituée à Boussois‑Marpent‑Jeumont à la fin du mois d’août 1942. Le rapport précise que « le stock d’armes est caché chez Anicet Dhont à Marpent », ce qui témoigne de la précocité de la structuration clandestine dans cette zone frontalière.

La section ORA (Organisation de Résistance de l’Armée) est créée en décembre 1943, en continuité avec les groupes militaires déjà actifs à Hautmont, Maubeuge, Boussois et Jeumont. Les responsables FN et ORA se réunissent chaque semaine dans les écoles de Boussois et de Recquignies, ce qui montre l’existence d’une coordination inter‑mouvements dès avant la constitution officielle des FFI.

Le secteur FFI est officiellement délimité le 23 août 1944. Le commandant d’active Lehagre est désigné chef de secteur, avec pour adjoint Ferdinand Thuytschaever (alias « Prosper »), responsable du FN dans l’Avesnois. Le périmètre couvre l’ensemble du bassin de la Sambre, depuis la frontière belge jusqu’à Bavay, Le Cateau, Landrecies, Berlaimont, Dourlers et Beaurieux.

2. Organisation militaire : bataillons, compagnies et commandements

Le rapport Lehagre permet de reconstituer la structuration militaire des FFI dans le bassin de la Sambre. Deux organisations principales — l’ORA et le FN/FTP — ont constitué des groupes importants, qui sont intégrés dans la structure FFI à partir d’août 1944.

2.1. Les unités ORA intégrées aux FFI

L’ORA, placée sous le commandement de Lehagre, dispose de cadres militaires expérimentés :

  • Capitaine Catteau (alias « Carlier »),
  • Capitaine Petit (alias « le Pacha »),
  • Capitaine Woussen (douanes de Jeumont),
  • Lieutenant Wéry (Boussois).

L’ensemble représente trois bataillons en quatre compagnies, auxquels s’ajoutent :

  • un bataillon à Jeumont,
  • un bataillon à Boussois,
  • un bataillon à deux compagnies à Bavay,
  • des compagnies à Feignies, Mecquignies, Le Quesnoy, Le Cateau,
  • un bataillon à deux compagnies à Hautmont.
2.2. Les unités FTP intégrées aux FFI

Le FN organise trois bataillons FTP, chacun composé de trois compagnies :

  • Jeumont, Marpent, Cousolre ;
  • Bavay, Feignies, Villers‑sire‑Nicole ;
  • Maubeuge, Sous‑le‑Bois, Louvroil ;
  • une compagnie supplémentaire à Hautmont.

Pour des raisons opérationnelles, les compagnies ORA et FTP d’Hautmont sont placées sous un commandement unique FTP.

2.3. Synthèse de la force FFI

Au total, la Résistance du bassin de la Sambre dispose de sept bataillons FFI, autour desquels se rassemble une large partie de la population patriotique. Le rapport souligne que l’absence de parachutages limite l’armement disponible : les groupes partent au combat avec un matériel hétérogène, dont « la majeure partie est constituée par 450 parabellums dérobés aux Allemands ».

3. Actions clandestines avant la Libération

Dès le 30 août 1944, huit jours après la constitution du secteur FFI, un ordre d’alerte prescrit la défense des ponts, des ouvrages d’art et des installations essentielles (électricité, gaz, eau). Les groupes FFI mènent des actions de guérilla contre les isolés, harcèlent les colonnes ennemies, abattent des arbres pour bloquer les routes et capturent du matériel allemand.

Le rapport décrit en détail les opérations de sauvegarde des ponts minés par les Allemands le 2 septembre. Grâce à l’intervention de plusieurs compagnies FFI, quatre des cinq ponts sont sauvés, permettant aux troupes américaines de progresser sans retard. Le rapport souligne que « la mission est remplie ; l’avance alliée ne sera pas ralentie ».

4. Les combats de la Libération (2–11 septembre 1944)

Les FFI jouent un rôle déterminant dans les combats de la Libération. Ils couvrent les flancs de la colonne américaine qui progresse d’Avesnes vers Mons, affrontent des unités allemandes en retraite et capturent un nombre considérable de prisonniers.

Le rapport indique que le 6 septembre, « plus de 15 000 prisonniers, dont 1 500 faits par les FFI », sont regroupés dans la région. La compagnie de Feignies capture à elle seule 550 prisonniers le 5 septembre. Les FFI récupèrent également un char, plusieurs camions, une chenillette, des motos et un important stock d’armes et de munitions abandonné par l’ennemi.

Les combats sont particulièrement violents à Feignies, Jeumont, Bavay et dans les communes frontalières. Les FFI doivent également gérer la présence de 5 000 à 8 000 prisonniers allemands, ce qui mobilise une partie de leurs effectifs.

5. Coordination inter‑mouvements et discipline des unités

Le rapport insiste sur la qualité des relations entre les cadres FTP et ORA, qui permettent une coordination efficace malgré des origines idéologiques différentes. Cette coopération contribue à la discipline des unités FFI, qui jouent un rôle essentiel dans le nettoyage du secteur, la récupération du matériel et la sécurisation des axes de progression alliés.

Le document conclut en soulignant que de nombreuses actions individuelles et collectives continuent d’être menées dans les jours suivant la Libération, témoignant de la détermination et de l’engagement des groupes FFI dans la stabilisation du territoire.

L’analyse des actions menées par les FFI et les FTP dans le bassin de la Sambre montre l’intensité des opérations clandestines et des combats de la Libération. Ces engagements se sont déroulés dans un contexte de répression croissante, qui a touché l’ensemble des mouvements de résistance présents dans l’Avesnois.
Les arrestations, les internements et les déportations ont frappé des résistants issus de toutes les organisations — OCM, ORA, FFI, FTP, FN — en particulier durant les années 1943‑1944.
L’étude statistique de la déportation dans le département du Nord permet ainsi de replacer ces actions dans un cadre plus large, marqué par la violence extrême de l’occupation et par les conséquences humaines durables pour les résistants et les civils arrêtés.

Les données relatives à la déportation dans le département du Nord, établies en 1960 par la Direction interdépartementale des Anciens combattants et Victimes de guerre de Lille, constituent un corpus statistique essentiel pour comprendre l’ampleur de la répression exercée contre les résistants et les civils. Selon ces chiffres, 5 854 dossiers furent ouverts pour les déportés et internés de nationalité française arrêtés dans le département, dont 2 438 déportés, parmi lesquels 276 femmes. La levée de forclusion de 1966 entraîna une augmentation marginale de ces chiffres, en intégrant les personnes qui n’avaient pas sollicité de carte officielle auparavant.

Les causes des arrestations et des déportations révèlent la diversité des pratiques clandestines et des motifs de répression. Les sabotages constituent la première cause, avec 577 cas, suivis de la propagande anti‑allemande (387), de la détention d’armes (323), de l’aide aux alliés (190, dont 73 femmes) et de l’espionnage (187). À ces motifs s’ajoutent les arrestations pour raisons politiques ou raciales, qui témoignent de la dimension idéologique et discriminatoire de la répression.

La répartition par âge montre que les jeunes de 16 à 25 ans furent les plus touchés (720 cas, soit près de 30 %), suivis des tranches 31‑40 ans (637) et 41‑50 ans (628). Cette distribution reflète l’implication des jeunes dans les actions clandestines, notamment dans les réseaux de liaison, les sabotages et les groupes armés. L’évolution chronologique indique une intensification de la répression : 932 déportés en 1944 (janvier à août), 778 en 1943, 437 en 1942, 246 en 1941 et 45 en 1940. Les années 1943‑1944 correspondent à la montée en puissance des actions clandestines et à la mise en place de dispositifs répressifs plus systématiques.

Les taux de survie sont particulièrement faibles. Les survivants des années 1940‑1941 sont rares, et les pourcentages de retour pour les années 1942‑1944 oscillent entre 10 et 25 %. Les camps d’Auschwitz, Gross‑Rosen et Flossenbürg concentrent la plus forte proportion de décès. Les survivants présentent, dans les années 1960‑1970, des séquelles graves : affections cardio‑vasculaires, troubles neurologiques, pathologies endocriniennes, délabrement du système digestif, polyarthrose, vieillissement prématuré. Les lois du 6 août et du 9 septembre 1948 ont reconnu le statut spécifique des déportés, en soulignant la dimension exceptionnelle des souffrances subies.

L’analyse de ces données montre que la déportation constitue un élément central de l’histoire de la Résistance dans le Nord, en révélant l’ampleur de la répression, la diversité des motifs d’arrestation et les conséquences physiques et sociales durables pour les survivants. Elle rappelle que la lutte clandestine s’inscrit dans un contexte de violence extrême, dont les effets se prolongent bien au‑delà de la Libération.

Conclusion

La Résistance dans l’Avesnois apparaît, à la lumière des archives militaires, des témoignages locaux et des rapports clandestins, comme un ensemble cohérent et remarquablement structuré. Dans un territoire soumis au statut de zone interdite, placé au cœur d’enjeux ferroviaires, industriels et frontaliers, les mouvements clandestins ont su développer des formes d’action complémentaires : renseignement, sabotage, diffusion, évasion, organisation militaire, maquis forestiers et comités civils.

La diversité des organisations présentes — OCM, ORA, FTPF, FFI, MLN, CDLR, Libération‑Nord, Voix du Nord, Front National, BOA, WO, MOI‑PMP, maquis de Mormal et de Mazinghien — témoigne de la vitalité d’un territoire où les initiatives locales ont joué un rôle essentiel dans la préparation et l’accompagnement de la Libération. L’Organisation Civile et Militaire (OCM) et l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) occupent une place particulière dans cette dynamique : la richesse des rapports conservés, notamment ceux de Paul Chabloz et de Roger Robert pour l’OCM, ainsi que les documents relatifs au commandant Lehagre, au capitaine Petit et aux cadres militaires de l’ORA, permettent d’en restituer avec précision la structuration, les responsabilités et les actions. Ces deux mouvements constituent les pôles les plus documentés de la Résistance dans l’Avesnois, révélant la complémentarité entre initiatives civiles et organisation militaire.

En septembre 1944, la convergence des forces clandestines, l’engagement des maquis, la mobilisation des comités locaux et l’arrivée des troupes alliées ont permis de libérer les communes du secteur. L’ensemble de ces actions, menées dans des conditions difficiles, rappelle que la Résistance dans l’Avesnois fut un effort collectif, patient et déterminé, inscrit dans l’histoire nationale tout en portant la marque des spécificités locales. Elle demeure aujourd’hui un élément majeur de la mémoire du territoire et un témoignage de l’importance des engagements individuels et collectifs dans la défense de la liberté.

Bibliographie

1. Archives militaires

Service historique de la Défense (SHD), Vincennes – Fonds GR 19 P 59 : Résistance dans le département du Nord.  • GR 19 P 59/1 : Dossier général du Nord.  • GR 19 P 59/2 : Bureau des Opérations Aériennes (BOA).  • GR 19 P 59/3 : Mouvement de Libération Nationale (MLN).  • GR 19 P 59/4 : Forces Françaises de l’Intérieur (FFI).  • GR 19 P 59/5 : Réseaux du War Office (WO).  • GR 19 P 59/6 : Organisation Civile et Militaire (OCM) – Secteur de Landrecies ; Maquis de la forêt de Mormal ; 10e, 11e, 12e bataillons FTPF/FFI.  • GR 19 P 59/7 : Francs‑Tireurs et Partisans Français (FTPF).  • GR 19 P 59/8 : Réseaux belges (Al Belge).  • GR 19 P 59/9 : Organisation de Résistance de l’Armée (ORA).  • GR 19 P 59/10 : Ceux de la Résistance (CDLR).  • GR 19 P 59/11 : Voix du Nord.  • GR 19 P 59/12 : Libération‑Nord.  • GR 19 P 59/13 : Front National.  • GR 19 P 59/14 : Libération‑Nord (secteur de Cambrai).  • GR 19 P 59/15 : FTPF – 10e, 11e, 12e bataillons.  • GR 19 P 59/16 : Maquis de Mazinghien.  • GR 19 P 59/17 : ORA (mouvement).  • GR 19 P 59/18 : CDLR – Bataillon Courcier.  • GR 19 P 59/19 : FTPF – 5e compagnie.  • GR 19 P 59/20 : MOI‑PMP (immigrés polonais).  • GR 19 P 59/21 : ORA – Secteur de Maubeuge.  • GR 19 P 59/22 : ORA – Secteur de la Sambre.

2. Archives départementales du Nord (ADN)

Archives départementales du Nord, Lille – Série M : Administration générale, Seconde Guerre mondiale. – Série W : Préfecture, gendarmerie, police, dossiers de répression. – Dossiers municipaux relatifs aux comités locaux de libération (CLL). – Rapports de gendarmerie sur les sabotages, parachutages et arrestations. – Dossiers relatifs au STO, aux réquisitions et aux mouvements de population.

3. Témoignages et sources locales

– Bavay, Marcel. Des Berlaimontois dans la Résistance. Manuscrit, témoignage local. – Bavay, Marcel. Le combat de la libération de Berlaimont. Témoignage manuscrit. – Témoignages oraux recueillis auprès des familles de résistants du secteur Avesnois‑Sambre. – Documents privés conservés dans les familles (correspondances, carnets, photographies).

4. Publications associatives

Cercle Historique de la Grande Bataille (CHGB) – Bulletins thématiques sur la Résistance dans l’Avesnois. – Études locales sur les mouvements FTPF, OCM, FFI, ORA. – Dossiers sur les parachutages, les maquis et les actions de sabotage.

5. Travaux contemporains et études régionales

– Études universitaires sur la Résistance dans le Nord et le Pas‑de‑Calais. – Travaux sur les mouvements FTPF, OCM, ORA, MLN, CDLR, Libération‑Nord. – Publications régionales sur les maquis de Mormal et de Mazinghien. – Articles de revues spécialisées (Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale, Vingtième Siècle, etc.).