Chronique d’une institution ancienne face à la France moderne
Introduction : un monde féodal au seuil de sa disparition
Au milieu du XVIIᵉ siècle, l’Avesnois est encore un pays de pairies, de seigneuries, de juridictions anciennes héritées du Hainaut médiéval. Ces pairies, qui forment l’ossature juridique et sociale du territoire, sont des enclaves de pouvoir féodal où s’exercent des droits de justice, des privilèges, des coutumes, des usages transmis de génération en génération. Elles sont les témoins d’un monde qui n’a pas encore basculé dans la centralisation monarchique.
Lorsque la France arrive en 1659, à la faveur du traité des Pyrénées, elle découvre un pays où les pairies sont encore vivantes, actives, respectées. Avesnes, Le Quesnoy, Landrecies, Étrœungt, Sains‑du‑Nord, Maroilles, toutes ces terres possèdent leurs propres règles, leurs officiers, leurs coutumes, leurs tribunaux. La justice y est rendue selon les traditions du Hainaut, les seigneurs y exercent leurs droits, les communautés villageoises y défendent leurs usages.
Mais la France, qui s’apprête à intégrer l’Avesnois dans son royaume, ne peut tolérer longtemps ces enclaves féodales. Elle veut un territoire administré, centralisé, contrôlé. Elle veut une justice royale, un bailliage, des intendants, des subdélégués. Elle veut que l’Avesnois devienne français, non seulement par les traités, mais par ses institutions.
Commence alors une lente disparition des pairies, une transformation progressive, parfois acceptée, parfois contestée, parfois retardée. Et parmi ces résistances, une seigneurie se distingue : la baronnerie d’Étrœungt, qui oppose à la France une ténacité remarquable.
Un pays de pairies : l’héritage du Hainaut espagnol
Avant 1659, l’Avesnois appartient au Hainaut espagnol. Les pairies y sont des institutions anciennes, parfois médiévales, qui structurent la vie locale. Elles possèdent leurs propres officiers, leurs propres tribunaux, leurs propres coutumes. Elles rendent la justice selon les usages du Hainaut, non selon les lois françaises. Elles sont des mondes en miniature, des territoires où le seigneur exerce un pouvoir réel, où les communautés villageoises défendent leurs droits, où les coutumes sont plus fortes que les ordonnances royales.
Ces pairies ne sont pas de simples divisions administratives. Elles sont des identités. Les habitants se disent « gens de la pairie », « sujets de la baronnie », « dépendants de la seigneurie ». Ils connaissent leurs droits, leurs obligations, leurs privilèges. Ils savent ce qu’ils doivent au seigneur, ce qu’ils doivent à la communauté, ce qu’ils doivent à la coutume. La France, lorsqu’elle arrive, se heurte à un monde qui n’a pas été préparé à la centralisation.
1659 : la France découvre les pairies de l’Avesnois
Lorsque le traité des Pyrénées cède à Louis XIV une partie de l’Avesnois, la France découvre un territoire où les pairies sont encore vivantes. Elle ne les supprime pas immédiatement. Elle observe. Elle évalue. Elle comprend que ces institutions sont profondément enracinées. Elle sait que les supprimer brutalement provoquerait des résistances, des contestations, des troubles.
Elle adopte alors une politique prudente. Elle maintient les coutumes locales. Elle laisse les seigneurs exercer leurs droits. Elle ne touche pas aux pairies dans l’immédiat. Elle installe ses garnisons, répare les fortifications, stabilise les impôts, mais elle ne bouleverse pas les structures féodales. Le pays, encore partagé entre souveraineté espagnole et française, vit dans une forme d’entre‑deux institutionnel.
1661 : le bailliage royal d’Avesnes, première fissure dans le monde des pairies
En 1661, un édit royal crée le bailliage d’Avesnes. C’est un tournant. Le bailliage devient la justice royale locale, l’organe de centralisation, le point d’ancrage de l’administration française. Il remplace la prévôté, s’impose comme juridiction supérieure, et commence à absorber les compétences des pairies.
Les seigneurs voient leur pouvoir judiciaire diminuer. Les officiers seigneuriaux doivent composer avec les représentants du roi. Les coutumes du Hainaut sont maintenues, mais elles doivent désormais cohabiter avec les ordonnances françaises. Le monde féodal commence à se fissurer.
Pourtant, les pairies ne disparaissent pas d’un coup. Elles résistent. Elles négocient. Elles tentent de conserver leurs privilèges. Certaines s’adaptent. D’autres s’effacent. Et une, surtout, refuse de se laisser absorber : la baronnerie d’Étrœungt.
La baronnerie d’Étrœungt : une résistance tenace
Étrœungt est une baronnerie ancienne, puissante, respectée. Elle possède des droits de justice étendus, des privilèges importants, une identité seigneuriale forte. Ses officiers sont expérimentés, ses coutumes solidement établies, ses habitants attachés à leurs usages. Lorsque la France tente d’intégrer la baronnerie dans le bailliage royal, Étrœungt résiste.
Cette résistance n’est pas militaire. Elle est administrative. Elle est juridique. Elle est politique. Les officiers seigneuriaux contestent les décisions du bailliage. Ils réclament le maintien des droits féodaux. Ils invoquent les coutumes du Hainaut. Ils retardent l’intégration. Ils multiplient les procédures. Ils défendent leur autonomie.
La France, qui veut éviter les troubles, avance avec prudence. Elle négocie. Elle concède. Elle attend. Elle finit par intégrer la baronnerie, mais tardivement, et non sans concessions. Étrœungt devient l’un des symboles de la résistance des pairies du Hainaut face à la centralisation française.
1678 : Maubeuge devient française, les pairies s’effacent
En 1678, le traité de Nimègue achève la conquête. Maubeuge devient française. L’ensemble de l’Avesnois entre dans le royaume. La France peut désormais appliquer pleinement son administration. Les pairies, déjà affaiblies, commencent à disparaître. Le bailliage d’Avesnes absorbe leurs compétences. Les intendants imposent leurs règlements. Les subdélégués contrôlent les marchés, les milices, les routes. Les coutumes locales subsistent, mais elles sont désormais encadrées par la justice royale.
Entre 1680 et 1700, les pairies s’effacent progressivement. Certaines disparaissent sans bruit. D’autres résistent encore. Mais toutes finissent par être intégrées dans le système français. Le monde féodal du Hainaut s’éteint. Un nouveau monde administratif naît.
Chronologie narrative des pairies dans l’Avesnois (1659–1700)
En 1659, lorsque le traité des Pyrénées cède une partie de l’Avesnois à la France, les pairies du Hainaut sont encore intactes. Elles exercent leurs droits de justice, maintiennent leurs coutumes, protègent leurs privilèges. Rien ne semble devoir troubler leur ancien ordre.
En 1661, l’édit créant le bailliage royal d’Avesnes marque la première fissure. La justice royale s’installe, les officiers seigneuriaux doivent composer avec les représentants du roi, les pairies commencent à perdre de leur autonomie.
Entre 1661 et 1678, la France avance prudemment. Elle maintient les coutumes, négocie avec les seigneurs, intègre progressivement les juridictions locales. Certaines pairies s’effacent sans bruit. D’autres résistent. La baronnerie d’Étrœungt, surtout, défend ses privilèges avec ténacité.
En 1678, le traité de Nimègue achève la conquête. Maubeuge devient française. L’ensemble de l’Avesnois entre dans le royaume. Les pairies, déjà affaiblies, s’effacent peu à peu. Le bailliage absorbe leurs compétences. Les intendants imposent leurs règlements. Les anciennes juridictions du Hainaut disparaissent dans les dernières années du siècle.
Ainsi, entre 1659 et 1700, les pairies du Hainaut ont vécu une lente extinction, une disparition progressive, une intégration sans rupture.
Conclusion : la fin d’un monde, la naissance d’un autre
Entre 1659 et 1700, les pairies du Hainaut dans l’Avesnois ont vécu une lente disparition. Elles ont résisté, contesté, négocié. Elles ont tenté de préserver leurs coutumes, leurs privilèges, leurs identités. Certaines ont cédé rapidement. D’autres ont tenu longtemps. La baronnerie d’Étrœungt, surtout, a incarné cette résistance tenace, cette volonté de conserver un monde ancien face à la centralisation monarchique.
Mais la France, patiente, prudente, déterminée, a fini par imposer son administration. Le bailliage d’Avesnes, les intendants, les subdélégués, les parlements ont absorbé les anciennes juridictions. Les pairies ont disparu. Le Hainaut féodal s’est effacé. L’Avesnois est devenu français, non seulement par les traités, mais par ses institutions.
Ainsi s’est achevée l’histoire des pairies dans l’Avesnois : une disparition sans violence, une résistance sans révolte, une intégration sans rupture. La fin d’un monde ancien, la naissance d’un autre.