I. Introduction — Un Avesnois aux origines de New York
Il est des noms qui traversent les siècles et continuent d’habiter une ville, une mémoire, un paysage. Pour beaucoup d’Avesnois, Jessé de Forest évoque d’abord un lycée, un souvenir d’adolescence, une “madeleine de Proust”. Pour l’histoire, il est bien davantage : un homme de l’Avesnois qui, par son courage, ses convictions et son obstination, a ouvert la voie à ceux qui allaient fonder New York.
Son destin n’est pas une légende : c’est une aventure humaine, faite de foi, d’exil, de mer, de Guyane, de Manhattan, de tribus indiennes, de tempêtes, de cartes, de fièvres, de rêves et de ténacité.
Jessé de Forest n’a jamais posé le pied sur Manhattan. Et pourtant, sans lui, New York n’aurait pas été fondée par des Wallons.
II. Les Forest : une famille noble de l’Avesnois

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Jessé de Forest naît vers 1575 à Avesnes‑sur‑Helpe, dans une famille noble et ancienne. Leur blason porte : d’argent à trois croissants de sable, deux en chef et un en pointe. Un de ses ancêtres, Herbert de Forest, prit la croix en 1096 aux côtés de Godefroy de Bouillon.
La famille est implantée à Avesnes, Landrecies, Guersignies, dans la forêt de Mormal. Melchior de Forest, son grand‑père, est échevin d’Avesnes en 1563‑1564. Son père, Jean de Forest, teinturier originaire de Mons, embrasse la religion réformée en 1588.
Jessé grandit dans une cité de drapiers, de marchands, de bourgeois, de seigneurs, de clochers et de remparts. Un poète du XIXᵉ siècle décrira Avesnes comme :
« un roc que des maisons escaladent, des tours qui surveillent la plaine… »
III. Avesnes au XVIᵉ siècle — Une cité de drapiers, de marchands et de seigneurs
Avesnes est alors une ville prospère, située sur la route entre les Pays‑Bas et la Bourgogne. Le commerce des draps y est florissant. Les Forest sont drapiers, teinturiers, marchands de laine : un métier noble, structurant, essentiel.
Mais la région est bouleversée par les guerres, les successions, les alliances :
- 1556 : Charles Quint abdique, Philippe II règne sur les Pays‑Bas espagnols.
- 1566‑1579 : Guillaume d’Orange mène la révolte ; les Provinces‑Unies naissent.
- 1572 : la Saint‑Barthélemy ensanglante la France.
- 1598 : Henri IV signe l’Édit de Nantes.
Avesnes, catholique et espagnole, devient un lieu dangereux pour les protestants.
IV. Les troubles religieux — La cassure mentale d’un siècle inquiet
Le XVIᵉ siècle est un siècle de peurs : comètes, pluies diluviennes, famines, prophéties, guerres de religion.
Les catholiques voient le diable partout. Les huguenots pensent que Dieu ne peut être qu’extérieur au monde. La société vacille.
Dans ce climat, les protestants de l’Avesnois sont menacés. La famille de Forest doit fuir.
V. L’exil — Sedan, Montcornet, Leyde (1598‑1621)

Sedan (1598‑1608)
En 1598, Jessé et les siens quittent Avesnes pour Sedan, principauté protestante. Il y épouse Marie Ducloux, fille d’un drapier. Six enfants naissent à Sedan entre 1602 et 1609. Jessé joue au jeu de paume, travaille comme marchand de draps, puis teinturier.
Montcornet (1607‑1608)
Il dirige une teinturerie en Thiérache.
Leyde (1615‑1621)
En 1615, il rejoint ses parents à Leyde, aux Provinces‑Unies. Il fonde une teinturerie avec ses frères Melchior et Gérard. Quatre autres enfants naissent à Leyde.
Mais la vie est difficile : la concurrence hollandaise est rude, l’argent manque, Jessé doit plaider pour une dette de 50 florins.
Il rêve d’un ailleurs.
VI. Le projet américain — Virginie ou Nouvelle‑Néerlande ?
Entre 1620 et 1622, Jessé remue ciel et terre pour obtenir le droit d’émigrer.
Le Round Robin (1621)
Le 5 février 1621, il adresse une pétition circulaire (signatures en ellipse) à l’ambassadeur d’Angleterre, Sir Dudley Carleton, pour fonder une colonie en Virginie.
Refus anglais.
L’accord néerlandais (1622)
Il se tourne vers la Compagnie hollandaise des Indes occidentales. Le 27 août 1622, les États généraux autorisent Jessé à organiser l’émigration.
Le recrutement
Jessé recrute 56 pères de famille, soit 227 personnes, en Hainaut, en Wallonie, en Ardenne, à Leyde, à Avesnes.
C’est un chef de colonie.
VII. 1623 — Les trois navires : Maquereau, Pigeon, Nieuw Nederland

Trois navires sont affrétés :
- Le Maquereau (16 juin 1623) → Hudson.
- Le Pigeon (1ᵉʳ juillet 1623) → Guyane.
- Le Nieuw Nederland (fin 1623) → Manhattan (30 familles).
Jessé embarque sur Le Pigeon, avec dix pères de famille, dont :
- Louis Le Maire (Cambrai)
- Jehan Mousnier de la Montagne (médecin)
- Bartheleme Digan
- Anthoine Descendre
- Jehan Godebon
- Abraham Devillers
- Dominique Masure
- Jehan et Gilles Daynes
VIII. 1623‑1624 — La Guyane, l’Oyapock, Commaribo, la mort de Jessé
L’arrivée en Guyane
Le Pigeon est dérouté par une tempête. Il atteint l’Amazone le 16 octobre 1623. Le 27 décembre, Jessé fonde une petite colonie à Commaribo, sur la rive gauche de l’Oyapock.
Les tribus indiennes
Les relations avec les Yaos sont pacifiques. Les Palicour, Galibi, Karibes vivent dans les vallées, sur des reliefs en “demi‑oranges”.
Le journal de Jessé
Dans son journal, conservé au British Museum, Jessé note :
« nous trouvâmes un cimetière rempli de pots de terre de diverses formes… »
C’est la seule trace écrite de son exploration.
Les conditions extrêmes
La Guyane est un pays difficile : paludisme, virus européens, chaleur écrasante, guerres symboliques entre tribus, dépendance aux Indiens pour les vivres.
La mort de Jessé (22 octobre 1624)
Jessé meurt d’insolation et de fièvres sur les rives de l’Oyapock. Il n’a jamais vu Manhattan.
IX. 1624‑1637 — Manhattan, Nouvelle‑Avesnes, New Amsterdam, New York

Pendant que Jessé explore la Guyane, les autres navires atteignent Manhattan.
Le Maquereau (1623)
Il aborde Manhattan en décembre 1623.
Le Nieuw Nederland (1624)
Il arrive en mai 1624 avec 30 familles wallonnes, flamandes et françaises.
La fondation de Nouvelle‑Avesnes
Les colons fondent un village de cabanes nommé Nouvelle‑Avesnes, en hommage à Jessé.
Ils construisent :
- un moulin,
- un camp bastionné,
- un quai,
- des moulins à vent.
Peter Minuit (Pierre Menuet)
Wallon d’origine, il achète Manhattan en 1626 pour 60 guilders de pacotille.
Les premiers New‑Yorkais
Les premiers bébés nés à Manhattan sont :
- Sarah Rapalie
- Jean Vigne
L’arrivée des enfants de Jessé (1637)
Trois enfants de Jessé arrivent à New Amsterdam :
- Rachel (Sedan, 1609)
- Henry (Sedan, 1606)
- Isaac (Leyde, 1616)
Isaac fonde la branche américaine des Forest.
Wall Street
En 1643, un mur est construit contre les Algonkins. La “Rue du Mur” deviendra Wall Street.
New Amsterdam → New York
- 1635 : Nouvelle‑Avesnes devient New Amsterdam.
- 1664 : les Anglais prennent la ville → New York.
X. La descendance américaine — Roosevelt et les autres
Par Rachel, Jessé est l’ancêtre de :
- Theodore Roosevelt, 26ᵉ président des États‑Unis
- Eleanor Roosevelt, épouse de Franklin Delano Roosevelt
Isaac de Forest, installé à New Amsterdam, laisse sept enfants. La branche américaine vit aujourd’hui dans le Connecticut.
XI. Les monuments — Avesnes et Manhattan (1924)

Battery Park (Manhattan)
Le 20 mai 1924, un monument en pierre de Soignies est inauguré à New York. Il porte l’inscription :
« en mémoire des colons wallons venus en Amérique sous l’inspiration de Jessé de Forest d’Avesnes… »
Avesnes‑sur‑Helpe

Un monument identique est inauguré à Avesnes le même jour. Priscilla de Forest, descendante de Jessé, dévoile la stèle.
Le lycée d’Avesnes porte son nom.
XII. Conclusion — Un homme, une ville, un monde
Jessé de Forest n’a pas fondé New York de ses mains. Il a fondé l’idée de New York. Il a ouvert la voie, recruté les familles, négocié les autorisations, organisé les départs, inspiré les colons.
Ses enfants ont réalisé son rêve. Les Wallons ont bâti les premières cabanes de Manhattan. La “Nouvelle‑Avesnes” est devenue New Amsterdam, puis New York.
Jessé de Forest fut un homme de l’Avesnois, un noble, un teinturier, un exilé, un explorateur, un chef, un pionnier. Il appartient à ces figures qui, par leur courage, changent le cours du monde.
Un Avesnois aux origines de New York.