Simone Jacques‑Yahiel, grande dame de l’Avesnois (1917–2011)

Matricule 27858 – Une vie pour danser, résister et transmettre

Simone Jacques‑Yahiel fut l’une des figures les plus discrètes et les plus lumineuses de l’Avesnois. Danseuse formée en Scandinavie, résistante engagée dans le réseau Brandy, déportée à Ravensbrück puis aux mines de sel de Beendorf, survivante revenue de l’horreur avec 24 kilos et une force intérieure intacte, elle consacra ensuite sa vie à la danse, à la transmission et à la mémoire.
Pendant plus de cinquante ans, elle garda le silence sur ce qu’elle avait vécu. Puis, à partir de 1998, elle devint l’une des grandes voix de la Résistance dans l’Avesnois, racontant aux élèves, aux enseignants et aux associations ce qu’elle avait enfoui depuis si longtemps.
Installée à Bas‑Lieu en 1983, elle y vécut ses dernières années, entourée d’amis, d’anciennes élèves et de compagnons de mémoire.
Simone Jacques‑Yahiel, matricule 27858, laisse derrière elle une vie de courage, de grâce et de fidélité, une vie où la danse, la résistance et la transmission ne cessèrent jamais de se répondre.

Simone Jacques‑Yahiel jeune, avant la Résistance et la déportation. Le visage d’une vie qui n’a pas encore basculé.

I. Origines et enfance : la danse comme héritage familial

Simonne Dorothée Yahiel naît le 18 novembre 1917, au 1 boulevard du Temple, dans le 3ᵉ arrondissement de Paris. Elle grandit dans une famille où la danse est une tradition profondément ancrée. Sa mère, Alice Van Goethem, originaire de Crespin, fut petit rat à l’Opéra d’Anvers. Ses grandes tantes, Charlotte, professeur à l’Opéra de Paris, et Marie, modèle du peintre Edgar Degas, incarnent un héritage artistique exceptionnel.

Très jeune, Simone apprend la danse. Elle y trouve une discipline, une grâce, une force intérieure. Cet art deviendra son refuge, son langage, sa vocation.

II. Une adolescence entre la France, la Suisse et la Scandinavie

La crise des années 1930 oblige la famille à quitter la France. Simone passe son adolescence en Suisse, en Belgique, au Danemark, en Suède et en Finlande. C’est à Helsinki, à l’opéra de la capitale, qu’elle perfectionne son art, suivant les traces de sa mère.

Cette période lumineuse, faite de voyages, de découvertes et de danse, sera bientôt balayée par la montée des périls en Europe.

III. Lyon : la danse professionnelle et les premières ombres

La famille rentre en France et se réfugie à Lyon, en zone libre. Simone reprend la danse et devient danseuse professionnelle, touchant ses premiers salaires, construisant un avenir prometteur.

Mais dans l’ombre des salles de spectacle, une autre vie commence : celle de la Résistance.

IV. Résister en famille : le réseau Brandy

Dès 1940, la famille Yahiel s’engage dans la Résistance, au sein du réseau Brandy, aux côtés du général de Gaulle. Son frère Maurice en devient l’un des piliers. Ses parents accueillent des parachutistes, hébergent des soldats anglais, fabriquent de faux papiers. Tous renseignent le BCRA, le service de renseignement de la France libre.

Simone devient une « hirondelle ». Avec sa bicyclette, elle transporte des messages dans les traboules de Lyon. Profitant de ses séjours à Paris pour la danse, elle transmet des renseignements.

V. Arrestation et prisons : Montluc, Fresnes, Compiègne

Le 27 juin 1943, Simone est arrêtée en gare de Lyon. Le 23 juillet, sa mère est arrêtée à son tour. Elles sont enfermées au Fort de Montluc, puis transférées à Fresnes jusqu’en janvier 1944.

À Fresnes, Simone rencontre Geneviève de Gaulle, nièce du général, et l’abbé Franz Stock, aumônier allemand des prisons parisiennes. Issue d’une famille juive d’Istanbul ayant perdu toute pratique religieuse, Simone n’a reçu aucune éducation religieuse. L’abbé Stock l’accompagne, l’écoute, la guide. Elle reçoit le baptême à Fresnes, juste avant son départ pour Ravensbrück.

En janvier 1944, Simone et sa mère sont transférées à Compiègne, puis déportées.

VI. Déportation : Ravensbrück et Beendorf

Le 2 février 1944, Simone, sa mère et près de mille femmes sont déportées à Ravensbrück. Simone devient le matricule 27858.

Elle reçoit une robe rayée trop grande, marquée d’un triangle rouge, celui des prisonniers politiques. Elle endure les appels interminables, le froid, les exécutions, les travaux forcés. Un jour, un rire nerveux manque de lui coûter la vie lorsqu’une kapo lâche un chien sur elle.

Elle échappe à une sélection d’officiers grâce à un transfert vers les mines de sel de Beendorf, où les conditions sont encore plus terribles. Elle y sabote des pièces destinées à l’aviation allemande. Sa mère manque d’y mourir.

Elles sont libérées le 1er mai 1945, à Hambourg. Simone pèse 24 kilos.

VII. Une famille brisée par la guerre

La guerre détruit la famille Yahiel.

Son père meurt à Buchenwald. Son frère Maurice disparaît au camp de Dora. Son frère Georges revient de Buchenwald, brisé mais vivant. Son frère René est libéré en 1945. Sa mère survit, mais profondément marquée.

De six, ils ne seront plus que quatre. Cette plaie ne se refermera jamais.

VIII. Se reconstruire par la danse

Après la guerre, Simone mettra cinq ans à se reconstruire. La danse professionnelle est désormais impossible. Mais la danse reste son chemin de vie.

En 1950, elle devient professeure de danse à Bruxelles, puis à Maubeuge et Avesnes. Avec sa mère, elle anime onze écoles de danse, en Belgique et en France.

En 1983, elle s’installe définitivement à Bas‑Lieu, rue de la Brasserie.

IX. Une présence discrète mais essentielle dans l’Avesnois

Pendant près de trente ans, Simone Jacques‑Yahiel fut une figure familière de l’Avesnois. Sa silhouette fine, toujours vêtue de noir, était indissociable des cérémonies de la Journée de la Déportation. On la voyait à Avesnes-sur-Helpe, puis à Bachant, aux côtés de Valentin Pilarski, fidèle à la mémoire du général de Gaulle.

Elle ne manquait jamais ces rendez-vous. Pour elle, la mémoire n’était pas un devoir abstrait : c’était une fidélité aux siens, à ses frères disparus, à ses compagnes de Ravensbrück, à ses camarades de Beendorf.

Elle disait souvent que l’essentiel de la vie tenait en quelques mots transmis par ses parents : « Savoir se sacrifier par amour, pour la liberté et la fraternité. »

X. Le silence, puis la parole retrouvée

Pendant plus de cinquante ans, Simone Jacques garde le silence. La douleur est trop grande, les souvenirs trop lourds.

En 1998, un professeur d’histoire du lycée d’Avesnes l’encourage à témoigner. Elle accepte. Ce sera un tournant.

Elle raconte alors son histoire à des centaines d’élèves. Elle devient une passeuse de mémoire, avec une douceur et une précision qui marquent profondément ceux qui l’écoutent.

Elle accompagne les lauréats du Concours de la Résistance et de la Déportation à la préfecture de Lille pendant dix ans.

Elle aimait dire : « L’Histoire est faite de belles histoires mais aussi de sombres périodes. Nous nous devons de tout transmettre. »

XI. Une vie dédiée à la danse

Parallèlement, Simone Jacques continue d’enseigner la danse. Son école d’Avesnes est un événement annuel de la vie locale, réunissant des générations de danseuses.

La danse, pour elle, n’est pas un art : c’est une reconstruction, une respiration, une manière de rendre la vie plus belle après l’horreur.

XII. Dernières années et disparition

Doyenne de Bas‑Lieu, elle reçoit en 2010 le diplôme des combattants de l’armée française. Elle intervient encore au club Agora de Sains‑du‑Nord : ce sera sa dernière apparition publique.

Elle prépare un livre, Ma raison d’être, qui devait être imprimé chez L’Harmattan. Elle en parle encore la veille de sa mort avec un professeur du Cateau.

Simone Jacques‑Yahiel s’éteint le 5 novembre 2011, à l’hôpital de Maubeuge. Elle allait avoir 94 ans.

Ses obsèques ont lieu à Saint‑Hilaire, dans la stricte intimité, selon sa volonté.

Elle rejoint alors ceux qu’elle appelait « ses frères d’armes » et « ses compagnes ».

XIII. Ma raison d’être : un témoignage pour ne jamais oublier

À la fin de sa vie, Simone Jacques‑Yahiel entreprend de rassembler ses souvenirs dans un ouvrage intitulé Ma raison d’être. Ce livre est un hommage à sa famille, à la danse, à la Résistance, à la foi, et à ceux qui l’ont aidée à survivre.

Elle y évoque ses bienfaiteurs : l’abbé Franz Stock, les pères Fischer, Loslever, et Dominique Pire, prix Nobel de la paix en 1958.

Elle y raconte sa jeunesse heureuse, son parcours entre la France, la Belgique et la Scandinavie, son engagement dans le réseau Brandy, sa déportation, sa reconstruction, sa rencontre avec le général de Gaulle, et sa carrière de professeure de danse.

Elle y raconte aussi ses rencontres avec les élèves, les collégiens, les lycéens, les personnes âgées, à qui elle transmet inlassablement un message simple : bannir la haine, source de tous les conflits.

Son témoignage révèle ce qu’elle appelait « le sublime » dans un monde inhumain, une lumière qui subsiste même dans les ténèbres.

XIV. Une vie racontée et étudiée : la mémoire selon L’Observateur

En 2025, L’Observateur de l’Avesnois rappelle que la vie de Simone Jacques‑Yahiel est aujourd’hui étudiée, transmise et documentée, notamment grâce au travail de Marie‑Françoise Potier‑Talon, publié dans le tome 42 des Mémoires de la SAHAA.

Le journal souligne la double vie de Simone : celle d’une danseuse qui, un an avant son arrestation, portait encore tutu et chaussons de satin sur scène, et celle d’une résistante qui transportait des messages, renseignait le réseau Brandy, et participait à la lutte clandestine.

Cette synthèse moderne rappelle que Simone Jacques‑Yahiel est devenue, après la guerre, une professeure de danse renommée, ouvrant des écoles en Belgique et dans le Nord, et qu’elle a consacré les dernières décennies de sa vie à transmettre la mémoire de la Résistance et de la Déportation.

XV. Un hommage durable : l’EHPAD Résidence Simone Jacques

À Avesnes‑sur‑Helpe, l’EHPAD porte aujourd’hui son nom : Résidence Simone Jacques. Ce choix n’est pas anodin. Il témoigne de la reconnaissance de tout un territoire envers celle qui fut à la fois danseuse, résistante, déportée, survivante et passeuse de mémoire. En donnant son nom à une maison de retraite, l’Avesnois a voulu inscrire son souvenir dans la vie quotidienne, au cœur même de la ville où elle enseigna, témoigna et vécut ses dernières années.

La Résidence Simone Jacques est ainsi devenue un lieu de mémoire silencieux, un hommage discret mais profond à une femme dont la vie fut un exemple de courage, de dignité et de transmission.

XVI. Une figure féminine majeure de l’Avesnois

Simone Jacques‑Yahiel demeure l’une des grandes dames de l’Avesnois, une présence discrète mais essentielle dont la vie continue d’éclairer notre territoire. Danseuse formée en Scandinavie, résistante engagée dans le réseau Brandy, déportée à Ravensbrück puis aux mines de sel de Beendorf, survivante revenue de l’horreur avec une force intérieure intacte, elle a su transformer la souffrance en lumière et la mémoire en héritage.

Son parcours, fait de courage, de dignité et de fidélité, incarne ce que l’Avesnois compte de plus précieux : la capacité de se relever, de transmettre et de croire encore en la beauté du monde. Pendant plus de cinquante ans, elle garda le silence sur ce qu’elle avait vécu. Puis, lorsqu’elle accepta de témoigner, elle devint l’une des voix les plus marquantes de la région, parlant aux élèves, aux enseignants, aux associations, avec une douceur et une précision qui touchaient profondément.

Simone Jacques‑Yahiel a également marqué la vie culturelle locale. Ses écoles de danse, ses spectacles, son exigence bienveillante ont formé des générations de danseuses dans l’Avesnois, à Maubeuge, à Avesnes, en Belgique. Pour beaucoup, elle fut une maîtresse de danse, une éducatrice, une présence lumineuse qui donnait confiance et goût de l’effort.

Sa silhouette fine, toujours vêtue de noir, était indissociable des cérémonies de la Journée de la Déportation. Elle ne manquait jamais ces rendez-vous, fidèle à ses compagnes de Ravensbrück, à ses camarades de Beendorf, à ses frères disparus. Elle portait la mémoire comme on porte une flamme : sans bruit, sans emphase, mais avec une fidélité absolue.

Aujourd’hui, son nom vit dans l’Avesnois. Il vit dans les souvenirs de ses élèves. Il vit dans les écoles où elle a témoigné. Il vit dans les cérémonies où elle se tenait droite, malgré les années. Il vit dans l’EHPAD d’Avesnes-sur-Helpe qui porte son nom. Il vit dans les pages de son livre Ma raison d’être. Il vit dans la mémoire de ceux qui l’ont connue.

Simone Jacques‑Yahiel lors d’une cérémonie de mémoire, recevant des fleurs. Une image de reconnaissance, de dignité et de fidélité à ses compagnes de déportation. Photo Patrimoine du doyenné de l’Avesnois

Simone Jacques‑Yahiel laisse une empreinte profonde, une lumière discrète mais essentielle, et un témoignage qui ne doit jamais s’effacer. Elle appartient désormais à l’histoire de l’Avesnois, à celle de la Résistance, et à la grande famille des témoins dont la parole éclaire les générations.

Elle est, et restera, l’une des grandes dames de l’Avesnois.