Introduction générale
La microtoponymie — l’étude des noms de lieux à l’échelle la plus fine — révèle une dimension souvent invisible du territoire : celle des usages anciens, des paysages vécus, des métiers, des croyances, des structures sociales et des dynamiques historiques qui ont façonné les villages de l’Avesnois. Les trois pages précédentes du site ont posé ce cadre général :
- les frontières linguistiques, qui montrent comment les couches gauloises, latines, germaniques et romanes ont modelé les noms du territoire ;
- les lieux‑dits et microtoponymes, qui dévoilent la mémoire secrète des prés, des bois, des clairières, des pâturages et des appellatifs ruraux ;
- l’origine des noms de villages, qui éclaire les fondations gallo‑romaines et médiévales des communes actuelles.
Cette nouvelle page applique cette grille de lecture à deux communes particulièrement riches : Prisches et Le Favril.
Elles ont été choisies non pour représenter l’ensemble des 153 communes de l’Avesnois, mais parce qu’elles offrent, chacune à leur manière, une densité exceptionnelle de microtoponymes, de voies anciennes, d’hydronymes, de censes et de structures rurales permettant d’illustrer concrètement la méthode.
Prisches constitue un véritable laboratoire toponymique, où les cadastres anciens, les rues médiévales et les appellatifs ruraux composent une mosaïque d’une rare précision.
Le Favril, avec ses formes anciennes, ses voies structurantes, ses censes remarquables et son réseau hydrographique dense, offre un modèle typique de la toponymie avesnoise.
Ces deux études de cas ne prétendent pas constituer un atlas exhaustif, mais proposent une lecture approfondie de deux villages dont la richesse permet de comprendre comment la microtoponymie éclaire l’histoire locale.
I. Prisches : un laboratoire microtoponymique exceptionnel
1. Présentation générale
Prisches est l’une des communes de l’Avesnois possédant le plus grand nombre de noms de lieux. Ces toponymes expriment :
- l’histoire locale,
- la géographie du site,
- les métiers,
- les croyances,
- les structures sociales,
- les usages du territoire.
L’étude des documents anciens révèle une densité exceptionnelle de voies, ruelles, pâturages, hydronymes et appellatifs.

Ci dessus carte générale du village et de ses dépendances historiques. Elle montre la structure d’habitat dispersé typique de l’Avesnois, organisée autour des anciens noyaux ruraux (Campiau, Linières, Béart, Comté, Pas‑de‑Vache…) et des voies médiévales qui reliaient moulins, censes, pâturages et viviers. Cette géographie éclaire la densité exceptionnelle des microtoponymes relevés dans les cadastres anciens.
2. Les rues anciennes : 1335
Le Cartulaire de la terre d’Avesnes (lettre d’amortissement du Comte de Blois) fournit une liste de rues aujourd’hui disparues :
- Rue dou marchet : rue du marché, près du presbytère.
- Rue des ânes : témoigne de l’importance de l’animal comme bête de somme.
- Ruelle Bruillart : dérivé de bruill, “petit bois”.
- Rue du pont de Bouchard : menait au moulin Hazart.
- Rue Donnelet : liée à la fabrication de cordelettes.
- Rue Jaquet le loutrier : métier de chasseur de loutres.
- Rue dou Pont de pierre : passerelle en pierre sur le rieu Saint‑Martin.
Ces noms révèlent un village structuré par les métiers, les bois, les ponts, les moulins.
3. Les rues de 1410
Les comptes de la Terre d’Avesnes ajoutent :
- Rue des Auwes : auwe = eau (latin aqua).
- Ruelle de la Houssoie : lieu planté de houx.
- Rue des Carliers : fabricants de chariots.
- Quémin qui va as Planques : chemin menant à un ponceau.
- Les Fourques : fourches patibulaires (potence).
4. Cadastres 1808 et 1883
Les cadastres révèlent une multitude de ruelles portant des noms de familles, de métiers, de structures agricoles :
- Ruelle Vendois, Morland, Jean Philippe
- Ruelle Lousseau : petit réservoir
- Ruelle de l’Hospice : maison charitable
- Ruelle Maroguise : mare aux guises
- Chemin de la Touilly : lieu d’affrontements (touiller = remuer)
- Clabart : clabot, pièce de terre en creux
- Le Calvaire Cochet, Malgarni, La Fontaine au moine, Les Penlys, Les Cheneaux, Donjon, Pas de vache, etc.
Chaque nom raconte un usage, un relief, un métier, une croyance.
5. Hydronymie

Prisches possède un réseau hydrographique dense :
- Rivièrette (Sambreton / Sambrette)
- Ruisseau de l’Autreppe
- Ruisseau du Grand Toillon
- Ruisseau du Waterlin
- Ruisseau de la Fontaine aux corbeaux
Les hydronymes sont souvent les plus anciens, parfois pré‑latins.
6. Appellatifs ruraux
On retrouve :
- warechaix (biens communaux),
- rejet (pâturages communs),
- campiau (champ d’en haut),
- fays, fagne (hêtre),
- linières (lin ou limite),
- maladrie (léproserie).
Ces appellatifs révèlent les structures sociales médiévales : pauvres, bergers, censes, pâturages.
7. Conclusion pour Prisches
Prisches est un village où les couches linguistiques, les usages du territoire et les structures sociales se lisent dans chaque nom. C’est un cas d’étude idéal pour comprendre la microtoponymie de l’Avesnois.
II. Le Favril : un village modèle de la toponymie avesnoise
1. Présentation générale

Le Favril possède une toponymie cohérente, structurée, révélant :
- une origine gallo‑romaine,
- un réseau viaire ancien,
- des censes remarquables,
- un réseau hydrographique dense,
- des appellatifs ruraux typiques.
2. Origine du nom
Les formes anciennes :
- Faveriil, Villa faverilli (1169)
- Faverillum (XIIe)
- Faverilla, Faveril (XIIIe)
- Fabvril (1513)
- Flavril (XVIe)
L’étymologie renvoie à la fabrerie (forge, atelier), du latin fabrica. La présence de minerai de fer (dolomie ferrique) et de la force hydraulique de la Rivièrette confirme cette origine.
3. Réseau viaire
Le Favril possède un réseau viaire très ancien, documenté dès 1803 :
- Route de Landrecies
- Rue des Tamis (briqueterie)
- Rue Notre‑Dame (chapelle de 1705)
- Route d’Ors (Petit Debout / Grand Debout)
- Chemin de la Cauchiette (cossettes de chicorée ?)
- Ruelle du Bon Dieu de Giblot (chapelle de 1697)
- Rue du Bois (Bois du Toillon)
- Chemin de la Cure (biens fonciers du curé)
- Ruelle Manchette
- Chemin Ste‑Catherine (Carcan)
- Chemin des Quarante (isolement, quarantaine ?)
- Route d’Errouard (Heroir / Errouard)
- Chemin de la Cambotte (jeu du cambot)
- Rue Grenotte
- Rue à Cochons
- Rue de Brique
- Rue du Camp de Bousies
- Rue du Waterlin
- Rue du Moulin
- Rue de la Sablière
- Chemin de la Goëlle
- Chemin de la Boufflette
Chaque voie raconte un métier, un relief, une croyance, une structure sociale.
4. Hydronymie

Le Favril est structuré par un réseau hydrographique dense :
- Riviérette (Sambrette)
- Ruisseau de la Boufflette
- Ruisseau de la Fontaine
- Ruisseau de la Grande Fontaine
- Ruisseau du Grand Toillon
- Ruisseau d’Errouard
- Ruisseau de l’Autreppe (ancienne frontière France / Hainaut)
- Ruisseau du Waterlin
Les hydronymes révèlent les limites anciennes, les censes, les pâturages, les frontières.
5. Censes et structures anciennes
Le Favril possède des censes remarquables :
- Temple d’En Haut
- Temple d’En Bas
- Madame
- Gigaux / Trigaux
- Boufflette
- Alouette
Certaines sont liées aux Templiers, d’autres à des seigneuries d’Avesnes.
6. Conclusion pour Le Favril
Le Favril est un village modèle : il montre comment un nom gallo‑romain, un réseau viaire ancien, des censes médiévales et des hydronymes structurants composent une identité toponymique cohérente.
Conclusion générale
À travers Prisches et Le Favril, la microtoponymie de l’Avesnois apparaît comme une véritable archive du territoire. Les rues médiévales, les hydronymes, les appellatifs ruraux, les censes, les lieux‑dits disparus ou transformés composent un palimpseste où se lisent les pratiques agricoles, les métiers, les croyances, les structures sociales et les dynamiques historiques qui ont façonné ces villages.
Ces deux communes ne sont pas des exceptions : elles sont des portes d’entrée permettant de comprendre comment les noms de lieux racontent l’histoire profonde de l’Avesnois. Si toutes les communes ne disposent pas d’un corpus aussi riche, Prisches et Le Favril suffisent à montrer la puissance de la microtoponymie comme outil d’interprétation du territoire.
Cette page ouvre ainsi la voie à d’autres études ponctuelles, au gré des sources disponibles, et s’inscrit dans la continuité des travaux consacrés aux langues, aux lieux‑dits et aux origines villageoises. Elle offre une lecture sensible et documentée de deux villages dont les noms de lieux constituent une mémoire vivante, encore perceptible dans le paysage actuel.