Chronique d’une terre franche face à la centralisation française
Introduction : une terre franche au cœur du Hainaut féodal
La baronnerie d’Étrœungt est l’une des plus anciennes et des plus singulières seigneuries du Hainaut. Située entre la Grande‑Helpe, la Sambre et la Thiérache, elle forme un territoire à part, une enclave féodale dotée de privilèges étendus, de droits de justice complets, d’une autonomie rare dans la région. Pierret, dans son ouvrage de 1881, rappelle que cette terre franche était un monde en soi, avec ses coutumes, ses usages, ses officiers, ses franchises, ses immunités, et une identité si forte qu’elle survécut longtemps à la disparition des pairies du Hainaut.
Étrœungt n’est pas seulement un bourg. C’est une baronnie, c’est‑à‑dire une seigneurie de haut rang, dont les titulaires exerçaient un pouvoir réel, ancien, reconnu, respecté. Ses seigneurs, issus de la maison d’Avesnes, puis de lignages hennuyers, puis de familles alliées, ont marqué l’histoire locale par leur influence, leur autorité, et parfois leur résistance.
Lorsque la France arrive en 1659, elle découvre un territoire où la baronnie d’Étrœungt est encore vivante, active, intacte. Elle possède ses droits de justice, ses officiers, ses franchises. Elle ne ressemble pas aux villages ordinaires : elle est une terre franche, une juridiction autonome, un héritage du Hainaut médiéval.
Et c’est cette singularité qui explique pourquoi Étrœungt résista si longtemps à l’intégration française.
I. Les origines : une terre franche née du Hainaut médiéval
Les origines d’Étrœungt remontent à l’époque gallo‑romaine, lorsque Duronum, petite station nervienne, se développe sur la voie de Reims à Bavay. Mais la baronnie, en tant qu’institution féodale, apparaît véritablement au XIᵉ siècle, lorsque les seigneurs d’Avesnes, maîtres de la région, organisent leurs terres en fiefs, pairies et seigneuries.
Étrœungt devient alors une terre franche, c’est‑à‑dire une seigneurie dotée de privilèges particuliers : le seigneur y exerce la justice, y perçoit les redevances, y contrôle les usages, y protège les habitants, et y garantit des libertés que l’on ne trouve pas partout.
Pierret rappelle que les habitants d’Étrœungt, dès le Moyen Âge, se désignent fièrement comme « vivant de leur bien », signe d’une autonomie rurale rare dans la région. La terre franche est un espace où les paysans, les manants, les bourgeois jouissent de droits étendus, protégés par le seigneur et par la coutume.
II. Les seigneurs d’Étrœungt : Avesnes, Bouchard, Marguerite, et les lignages hennuyers
La baronnie d’Étrœungt est intimement liée à la maison d’Avesnes, l’une des plus puissantes familles du Hainaut. C’est Gauthier d’Avesnes qui donne Étrœungt en dot à son frère Bouchard, lors de son mariage avec Marguerite de Flandre. Pierret rappelle que le couple vécut à Étrœungt « les plus belles et douces années de leur union », et que leurs fils, Jean et Bauduin d’Avesnes, y naquirent entre 1213 et 1215.
Bouchard d’Avesnes est un personnage fascinant : lettré, savant, versé dans le droit, la théologie, les belles‑lettres. Il termine sa vie dans son manoir d’Étrœungt, et il est probable que son influence intellectuelle ait marqué les habitants, les officiers, et même les pratiques locales.
Après les Avesnes, la baronnie passe à d’autres lignages hennuyers, qui conservent les privilèges, les droits de justice, les franchises. Étrœungt reste une terre seigneuriale forte, respectée, dotée d’une identité propre.
III. Les privilèges féodaux : justice, franchises, immunités
La baronnie d’Étrœungt possède des privilèges étendus, qui expliquent sa résistance future.
Le seigneur y exerce la justice haute, moyenne et basse, c’est‑à‑dire l’ensemble des compétences judiciaires. Il possède un château, un donjon, des officiers seigneuriaux, des jurés, des échevins, un greffier, un mayeur. Il contrôle les redevances, les droits de passage, les amendes, les coutumes.
La terre franche garantit aux habitants :
- des libertés rurales,
- des franchises,
- des usages protégés,
- une autonomie communale,
- une justice locale,
- une protection seigneuriale.
Étrœungt n’est pas un village ordinaire : c’est une juridiction complète, un petit État féodal, un monde autonome.
Ainsi, au milieu du XVIIᵉ siècle, Étrœungt est une terre franche pleinement constituée : une juridiction complète, un monde autonome, un fragment intact du Hainaut féodal. Et c’est précisément cette force institutionnelle qui va entrer en tension avec l’arrivée de la France.
IV. La résistance d’Étrœungt face à la France (1659–1700)
La rencontre entre la baronnie d’Étrœungt et l’administration française n’est pas un simple changement de souveraineté : c’est un choc entre deux mondes, deux systèmes, deux conceptions du pouvoir.
Lorsque la France arrive en 1659, elle découvre un territoire où les pairies du Hainaut sont encore intactes. Avesnes, Le Quesnoy, Landrecies deviennent françaises. Mais Étrœungt, terre franche, baronnie autonome, ne se laisse pas absorber immédiatement.
En 1661, la France crée le bailliage royal d’Avesnes. C’est le début de la centralisation. La justice royale s’installe. Les officiers seigneuriaux doivent composer avec les représentants du roi. Les coutumes du Hainaut doivent cohabiter avec les ordonnances françaises.
Mais Étrœungt résiste.
Cette résistance n’est pas militaire. Elle est administrative. Elle est juridique. Elle est politique. Les officiers de la baronnie contestent les décisions du bailliage. Ils invoquent les coutumes du Hainaut. Ils réclament le maintien des privilèges. Ils retardent l’intégration. Ils multiplient les procédures.
Les formes concrètes de la résistance
Les refus d’enregistrement Les officiers seigneuriaux refusent d’enregistrer certaines ordonnances royales, prétextant que la baronnie relève des coutumes hennuyères.
Les appels au Parlement de Flandre Étrœungt fait appel à Valenciennes, suspendant les décisions françaises pendant des mois.
Les procès de compétence La baronnie affirme sa justice haute, moyenne et basse. Résultat : procès pour déterminer qui doit juger un litige.
Les réclamations de privilèges Les officiers produisent chartes anciennes, actes féodaux, confirmations de franchises.
Les contestations fiscales La France veut imposer de nouveaux impôts. Étrœungt répond : « La baronnie n’a jamais payé ces droits sous les Habsbourg. »
Les résistances des officiers locaux Refus de prêter serment, conflits de nomination, absence volontaire aux audiences.
Les retards volontaires Demandes de copies conformes, consultations de coutumes, avis d’experts, délais supplémentaires.
Ce que dit Pierret
Pierret montre que la baronnie d’Étrœungt est l’une des dernières à céder. Il mentionne :
- contestations de compétence,
- réclamations de privilèges,
- procédures pour maintenir les droits de justice,
- résistances à l’installation des officiers royaux,
- retards dans l’intégration fiscale.
Étrœungt ne se bat pas avec des armes : elle se bat avec des actes, des chartes, des procédures, des arguments juridiques.
Mais aucune résistance, même tenace, ne peut durer éternellement face à la centralisation française. Peu à peu, les procédures s’épuisent, les privilèges s’effritent, les coutumes s’adaptent. La disparition de la baronnie commence.
V. La disparition progressive : 1678–1700
En 1678, le traité de Nimègue achève la conquête. Maubeuge devient française. L’ensemble de l’Avesnois entre dans le royaume. La France peut désormais appliquer pleinement son administration.
Les pairies s’effacent. Le bailliage absorbe leurs compétences. Les intendants imposent leurs règlements. Les subdélégués contrôlent les marchés, les milices, les routes. Les coutumes locales subsistent, mais elles sont désormais encadrées par la justice royale.
Entre 1680 et 1700, la baronnie d’Étrœungt perd progressivement ses privilèges. Les procès de compétence disparaissent. Les appels à Valenciennes deviennent rares. Les officiers seigneuriaux sont remplacés par des officiers royaux. Les franchises rurales sont réduites. Les droits de justice s’éteignent.
La baronnie disparaît comme institution féodale. Mais elle laisse une trace profonde dans la mémoire locale, dans les usages, dans les traditions, dans l’identité du bourg.
VI. Le manoir seigneurial d’Étrœungt : cœur politique et symbole de la baronnie
VI‑A. Le manoir : lieu d’autorité et de justice
Au centre de la baronnie d’Étrœungt se dressait autrefois un manoir seigneurial, aujourd’hui disparu, mais dont la mémoire demeure dans les textes, les usages et les traditions locales. Ce manoir n’était pas un château fort comme ceux d’Avesnes ou du Quesnoy : c’était une résidence seigneuriale, un lieu d’autorité, un centre administratif, un symbole de pouvoir. Il dominait le bourg, surveillait les terres, et incarnait la présence du seigneur dans la vie quotidienne des habitants.
Pierret rappelle que Bouchard d’Avesnes et Marguerite de Flandre y vécurent « les plus belles et douces années de leur union ». C’est dans ce manoir que naquirent Jean et Bauduin d’Avesnes, futurs acteurs majeurs de l’histoire hennuyère. Le bâtiment était donc bien plus qu’une demeure : c’était un foyer politique, un lieu de décision, un espace où se jouaient des fragments de l’histoire du Hainaut.
Le manoir possédait une salle d’audience où le seigneur, ou ses officiers, rendaient la justice haute, moyenne et basse. On y jugeait les litiges ruraux, les affaires de coutume, les conflits de voisinage, les droits d’usage, les redevances. Le greffier y tenait les registres, les échevins y délibéraient, les jurés y prêtaient serment. C’était le cœur judiciaire de la terre franche, un lieu où la coutume du Hainaut s’exerçait pleinement.
Autour du manoir s’organisaient les dépendances : granges, écuries, celliers, jardins, vergers, terres proches. Le seigneur y recevait les redevances, y conservait les archives, y entreposait les biens seigneuriaux. Les habitants y venaient pour les proclamations, les convocations, les assemblées, les audiences. Le manoir était le centre de gravité de la communauté.
Lorsque la France arrive en 1659, c’est dans ce manoir que se cristallise la résistance. Les officiers s’y réunissent pour examiner les ordonnances royales, pour rédiger les mémoires, pour préparer les appels à Valenciennes, pour invoquer les privilèges anciens. Les refus d’enregistrement, les contestations de compétence, les réclamations de franchises prennent forme dans cette salle d’audience où la coutume hennuyère tente de survivre face au droit français.
Le manoir devient alors un bastion administratif, un lieu où l’on défend la terre franche avec les armes du droit. Il incarne la ténacité de la baronnie, sa volonté de préserver ses usages, ses libertés, son autonomie. C’est là que s’exprime la dernière résistance du Hainaut féodal.
Au fil du XVIIᵉ siècle, le manoir perd progressivement ses fonctions. Les officiers royaux remplacent les officiers seigneuriaux. Les audiences se déplacent vers le bailliage d’Avesnes. Les archives seigneuriales s’éteignent. Le bâtiment, privé de son rôle politique, devient une simple demeure rurale avant de disparaître.
Aujourd’hui, il n’en reste plus de traces visibles. Mais son souvenir demeure dans les textes, dans les récits, dans la mémoire du bourg. Le manoir seigneurial d’Étrœungt fut le cœur vivant de la baronnie, le lieu où se décidait la justice, où se défendaient les privilèges, où se transmettait la coutume. Il fut le symbole d’un monde disparu, celui du Hainaut féodal, dont Étrœungt fut l’un des derniers refuges.
VI‑B. Deux éclairages pour comprendre son rôle dans la résistance
- Mini‑description architecturale hypothétique
Bien que le manoir d’Étrœungt ait disparu, les textes et les usages permettent d’en esquisser une image plausible. Il s’agissait probablement d’un bâtiment en pierre bleue et en grès, organisé autour d’une cour intérieure. La façade principale devait comporter un porche charretier, donnant accès à la cour, flanqué d’une tour ou d’un pavillon servant de symbole d’autorité. La salle d’audience, vaste pièce rectangulaire, occupait le rez‑de‑chaussée, avec une grande cheminée, des bancs pour les jurés, et une table pour le greffier.
Les étages abritaient les appartements seigneuriaux : une chambre haute, un cabinet d’étude, une salle de réception. Les dépendances — granges, écuries, celliers, colombier — formaient un ensemble cohérent autour du manoir. L’ensemble n’était pas monumental, mais il exprimait clairement la puissance seigneuriale : un lieu d’ordre, de justice, de gestion, au cœur du bourg.
- Une journée typique dans le manoir seigneurial (vers 1650)
Au lever du jour, les domestiques ouvrent les volets de la salle d’audience. Le greffier arrive le premier : il consulte les registres, prépare les actes, vérifie les redevances dues. Le mayeur et les échevins entrent ensuite, saluent, s’installent. Les habitants commencent à arriver : un litige de bornage, une affaire de pâture, une contestation de redevance. Le seigneur, ou son lieutenant, préside l’audience. Les jurés prêtent serment. Les décisions sont prises selon la coutume du Hainaut.
À midi, la salle se vide. Le seigneur déjeune dans ses appartements, parfois avec des officiers ou des notables du bourg. L’après‑midi est consacré à la gestion : lecture des chartes, vérification des droits, rédaction des actes, entretien des terres. Les domestiques circulent entre les dépendances, les chevaux sont soignés, les archives rangées.
En fin de journée, le manoir redevient silencieux. Les portes sont fermées, les registres rangés, les feux éteints. Le bâtiment veille sur le bourg, comme un symbole de stabilité et d’autorité.
Chronologie narrative des seigneurs d’Étrœungt
Depuis les premiers siècles de la féodalité, la baronnie d’Étrœungt passe entre les mains de lignages puissants du Hainaut. Les Avesnes en sont les maîtres les plus anciens et les plus illustres. Gauthier d’Avesnes donne la terre en dot à son frère Bouchard, lorsque celui‑ci épouse Marguerite de Flandre. Le couple vit à Étrœungt ses années les plus heureuses, et c’est dans le manoir seigneurial que naissent, entre 1213 et 1215, Jean et Bauduin d’Avesnes, futurs acteurs majeurs de l’histoire hennuyère.
Après Bouchard, la baronnie passe à d’autres branches de la maison d’Avesnes, puis à des familles alliées, qui conservent les privilèges, les droits de justice, les franchises. Chaque seigneur, selon son caractère, renforce ou assouplit les coutumes, protège les habitants ou impose ses droits, mais tous maintiennent l’autonomie de la terre franche.
Au fil des siècles, les seigneurs d’Étrœungt exercent une autorité réelle : ils rendent la justice, administrent les biens, défendent les usages, protègent les communautés rurales. Leur manoir domine le bourg, leur nom marque les actes, leurs officiers règlent les litiges. La baronnie demeure un monde à part, un territoire où la coutume du Hainaut s’exerce pleinement.
Lorsque la France arrive en 1659, les seigneurs d’Étrœungt défendent leurs droits avec ténacité. Ils contestent les décisions du bailliage, invoquent les privilèges anciens, retardent l’intégration. Leur résistance, administrative et juridique, se prolonge jusque dans les dernières années du XVIIᵉ siècle. Ce sont les derniers seigneurs du Hainaut à céder devant la centralisation française.
Ainsi, du XIIᵉ au XVIIIᵉ siècle, les seigneurs d’Étrœungt ont incarné la continuité d’un monde féodal, la force d’une coutume, la persistance d’une identité locale. Leur histoire est celle d’une terre franche qui a survécu plus longtemps que les autres.
Conclusion : une terre franche, un monde disparu
La baronnie d’Étrœungt est l’un des plus beaux exemples de résistance féodale dans l’Avesnois. Elle a défendu ses privilèges, ses coutumes et ses droits de justice avec une ténacité rare. Elle a incarné un monde ancien, celui du Hainaut médiéval, face à la France moderne. Entre le XIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, elle fut une terre franche, une juridiction autonome, un refuge seigneurial, un espace de libertés rurales, un symbole de résistance administrative.
Le manoir seigneurial, aujourd’hui disparu, fut le cœur vivant de cette autonomie. C’est là que se rendaient les audiences, que se conservaient les chartes, que se préparaient les mémoires, que se décidaient les recours. C’est là que la coutume hennuyère tenta de survivre face au droit français. Le manoir fut le théâtre silencieux de la dernière résistance du Hainaut féodal.
Sa disparition, lente, progressive, sans violence, marque la fin d’un monde. Mais son souvenir demeure dans les usages, dans les traditions, dans la mémoire du bourg. Étrœungt n’est pas seulement un village : c’est une ancienne baronnie, une terre franche, un héritage du Hainaut, un fragment d’histoire féodale qui a survécu plus longtemps que les autres. Et c’est cette singularité — cette autonomie, cette justice locale, cette résistance — qui fait d’Étrœungt l’un des lieux les plus fascinants de l’Avesnois.