Introduction
Le site de Bagacum Nerviorum, capitale de cité de la Gaule Belgique, constitue depuis plus de deux siècles un terrain d’étude privilégié pour l’archéologie du nord de la France. Les recherches menées depuis le XIXᵉ siècle reflètent l’évolution des méthodes archéologiques, depuis l’érudition antiquaire jusqu’aux analyses physico‑chimiques contemporaines. Cette étude propose une synthèse historiographique complète, fondée sur une approche strictement chronologique, intégrant l’ensemble des fouilleurs et chercheurs ayant contribué à la connaissance du site. Elle met en lumière leurs apports, leurs limites, leurs publications et leur rôle dans la construction progressive de l’histoire archéologique de Bavay.
1. Les antiquaires et les premières découvertes (1800–1907)
1.1. Les érudits locaux et les premières mentions
Les premières mentions de vestiges antiques à Bavay apparaissent dès le début du XIXᵉ siècle dans les travaux d’érudits locaux. Ils signalent inscriptions, fragments architecturaux, monnaies et objets divers mis au jour lors de travaux agricoles ou de terrassement. Ces découvertes, souvent fortuites, sont publiées dans des bulletins savants régionaux, mais ne donnent lieu à aucune investigation systématique. Les interventions ponctuelles menées au cours du siècle révèlent des éléments du forum, des thermes et de l’enceinte du Bas‑Empire, mais les méthodes employées, dépourvues de stratigraphie, limitent fortement l’interprétation des vestiges.
1.2. Les découvertes fortuites et les limites méthodologiques
Les fouilles du XIXᵉ siècle sont marquées par l’absence de méthode scientifique. Les objets sont collectés pour leur valeur esthétique ou historique, sans enregistrement précis du contexte. Les structures sont souvent détruites avant d’être documentées. Cette période fournit néanmoins une documentation précieuse, bien que fragmentaire, sur les premières découvertes bavaisiennes.
1.3. La fondation de la Société des Amis de Bavay (1906)
La prise de conscience patrimoniale s’affirme à la fin du siècle. En 1906, la Société des Amis de Bavay est fondée afin de préserver les objets découverts et d’encourager la création d’un musée local. Cette initiative marque le début d’une véritable politique de conservation et d’étude du site.
2. La naissance du musée et les sablières : Maurice Hénault (1907–1939)
2.1. Création du musée (1907–1924)
En 1907, la Société des Amis de Bavay fonde le premier musée, installé dans une maison de la rue Jordanez. Les collections, alimentées par des dons, achats et dépôts privés, croissent rapidement. En 1914, elles sont transférées dans l’ancien presbytère de la rue Saint‑Maur. Le musée municipal est inauguré officiellement en 1924. Les registres d’inventaire tenus entre 1907 et 1934 constituent une source précieuse pour l’étude des découvertes anciennes, comportant dessins, frottis et parfois photographies.
2.2. Maurice Hénault : archiviste, érudit, fouilleur
Maurice Hénault (1867–1945), archiviste de Valenciennes, joue un rôle déterminant dans l’histoire des fouilles bavaisiennes. Surveillant officiel des sablières dès 1911, il devient directeur officieux des fouilles en 1920, fonde la revue Pro Nervia en 1923 et dirige le musée de Bavay de 1918 à 1936. Il travaille avec deux terrassiers formés par lui, Gaston Quévy et Joseph Sautois, qui surveillent les fronts de taille en son absence.
Ses méthodes, bien que rigoureuses pour l’époque, restent pré‑scientifiques. Ses notes de fouille comportent des descriptions sommaires, des listes d’objets et des croquis naïfs. Les datations qu’il propose reposent essentiellement sur l’identification des monnaies et des estampilles de potiers, souvent erronées.
2.3. Les sablières : un gisement archéologique majeur
Les carrières de sable situées au sud de Bavay livrent entre 1908 et 1937 un ensemble exceptionnel de vestiges : tombes, fosses domestiques, silos, puits, dépôts, objets gallo‑romains en masse. Hénault recense 520 structures, mais ses descriptions lacunaires rendent leur interprétation délicate. Il interprète les sablières comme une vaste nécropole, vision remise en cause par les recherches ultérieures.
2.4. Les collaborateurs de Hénault : Gondry, Darche, Quévy, Sautois
Hénault s’appuie sur plusieurs collaborateurs essentiels. Ernest Gondry et Paul Darche contribuent à l’inventaire des collections. Gaston Quévy et Joseph Sautois, terrassiers formés par Hénault, surveillent les fronts de taille et assurent la continuité des fouilles en son absence. Leur rôle, souvent sous‑estimé, est crucial dans la collecte des données.
2.5. Limites méthodologiques et héritage scientifique
Malgré ses limites méthodologiques, Hénault constitue une documentation irremplaçable pour l’étude des nécropoles bavaisiennes. Ses archives, ses inventaires et ses publications ont profondément marqué la recherche locale et continuent d’alimenter les relectures modernes.
3. La tombe 795 de la sablière Dehon : une inhumation triple (1934)
3.1. Contexte de la découverte
La sablière Dehon livre des découvertes sporadiques dès 1914–1918 et 1922–1928, mais Hénault ne commence à y numéroter les structures qu’en 1931. En 1934, il supervise la fouille de vingt‑deux sépultures à inhumation, qu’il décrit dans ses notes manuscrites et publie l’année suivante dans le Bulletin archéologique du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques.
Le plan général des sépultures mises au jour en 1934 est conservé sous la forme d’un schéma publié par Hénault :

Dehon, publié par M. Hénault en 1935 dans le Bulletin archéologique du Comité des
Travaux Historiques et Scientifiques.
3.2. Description de la fosse
La tombe 795 se présente comme une fosse orientée nord‑est / sud‑ouest, mesurant environ 2 m sur 1,5 m et recouverte de 80 cm de terre végétale. Trois individus y sont inhumés tête‑bêche : deux avec la tête au nord‑est encadrent un troisième individu dont la tête est orientée au sud‑ouest.
3.3. Le bloc de pierre bleue
Hénault signale la présence, à la hauteur des genoux de l’individu central, d’un bloc carré de pierre bleue locale mesurant 40 cm de côté. Dans deux tombes voisines, des blocs similaires sont placés sur la poitrine des défunts. Ce geste peut être interprété comme une mesure de protection de la tombe ou comme une pratique apotropaïque visant à immobiliser le défunt.
3.4. Une inhumation triple
Les inhumations multiples sont relativement nombreuses dans les sablières, mais les inhumations triples sont rares : seules deux sont connues, dont la tombe 795. Hénault identifie les deux individus latéraux comme un homme et une femme, et l’individu central comme un enfant, interprétant la tombe comme celle d’un enfant entouré de ses parents. Cette hypothèse, fondée sur des critères morphologiques approximatifs, ne peut être vérifiée en l’absence de données anthropologiques, les squelettes ayant disparu des collections du musée après 1939.
3.5. Le mobilier funéraire
La tombe 795 constitue l’un des rares cas où Hénault numérote les objets et les positionne précisément sur un croquis. Le mobilier, conservé en grande partie au Forum antique de Bavay, comprend principalement de la vaisselle céramique : un chaudron miniature en céramique commune grise, une bouilloire à bec tréflé, une cruche à pâte savonneuse, un pot globulaire, deux coupelles bilobées et une assiette en terra rubra. Ces objets, souvent miniaturisés, évoquent le culte du foyer et la symbolique du banquet funéraire.
Trois lampes en terre cuite complètent l’ensemble : une lampe bylichnis Loeschcke III ornée d’un masque de théâtre, placée aux pieds de l’individu central, et deux petites lampes de firme disposées de part et d’autre de sa tête. La présence de lampes dans une inhumation est rare à Bavay, où elles apparaissent plus fréquemment dans les sépultures à incinération.
Un petit pot à onguent en verre, associé à une épingle en os aujourd’hui disparue, témoigne du mundus muliebris. Des fragments d’objets en fer, non décrits par Hénault, complètent le mobilier.
3.6. Datation
Hénault propose de dater la tombe « au plus tard du IIᵉ siècle ap. J.‑C. ». La typologie du mobilier, notamment les coupelles bilobées en terra rubra, les lampes de firme et le pot à onguent dérivé du type Isings 68, confirme une datation du IIᵉ siècle, avec une possible extension au début du IIIᵉ siècle.
3.7. Interprétation
La tombe 795 est moins révélatrice des pratiques funéraires que des méthodes de Hénault. Son intérêt pour les sépultures « remarquables », son approche livresque et la priorité qu’il accorde à l’enregistrement des objets plutôt qu’à l’observation du contexte archéologique limitent la portée de ses interprétations. Néanmoins, ses archives constituent une documentation précieuse pour l’étude des nécropoles bavaisiennes.
4. Les fouilles programmées (1940–1990)
4.1. La reprise des recherches après 1945 : Henri Biévelet
4.1.1. Henri Biévelet : publications, apports et limites
Après la Seconde Guerre mondiale, l’activité archéologique à Bavay est relancée sous l’impulsion du chanoine Henri Biévelet, qui succède à Maurice Hénault à la tête du musée et des recherches locales. Son rôle est essentiel dans la transition entre l’érudition des premières décennies du XXᵉ siècle et l’archéologie plus structurée qui se met en place à partir des années 1960.
Biévelet publie plusieurs articles dans Pro Nervia et dans des bulletins régionaux, consacrés principalement à la mise en valeur des découvertes anciennes. Ses travaux portent notamment sur les sépultures des sablières, les inscriptions, les objets lapidaires et les découvertes fortuites réalisées dans l’agglomération. Il s’attache à réorganiser les collections du musée, à inventorier les objets issus des fouilles anciennes et à corriger certaines erreurs d’attribution commises par ses prédécesseurs.
Son apport principal réside dans la systématisation de l’enregistrement des découvertes, même si ses méthodes restent encore éloignées des standards stratigraphiques modernes. Biévelet tente de replacer les objets dans leur contexte, mais il demeure tributaire des descriptions lacunaires de Hénault et de l’absence de documentation taphonomique. Ses publications, souvent descriptives, constituent néanmoins une source précieuse pour la connaissance des collections anciennes et pour la reconstitution de l’histoire des fouilles bavaisiennes.
Biévelet joue également un rôle important dans la sensibilisation du public et des autorités locales à l’importance du site. Il contribue à la consolidation du musée municipal et prépare le terrain pour les grandes campagnes de fouilles programmées des années 1960. Ses travaux, bien que marqués par les limites méthodologiques de leur époque, constituent une étape indispensable dans l’évolution de la recherche archéologique à Bavay.
4.2. Les années 1950–1960 : René Jolin et la relecture des sablières
René Jolin occupe une place essentielle dans l’histoire des recherches bavaisiennes, bien que son nom soit souvent éclipsé par ceux de Hénault ou de Will. Dans les années 1950–1960, il entreprend un travail fondamental : la relecture critique des archives de Maurice Hénault. Là où ce dernier voyait une vaste nécropole homogène, Jolin met en évidence la diversité fonctionnelle des structures mises au jour dans les sablières.
En confrontant les descriptions anciennes aux observations de terrain encore visibles, il identifie des fosses domestiques, des structures artisanales, des silos et des puits, démontrant que le secteur sud de Bavay correspondait à un suburbium complexe, mêlant habitat, activités artisanales et espaces funéraires. Cette requalification du paysage archéologique constitue une rupture majeure dans l’interprétation du site.
Jolin s’intéresse également aux ateliers de potiers et aux traces d’activités artisanales, ouvrant la voie aux analyses typologiques et fonctionnelles qui seront approfondies par Loridant dans les années 1990. Son approche, plus stratigraphique et plus critique que celle de ses prédécesseurs, marque une étape décisive dans la transition vers une archéologie scientifique à Bavay.
4.3. Les années 1960–1980 : Jean‑Louis Boucly et la documentation du forum
Jean‑Louis Boucly joue un rôle déterminant dans les fouilles programmées menées à Bavay entre les années 1960 et 1980. Technicien méticuleux, il se distingue par la qualité exceptionnelle de ses relevés, plans, coupes et élévations, réalisés avec une précision qui en fait encore aujourd’hui une référence pour les chercheurs travaillant sur le forum.
Son travail graphique permet de conserver la mémoire de nombreux états du monument avant les restaurations modernes. Ses relevés constituent une documentation irremplaçable pour comprendre les phases de construction, les reprises, les effondrements et les circulations internes du forum. Boucly participe également à la documentation photographique du site, produisant un corpus d’images qui témoigne de l’évolution des fouilles et des structures visibles.
Il occupe ainsi une position charnière entre l’archéologie descriptive héritée de l’entre‑deux‑guerres et l’archéologie stratigraphique qui s’impose dans les années 1980. Son apport, discret mais fondamental, a permis de stabiliser la connaissance du forum et de préparer les analyses ultérieures menées par Geoffroy, puis par Deru et Louvion.
4.4. La campagne de 1962 : Will et la stratigraphie monumentale
4.4 1. Les fouilles de Will (1962) : méthodes, résultats et portée scientifique.
Les fouilles menées en 1962 par Will marquent une rupture méthodologique majeure dans l’histoire des recherches bavaisiennes. Elles s’inscrivent dans un contexte de renouvellement de l’archéologie française, caractérisé par l’adoption progressive de méthodes stratigraphiques, l’usage systématique du relevé et la volonté de comprendre l’organisation urbaine dans sa globalité.
L’intervention de Will porte principalement sur l’enceinte du Bas‑Empire et sur plusieurs secteurs du forum. Ses travaux permettent de documenter de manière précise les techniques de construction de l’enceinte tardive, notamment l’emploi de blocs de remploi, la structure interne du mur et l’organisation des tours. Il met également au jour des tronçons de voirie et des niveaux d’occupation associés, contribuant à préciser la topographie urbaine de la ville antique.
L’un des apports majeurs de Will réside dans la distinction des phases de construction du forum et de ses abords. Ses observations stratigraphiques, bien que limitées par les moyens de l’époque, permettent d’identifier plusieurs états successifs du monument, confirmant l’existence d’un premier forum augustéen, suivi d’un vaste programme de reconstruction au IIᵉ siècle. Ces conclusions seront reprises, affinées et confirmées par les travaux ultérieurs de Geoffroy, puis par les analyses physico‑chimiques et archéomagnétiques publiées en 2019.
Les fouilles de Will se distinguent également par une documentation plus rigoureuse que celle de ses prédécesseurs. Les relevés, plans et coupes qu’il produit constituent encore aujourd’hui une base de travail pour les chercheurs. Ses travaux contribuent à replacer Bavay dans le contexte plus large des capitales de cité de Gaule Belgique et à souligner l’importance de son programme monumental.
Enfin, les interventions de 1962 jouent un rôle déterminant dans la prise de conscience nationale de l’importance du site. Elles participent à la reconnaissance scientifique de Bavay et préparent les grandes campagnes de fouilles programmées des décennies suivantes.
4.5. Les années 1980–1990 : Geoffroy et les états du forum
Les campagnes de fouilles dirigées par Geoffroy dans les années 1980–1990 constituent une étape majeure dans la compréhension du forum de Bavay. S’appuyant sur les relevés précis de Boucly et sur les observations stratigraphiques de Will, Geoffroy entreprend une analyse fine des élévations et des niveaux d’occupation, permettant d’identifier plusieurs états successifs du monument.
Il distingue notamment la basilique jaune, attribuée au Iᵉʳ siècle, et la basilique rose, datée des IIᵉ–IIIᵉ siècles, révélant un vaste programme de reconstruction et de monumentalisation. Cette distinction, aujourd’hui fondamentale, repose sur une lecture stratigraphique rigoureuse des maçonneries, des mortiers et des techniques de construction.
Geoffroy contribue également à la compréhension des circulations internes du forum, des accès, des phases d’abandon et des réaménagements tardifs. Ses travaux préparent directement les restaurations et les mises en valeur du site réalisées au XXIᵉ siècle, et constituent un socle indispensable pour les analyses physico‑chimiques et archéomagnétiques publiées en 2019.
5. Les fouilles préventives et diagnostics (1990–2020)
5.1. Les opérations de la Fache des Prés Aulnoys (1994–1995)
Les opérations menées à la Fache des Prés Aulnoys dans les années 1994–1995 constituent l’un des premiers grands chantiers préventifs à Bavay. Elles révèlent un ensemble de structures domestiques et artisanales, confirmant l’existence d’un suburbium densément occupé au sud de la ville antique. Les fouilles mettent au jour des fosses dépotoirs, des niveaux d’occupation, des traces d’ateliers et plusieurs fosses de rejet liées à des activités métallurgiques. Ces découvertes permettent de mieux comprendre l’organisation des quartiers périphériques, longtemps considérés comme exclusivement funéraires à la suite des interprétations de Hénault. Elles montrent au contraire une cohabitation étroite entre habitat, artisanat et espaces funéraires, caractéristique des périphéries urbaines gallo‑romaines.
5.2. Rue de la Gare et les nécropoles du sud‑ouest
Les fouilles préventives menées rue de la Gare au début des années 2000 apportent des données essentielles sur l’extension des nécropoles du sud‑ouest. Plusieurs sépultures à inhumation et à incinération y sont mises au jour, accompagnées d’un mobilier funéraire varié.
Ces découvertes confirment que les nécropoles s’étendaient bien au‑delà des sablières fouillées par Hénault, et qu’elles étaient structurées en plusieurs pôles successifs, probablement liés à l’évolution du réseau viaire et des zones d’habitat.
5.3. Diagnostics du centre‑ville
Les diagnostics réalisés dans le centre‑ville de Bavay au cours des années 2000 et 2010 révèlent une stratigraphie complexe, marquée par des niveaux d’occupation antiques, médiévaux et modernes. Ces interventions permettent d’identifier des tronçons de voirie antique, des niveaux de circulation, des fosses domestiques et des structures maçonnées appartenant à des bâtiments périphériques du forum. Elles contribuent à affiner la carte archéologique du cœur urbain et à mieux comprendre l’évolution du tissu urbain entre l’Antiquité et l’époque moderne.
5.4. Interventions autour du cryptoportique
Les travaux de restauration et de consolidation du cryptoportique, menés dans les années 2010, s’accompagnent de fouilles préventives qui révèlent des niveaux d’occupation tardifs, des phases d’effondrement et des réaménagements médiévaux. Ces interventions permettent de préciser la chronologie de l’abandon du forum et de documenter les transformations du monument dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge.
5.5. Apports à la compréhension du suburbium
L’ensemble des fouilles préventives menées entre 1990 et 2020 renouvelle profondément la compréhension du suburbium bavaisien. Elles montrent une occupation continue, dense et diversifiée, où se mêlent habitat, artisanat, espaces funéraires et zones de circulation. Elles permettent également de replacer les découvertes anciennes dans un cadre topographique cohérent, en corrigeant les interprétations héritées de Hénault.
6. Les recherches scientifiques récentes (2017–2023)
6.1. Le Trésor des bronzes : analyses du C2RMF
Le Trésor des bronzes de Bavay fait l’objet, à partir de 2017, d’une série d’analyses physico‑chimiques menées par le C2RMF. Ces études portent sur la composition des alliages, les techniques de fabrication, les traces d’usure et les dépôts de corrosion. Elles permettent d’identifier les ateliers de production, de distinguer les pièces locales des importations et de mieux comprendre les circuits économiques de la cité des Nerviens.
6.2. Les travaux de Deru & Louvion (2019)
L’étude publiée par Deru et Louvion en 2019 constitue une avancée majeure dans la compréhension du forum. Elle combine analyses pétrographiques, physico‑chimiques et archéomagnétiques pour caractériser les matériaux de construction. Les auteurs identifient plusieurs ateliers de production de briques et de tuiles, situés dans le territoire proche de Bavay, et proposent une datation archéomagnétique du second forum autour de 180–200 ap. J.‑C. Cette datation, fondée sur des méthodes scientifiques robustes, confirme les observations stratigraphiques de Will et les analyses architecturales de Geoffroy.
6.3. Archéomagnétisme et datation du second forum
Les mesures archéomagnétiques réalisées sur les briques du forum permettent de dater précisément les phases de construction et de reconstruction. Elles révèlent un programme monumental ambitieux au tournant des IIᵉ et IIIᵉ siècles, marqué par l’édification de la basilique rose et la réorganisation des espaces publics.
6.4. Analyses physico‑chimiques et identification des ateliers
Les analyses physico‑chimiques des mortiers, briques et tuiles permettent d’identifier les sources d’approvisionnement en matériaux et les techniques de fabrication. Elles montrent une standardisation croissante des matériaux au cours du IIᵉ siècle, signe d’une organisation centralisée des chantiers publics.
6.5. Modélisation 3D et renouvellement de la lecture monumentale
Les données issues des fouilles anciennes et récentes sont intégrées dans des modèles 3D qui permettent de restituer les élévations du forum. Ces modélisations offrent une nouvelle lecture du monument, mettant en évidence la monumentalité de la basilique, la complexité des circulations internes et l’articulation entre les différents espaces publics.
7. La mise en valeur du site (2010–2022)
7.1. Le parcours couvert
Le parcours couvert, inauguré entre 2019 et 2022, constitue une étape décisive dans la valorisation du site. Il protège les vestiges du forum, les met en scène et offre au public une lecture claire des structures. Ce dispositif, conçu en concertation avec les archéologues, intègre les données les plus récentes et propose une médiation renouvelée.
7.2. La restauration du cryptoportique
La restauration du cryptoportique s’accompagne d’une étude approfondie des maçonneries, des mortiers et des phases d’effondrement. Ces travaux permettent de stabiliser le monument, de le rendre accessible au public et de mieux comprendre son évolution entre l’Antiquité et l’époque moderne.
7.3. Les dispositifs de médiation
La mise en valeur du site s’appuie sur des dispositifs de médiation innovants : panneaux explicatifs, maquettes, reconstitutions 3D, parcours immersifs. Ces outils permettent de rendre accessibles des données complexes et de replacer les vestiges dans leur contexte historique.
7.4. Une nouvelle lecture du forum
L’ensemble des travaux de mise en valeur offre une nouvelle lecture du forum, fondée sur les recherches scientifiques récentes. Le site apparaît désormais comme un complexe monumental cohérent, dont les différentes phases de construction et de transformation sont clairement identifiées.
Conclusion
L’histoire des fouilles de Bavay illustre, mieux que tout autre site du nord de la Gaule, l’évolution de l’archéologie française depuis deux siècles. Des premières découvertes antiquaires du XIXᵉ siècle aux analyses physico‑chimiques et archéomagnétiques du XXIᵉ siècle, le site a servi de laboratoire permanent où se sont expérimentées, successivement, les méthodes, les outils et les questionnements de chaque génération de chercheurs.
Les archives de Maurice Hénault, malgré leurs limites méthodologiques, demeurent une source irremplaçable pour l’étude des nécropoles bavaisiennes et pour la reconstitution du suburbium antique. Leur relecture critique par Jolin, Loridant et Garny a permis de dépasser l’image d’une nécropole homogène pour révéler un paysage complexe, mêlant habitat, artisanat et pratiques funéraires. Les fouilles programmées menées de 1940 à 1990 — de Biévelet à Geoffroy, en passant par Boucly et Will — ont profondément renouvelé la compréhension du forum, de ses phases de construction et de ses transformations successives. Elles ont également permis de stabiliser une documentation graphique et stratigraphique qui constitue aujourd’hui encore un socle indispensable.
Les fouilles préventives et diagnostics réalisés depuis les années 1990 ont enrichi cette vision en révélant l’étendue et la densité du suburbium, en documentant de nouveaux secteurs funéraires et en affinant la topographie urbaine. Les recherches scientifiques récentes, fondées sur des méthodes d’analyse avancées — pétrographie, physico‑chimie, archéomagnétisme, modélisation 3D — ont apporté une précision inédite à la datation des phases monumentales et à l’identification des ateliers de production.
Enfin, les opérations de mise en valeur menées entre 2010 et 2022 ont permis de restituer au public un forum monumental dont la lecture est désormais éclairée par plus d’un siècle de recherches. Le parcours couvert, la restauration du cryptoportique et les dispositifs de médiation offrent une vision renouvelée du site, intégrant les apports les plus récents de l’archéologie.
Bavay apparaît aujourd’hui comme un observatoire privilégié de l’urbanisme gallo‑romain, un terrain d’étude majeur pour les pratiques funéraires, un centre de production artisanale structuré, et un site de référence pour l’histoire des méthodes archéologiques. Loin d’être figé, il demeure un chantier scientifique vivant, où chaque génération apporte sa pierre à l’édifice d’une connaissance toujours en construction.
Bibliographie
Sources anciennes et archives
Hénault, M. Notes de fouilles, archives manuscrites, 1911–1936.
Société des Amis de Bavay Registres d’inventaire du musée, 1907–1934.
Travaux de synthèse et études des fouilleurs
Biévelet, H. Articles divers dans Pro Nervia, 1936–1960.
Jolin, R. Recherches sur les sablières de Bavay, archives et rapports, années 1950–1960.
Loridant, F. Typologie des structures des sablières de Bavay, mémoire, 1992.
Garny, C. Étude des sépultures tardives de Bavay, 1974.
Geoffroy, J. Fouilles du forum de Bavay, rapports internes, 1980–1990.
Will, J. Fouilles de l’enceinte et du forum, rapport, 1962.
Recherches récentes (2017–2023)
Deru, X., Louvion, A. « Le forum de Bavay : analyses des matériaux », Gallia, 2019.
Deru, X., Louvion, A. Études complémentaires sur les matériaux de construction du forum de Bavay, 2023.
C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France) Analyses physico‑chimiques du Trésor des bronzes de Bavay, rapports scientifiques, 2017–2021.
Fouilles préventives et diagnostics (INRAP et autres opérateurs)
INRAP Fache des Prés Aulnoys : rapport de fouille préventive, 1994–1995.
INRAP Rue de la Gare : diagnostic archéologique et fouille préventive, rapport, années 2000.
INRAP / Service archéologique municipal Diagnostics du centre‑ville de Bavay, rapports successifs, 2000–2020.
Service régional de l’archéologie (SRA) Dossiers de prescriptions et rapports de synthèse, 1990–2020.
Études thématiques et techniques
C2RMF Études métallographiques et isotopiques sur les bronzes de Bavay, 2018–2022.
Laboratoire d’archéomagnétisme (CNRS) Datation archéomagnétique des briques du forum de Bavay, 2018–2019.
Laboratoire de pétrographie (Université de Lille) Analyses pétrographiques des matériaux de construction du forum, 2017–2020.
Mise en valeur et médiation
Forum antique de Bavay – Département du Nord Dossiers scientifiques et techniques du parcours couvert, 2018–2022.
Architectes du patrimoine / DRAC Hauts‑de‑France Restauration du cryptoportique : dossier scientifique, 2015–2019.