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L’aqueduc romain de Bavay : un monument disparu, une histoire retrouvée
Ce dossier présente l’un des ouvrages hydrauliques les plus remarquables du nord de la Gaule : l’aqueduc romain de Bavay, qui acheminait l’eau depuis les sources de Floursies et d’Éclaibes jusqu’à la capitale des Nerviens, Bagacum. Long de près de vingt‑neuf kilomètres, il franchissait vallées et plateaux, traversait la Sambre sur un pont monumental et alimentait la ville antique en eau courante.
Aujourd’hui, presque rien n’en subsiste en surface. Pourtant, grâce à trois siècles d’observations, de fouilles et d’analyses, il est possible d’en restituer le tracé, l’architecture et le fonctionnement avec une précision exceptionnelle. Depuis les premières descriptions de Claude Masse en 1731 jusqu’à la synthèse topographique de Maurice Gravellini en 2003, en passant par les travaux de Jolin, l’abbé Croix, Jean Vaillant et les fouilles décisives de Jean‑Louis Boucly, chaque génération a apporté une pièce essentielle à la compréhension de ce monument disparu.
Le présent dossier rassemble et organise l’ensemble de ces connaissances. Il propose :
— une histoire complète des recherches depuis le XVIIIᵉ siècle, — une analyse détaillée du tracé, — une étude de l’architecture et des matériaux, — un état des vestiges conservés ou disparus, — une présentation des techniques romaines de construction d’aqueducs,— une analyse hydrologique des sources de Floursies et d’Éclaibes,— une mise en contexte du rôle de l’eau dans la cité romaine de Bavay, une synthèse générale permettant de comprendre l’aqueduc dans sa cohérence d’ensemble.
Invisible mais présent, fragmentaire mais cohérent, l’aqueduc de Bavay demeure un témoignage majeur de l’ingénierie romaine et un élément essentiel du patrimoine archéologique régional.
⭐ INTRODUCTION GÉNÉRALE
L’aqueduc romain de Bavay : un monument majeur du nord de la Gaule, redécouvert par trois siècles de recherches
L’aqueduc romain de Bavay, qui captait les eaux de Floursies et d’Éclaibes pour alimenter la capitale des Nerviens, est l’un des ouvrages hydrauliques les plus importants du nord de la Gaule. Long de près de vingt‑neuf kilomètres, il traverse des plateaux, franchit des vallées, contourne des reliefs et atteint la ville antique après un parcours complexe, soigneusement adapté au terrain. Sa construction, probablement datée du Ier siècle de notre ère, témoigne d’une maîtrise technique remarquable : radier en tuiles à rebords, piédroits en briques triangulaires, mortier rose d’une dureté exceptionnelle, couverture en dalles de pierre bleue, bassins de décantation, bassin de charge, conduites de plomb et pont‑aqueduc monumental franchissant la Sambre. Cet ensemble, aujourd’hui presque entièrement disparu, n’a été compris que grâce à trois siècles d’observations, de relevés, de fouilles et d’analyses.
L’histoire moderne de l’aqueduc commence en 1731, lorsque Claude Masse, ingénieur géographe du roi, décrit pour la première fois les vestiges encore visibles. Il observe des voûtes affleurant dans les terres hautes, des murs massifs à Vieux‑Mesnil, des piles encore debout à Boussières‑sur‑Sambre et même une pile émergeant au milieu de la rivière. Son témoignage, d’une précision exceptionnelle, constitue la première description technique et topographique de l’ouvrage. Il est d’autant plus précieux qu’il décrit des structures aujourd’hui totalement disparues, arrachées au cours des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.
Au XIXᵉ siècle, René Jolin et l’abbé Croix reprennent l’étude de l’aqueduc. Ils parcourent les campagnes, interrogent les habitants, relèvent les vestiges encore visibles et tentent de reconstituer le tracé. Ils identifient les matériaux caractéristiques du conduit, décrivent les murs de soutènement de Vieux‑Mesnil et de Saint‑Rémy, reconnaissent les carrières romaines de Boussières et pressentent l’existence d’un pont‑aqueduc sur la Sambre. Leurs observations, bien que fragmentaires, constituent un maillon essentiel entre les descriptions de Masse et les fouilles scientifiques du XXᵉ siècle.
Un siècle plus tard, en 1964, l’instituteur Jean Vaillant redécouvre un tronçon intact de la branche d’Éclaibes. Avec ses élèves, il met au jour un conduit parfaitement conservé : radier en tuiles à rebords, parois en briques triangulaires, mortier rose extrêmement dur et couverture en dalles de pierre bleue. Ses observations confirment les descriptions anciennes et apportent des données nouvelles sur la branche secondaire de l’aqueduc. Son témoignage, à la fois naïf et rigoureux, constitue l’une des redécouvertes les plus importantes de l’histoire de l’ouvrage.
Les fouilles menées en 1963‑1964 par Jean‑Louis Boucly marquent un tournant décisif. Pour la première fois depuis Masse, un chercheur observe directement les structures majeures de l’aqueduc : mur de soutènement, pile du pont‑aqueduc, bassins de décantation, bassin de charge, plan incliné, conduites de plomb et atelier de fonderie. Ces fouilles permettent de restituer le franchissement de la Sambre, de comprendre le fonctionnement hydraulique du siphon et de préciser les dimensions exactes du conduit. Le travail de Boucly, d’une précision exceptionnelle, constitue la base de toutes les restitutions modernes.
Enfin, en 2003, Maurice Gravellini propose une synthèse topographique complète. En confrontant les observations anciennes, les fouilles modernes et les cartes IGN, il reconstitue le tracé général de l’aqueduc, confirme l’existence de la branche d’Éclaibes, identifie le siphon des Voyeaux et propose une restitution cohérente du système hydraulique romain. Son étude clôt la période moderne des recherches et offre une vision d’ensemble d’une finesse inédite.
L’aqueduc romain de Bavay n’est donc pas seulement un monument antique : c’est aussi une construction intellectuelle patiemment élaborée par trois siècles de chercheurs, d’érudits, d’enseignants et d’archéologues. Chaque génération a apporté sa pierre à l’édifice : Masse a décrit ce qu’il voyait encore debout, Jolin et Croix ont sauvé les derniers vestiges, Vaillant a redécouvert un tronçon intact, Boucly a fouillé les structures majeures et Gravellini a restitué l’ensemble du tracé.
Le présent dossier s’inscrit dans cette continuité. Il rassemble, organise et met en perspective l’ensemble des connaissances acquises depuis 1731, en y ajoutant plusieurs chapitres thématiques destinés à éclairer l’aqueduc sous un angle plus large : les techniques romaines de construction, l’hydrologie des sources de Floursies et d’Éclaibes, ainsi que le rôle de l’eau dans la cité antique. L’objectif est de proposer une vision claire, cohérente et complète de l’aqueduc Floursies–Bavay.
⭐ CHAPITRE I — CLAUDE MASSE (1731)
Mémoire sur Bavay, publié par Lucien Lemaire (1912)
Premier relevé technique et topographique de l’aqueduc Floursies–Bavay
Lorsque Claude Masse, ingénieur géographe du roi, entreprend en 1731 la levée de la carte du Hainaut, il découvre autour de Bavay un ensemble de vestiges romains d’une ampleur telle qu’il en fait un chapitre entier de son Mémoire. Son texte, transmis par Lucien Lemaire en 1912, constitue la première description scientifique de l’aqueduc Floursies–Bavay. Il est d’autant plus précieux qu’il décrit des structures aujourd’hui totalement disparues : piles encore debout, voûtes visibles en surface, murs massifs, parements complets, et même une pile émergeant au milieu de la Sambre. Aucun autre auteur moderne n’a vu ce que Masse a vu. Son témoignage est donc irremplaçable.
Masse commence par rappeler que Bavay fut une ville importante dès le Ier siècle, ce que confirment les inscriptions trouvées dans le jardin des Pères de l’Oratoire. Il rejette les chroniques locales « écrites en gothique » qu’il juge fabuleuses, mais il affirme sans hésitation que la présence d’un aqueduc long de plus de dix mille toises, captant trois sources considérables à Floursies, prouve l’importance de la cité antique. Ce raisonnement, simple mais juste, fait de Masse le premier à comprendre l’aqueduc comme un ouvrage d’ingénierie cohérent, et non comme une curiosité locale.
Son observation commence dans les terres hautes, où il voit encore « le sommet des voûtes » du conduit, que le peuple appelle « buises ». Ces voûtes, dit‑il, ont été détruites « depuis quelques années », ce qui prouve qu’au XVIIᵉ siècle encore, l’aqueduc était visible en élévation. Il note ensuite qu’au Vieux‑Mesnil, à l’entrée orientale du village, subsistent « quantité de morceaux de gros murs », construits en un mortier de sable graveleux d’une qualité remarquable, fondés sur des pierres brutes. Il s’agit manifestement des murs de soutènement du grand ouvrage qui précédait le franchissement du ruisseau du Bois Mesnil. Masse observe également que dans les vallons, les Romains avaient construit des arcades pour maintenir le niveau du canal, mais que les fondations de ces piles ont été arrachées par les paysans pour récupérer les pierres. Cette remarque, répétée plusieurs fois, explique pourquoi tant de vestiges ont disparu avant les fouilles modernes.
Le passage le plus spectaculaire de son Mémoire concerne le secteur de Boussières‑sur‑Sambre. Masse y voit encore « un grand nombre de piles », espacées de dix‑huit à vingt‑deux pieds, soit environ six à sept mètres. Les dés de ces piles mesurent sept à huit pieds de largeur, c’est‑à‑dire plus de deux mètres. Il suit ces piles en descendant vers la Sambre, et constate qu’elles se prolongent jusqu’à la rivière. Au milieu du cours d’eau, il observe une pile encore visible « de deux ou trois pieds au‑dessus de la superficie de l’eau », faite d’une maçonnerie « très dure ». Sur la rive opposée, il voit encore les vestiges d’un « gros mur » qui prolongeait le pont‑aqueduc. Il estime que l’ouvrage devait atteindre quatre‑vingts pieds de hauteur, soit environ vingt‑six mètres, ce qui correspond parfaitement aux calculs modernes de Boucly et Gravellini. Ce passage est capital : il confirme que le franchissement de la Sambre se faisait par un pont‑aqueduc monumental, et non par un siphon, comme le prétendait la tradition populaire.
Masse s’insurge d’ailleurs contre cette croyance. Il qualifie d’« absurdité » l’idée que l’aqueduc passait sous la rivière. Il explique que les maçonneries visibles dans le lit de la Sambre sont les restes des piles, ou les débris tombés au fond lorsque le pont fut détruit. Il rappelle que les Romains construisaient toujours des arcades dans les vallons, qu’il y coule un ruisseau ou non, et que les fondations ont été arrachées par les habitants pour récupérer les pierres. Cette remarque, d’une lucidité remarquable, anticipe les conclusions des fouilles du XXᵉ siècle.
La description technique du conduit est tout aussi précieuse. Masse donne les premières dimensions connues du canal : trois pieds de hauteur utile, dix‑sept à dix‑huit pouces de largeur interne, murs latéraux de trois pieds d’épaisseur, couverture en dalles de pierre bleue ou de grès de cinq à six pieds de long et d’un pied d’épaisseur. Le radier est constitué de gros carreaux de terre cuite, munis d’un ourlet, recouverts d’un enduit de mortier rose extrêmement dur, composé de briques pilées, de cailloux broyés, de sable graveleux et d’une chaux de grande qualité. Masse insiste sur la difficulté qu’il y a à briser cet enduit, « plus dur que la pierre même ». Les murs sont construits en grès taillé en moellons piqués, alternant boutisses et panneresses, avec des bandes de briques plates servant d’arases. Il note que les Romains utilisaient peu la pierre de taille, qu’ils jugeaient fragile, et préféraient les maçonneries mixtes. Cette description correspond exactement aux observations de Boucly, Biévelet et Vaillant deux siècles plus tard.
Masse trace enfin le parcours général de l’aqueduc sur sa carte, par une ligne de points rouges, avec des lettres repères. Il suit le conduit depuis Floursies, par le Vieux‑Mesnil, par Boussières, jusqu’à la Sambre, puis sur la rive gauche, en direction de Bavay. Il observe que le canal s’enfonce dans le sol dans les terres hautes, réapparaît dans les vallons, et suit une pente régulière. Il note également que l’aqueduc se prolonge dans Bavay, où il alimente les bains et se déverse dans le ruisseau de Louvignies. Cette remarque confirme que le conduit principal traversait la ville, et qu’il existait un réseau de distribution interne.
Le Mémoire de Masse est donc fondamental. Il décrit des vestiges aujourd’hui disparus, confirme l’existence d’un pont‑aqueduc sur la Sambre, fournit les premières dimensions techniques du canal, trace le parcours général, et témoigne d’une observation directe faite avant les destructions massives des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Lucien Lemaire, en 1912, souligne que Masse est le premier à avoir compris l’aqueduc comme un ouvrage d’ingénierie romaine cohérent, et non comme une curiosité locale. Son texte constitue la base indispensable de toute étude moderne.
⭐ CHAPITRE II — RENÉ JOLIN (XIXᵉ siècle)
Premières observations modernes sur l’aqueduc Floursies–Bavay
Entre prospections de terrain, descriptions techniques et intuition archéologique
René Jolin, érudit local et l’un des premiers véritables spécialistes de l’aqueduc de Bavay, occupe une place essentielle dans l’histoire des recherches. Ses travaux, menés dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, constituent la première tentative cohérente de description du tracé, des matériaux et des structures de l’aqueduc romain. Contrairement à Claude Masse, qui observait encore des piles debout et des voûtes visibles, Jolin travaille à une époque où la plupart des vestiges ont déjà été arrachés par les habitants, nivelés par les cultures ou détruits par les travaux agricoles. Son mérite est d’autant plus grand qu’il parvient, malgré la disparition progressive des structures, à reconstituer un tracé plausible et à identifier les caractéristiques architecturales essentielles de l’ouvrage.
Jolin commence par reconnaître l’existence d’un conduit maçonné d’une grande qualité, dont il retrouve des fragments à Éclaibes, à Dourlers, à Vieux‑Mesnil et dans la plaine de Saint‑Rémy. Il note que le mortier utilisé est d’une dureté exceptionnelle, souvent rose ou blanc, composé de chaux, de sable et de briques pilées. Il observe également que les parois du canal sont construites en briques triangulaires, obtenues par cassure de briques carrées selon leurs diagonales, et que le radier est formé de tuiles à rebords soigneusement jointes. Ces remarques, confirmées un siècle plus tard par Boucly, montrent que Jolin avait parfaitement identifié la technique romaine spécifique à l’aqueduc de Bavay.
Ses prospections à Éclaibes sont particulièrement importantes. Il y recherche la branche secondaire de l’aqueduc, dont les habitants parlent encore sous le nom de « buse des Sarrasins ». Il ne parvient pas à la retrouver, mais il recueille des témoignages précieux sur son existence et sur les matériaux qui la composaient. Lorsque Jean Vaillant et ses élèves redécouvriront cette branche en 1962, ils confirmeront point par point les observations de Jolin : briques triangulaires, mortier rose, dalles de couverture, radier en tuiles à rebords. Jolin avait donc vu juste, mais trop tard pour retrouver les structures intactes.
Ses observations à Dourlers et Vieux‑Mesnil sont tout aussi significatives. À Dourlers, il décrit un mur de soutènement massif, construit en moellons et mortier, qui servait à maintenir le canal à niveau avant le franchissement de la vallée de la Braquenière. À Vieux‑Mesnil, il identifie les vestiges d’un ouvrage important, probablement un mur de soutènement ou un ensemble d’arcades, dont il ne reste déjà plus que des fragments. Il note que les habitants ont arraché les pierres pour les réutiliser dans les constructions locales, ce qui explique la disparition presque totale des piles que Masse avait encore vues en 1731.
Jolin est également l’un des premiers à comprendre que l’aqueduc franchissait la Sambre non pas en souterrain, mais par un pont‑aqueduc. Il observe, sur la rive droite, des fondations massives et des blocs de pierre bleue soigneusement taillés, qui ne peuvent appartenir qu’à un ouvrage d’élévation. Il note aussi la présence de pierres tombées dans le lit de la rivière, vestiges probables des piles arrachées. Cette intuition, fondée sur des observations directes, sera confirmée par les fouilles de Boucly en 1963, qui mettront au jour la dernière pile du pont‑aqueduc, parfaitement alignée avec les vestiges décrits par Jolin.
L’un des apports majeurs de Jolin réside dans sa description des matériaux. Il insiste sur la présence de briques rainurées, de tuiles à rebords, de carreaux plats, de mortier rose et de pierres bleues. Il identifie également des fragments de drains en terre cuite, ce qui laisse supposer l’existence de systèmes annexes d’évacuation ou de captage. Il note que les briques triangulaires sont caractéristiques de l’aqueduc, et qu’on les retrouve dans plusieurs secteurs du tracé. Cette observation, reprise par Boucly, deviendra l’un des critères d’identification du conduit.
Jolin s’intéresse aussi au tracé général. Il comprend que l’aqueduc suit les courbes de niveau, qu’il serpente pour conserver une pente régulière, et qu’il évite les dépressions profondes en les contournant. Il note que le conduit est souvent peu enterré, ce qui explique sa destruction rapide par les travaux agricoles. Il observe que les parcelles traversées par l’aqueduc présentent parfois une orientation différente de celle des champs voisins, signe d’un ancien alignement romain. Cette remarque sera confirmée par Boucly dans la plaine de Saint‑Rémy.
Enfin, Jolin est l’un des premiers à mentionner la présence de pierres plates et de briques rainurées près du passage des Voyeaux, à Écuélin. Il y voit les restes d’un ouvrage romain, sans comprendre qu’il s’agit du siphon de la branche d’Éclaibes. Gravellini, en 2003, interprétera correctement ces vestiges comme des matériaux excédentaires utilisés lors du raccordement du siphon au conduit principal.
L’œuvre de Jolin est donc capitale. Elle constitue la première tentative moderne de description de l’aqueduc de Bavay, fondée sur des observations directes, sur une connaissance fine des matériaux et sur une intuition remarquable du tracé. Ses descriptions, bien que fragmentaires, ont été confirmées par toutes les recherches ultérieures. Il est, avec Masse, l’un des deux piliers fondateurs de l’étude de l’aqueduc.
⭐ CHAPITRE III — L’ABBÉ CROIX (XIXᵉ siècle)
Un érudit de terrain : descriptions, observations et premières interprétations du tracé de l’aqueduc
L’abbé Croix appartient à cette génération d’érudits du XIXᵉ siècle qui, avant l’archéologie scientifique, ont parcouru les campagnes, interrogé les habitants, relevé les vestiges visibles et tenté de comprendre les grands ouvrages romains du Hainaut. Son apport à l’étude de l’aqueduc Floursies–Bavay est considérable, non par des fouilles systématiques — qui n’existaient pas encore — mais par une série d’observations précises, faites sur le terrain, à une époque où subsistaient encore des éléments aujourd’hui totalement disparus. Son œuvre complète et prolonge celle de René Jolin, tout en apportant des informations originales sur les matériaux, les structures et les carrières romaines.
L’abbé Croix s’intéresse d’abord aux carrières antiques de Boussières et de Vieux‑Mesnil, qu’il identifie comme les principales sources de matériaux pour les piles et les murs de soutènement de l’aqueduc. Il décrit des fronts de taille encore visibles, des blocs abandonnés, des traces d’outils et des zones d’extraction où les Romains prélevaient le grès destiné aux parements. Cette observation est capitale : elle explique la présence, dans les piles décrites par Masse, de moellons de grès soigneusement piqués, alternant avec des arases de briques plates. Croix comprend que l’aqueduc n’est pas un ouvrage improvisé, mais un chantier organisé, utilisant des matériaux locaux extraits selon une logique industrielle.
Ses observations à Vieux‑Mesnil sont particulièrement importantes. Il y décrit un mur massif, long de plusieurs dizaines de mètres, construit en moellons et mortier, qu’il interprète comme un mur de soutènement destiné à maintenir le canal à niveau avant le franchissement du ruisseau du Bois Mesnil. Il note que ce mur est déjà très endommagé, les habitants ayant arraché les pierres pour les réutiliser dans les constructions du village. Cette remarque rejoint celle de Masse, qui avait vu au même endroit des « morceaux de gros murs » encore debout. Croix confirme donc l’existence, à Vieux‑Mesnil, d’un ouvrage important, probablement une structure d’approche du pont‑aqueduc ou un mur de stabilisation du terrain.
L’abbé Croix s’intéresse également au secteur de Boussières‑sur‑Sambre, où il retrouve des traces des piles décrites par Masse un siècle plus tôt. Il constate que la plupart ont disparu, arrachées pour récupérer les pierres, mais il observe encore des fondations, des blocs de pierre bleue et des fragments de mortier romain. Il note que les habitants parlent encore d’un « pont romain » qui traversait la Sambre, ce qui confirme la tradition locale d’un pont‑aqueduc monumental. Cette tradition, déjà mentionnée par Masse, sera définitivement confirmée par les fouilles de Boucly en 1963.
Croix est également l’un des premiers à décrire les vestiges du mur de Saint‑Rémy, un long massif de soutènement construit en moellons et mortier, qui servait à porter le canal avant son arrivée sur le plateau dominant la Sambre. Il observe que ce mur est aligné avec les vestiges de Boussières, ce qui lui permet de proposer un tracé cohérent du franchissement de la vallée. Cette intuition sera reprise par Jolin, puis confirmée par Boucly, qui mettra au jour la dernière pile du pont‑aqueduc, parfaitement alignée avec les observations de Croix.
L’un des apports les plus intéressants de l’abbé Croix concerne les matériaux. Il décrit des briques plates, des carreaux de terre cuite, des fragments de tuiles à rebords et des morceaux de mortier rose, qu’il identifie comme caractéristiques de l’aqueduc. Il note que ces matériaux se retrouvent dans plusieurs secteurs du tracé, notamment à Dourlers, Vieux‑Mesnil et Boussières. Il observe également des fragments de drains en terre cuite, ce qui laisse supposer l’existence de systèmes annexes d’évacuation ou de captage. Ces observations, bien que fragmentaires, seront confirmées par les fouilles modernes.
Croix s’intéresse aussi au tracé général de l’aqueduc. Il comprend que le conduit suit les courbes de niveau, qu’il serpente pour conserver une pente régulière, et qu’il évite les dépressions profondes en les contournant. Il note que le canal est souvent peu enterré, ce qui explique sa destruction rapide par les travaux agricoles. Il observe que les parcelles traversées par l’aqueduc présentent parfois une orientation différente de celle des champs voisins, signe d’un ancien alignement romain. Cette remarque, déjà formulée par Jolin, sera confirmée par Boucly dans la plaine de Saint‑Rémy.
Enfin, l’abbé Croix est l’un des premiers à mentionner la présence de vestiges romains dans le secteur de Limont‑Fontaine et d’Écuélin, où il observe des fragments de briques et de mortier. Il ne comprend pas qu’il s’agit du passage de la branche d’Éclaibes, mais ses observations seront reprises par Gravellini, qui identifiera correctement ce secteur comme celui du siphon des Voyeaux.
L’œuvre de l’abbé Croix est donc essentielle. Elle constitue un maillon indispensable entre les observations de Masse au XVIIIᵉ siècle et les fouilles scientifiques du XXᵉ siècle. Croix décrit des vestiges aujourd’hui disparus, identifie les carrières romaines, reconnaît les matériaux caractéristiques de l’aqueduc, propose un tracé cohérent et confirme l’existence d’un pont‑aqueduc sur la Sambre. Ses travaux, bien que réalisés sans moyens techniques modernes, témoignent d’une intuition remarquable et d’une connaissance profonde du terrain. Ils forment, avec ceux de Jolin, la base de toutes les recherches ultérieures.
⭐ CHAPITRE IV — JEAN VAILLANT (1964)
La redécouverte de l’aqueduc par une école de village : observation directe, méthode empirique et apport décisif à la connaissance du tracé
L’année 1964 marque un tournant inattendu dans l’histoire des recherches sur l’aqueduc Floursies–Bavay. Ce tournant ne vient pas d’un laboratoire, ni d’un service archéologique, mais d’une petite école rurale d’Éclaibes, dirigée par l’instituteur Jean Vaillant. Son témoignage, publié dans un petit ouvrage devenu rare, constitue l’un des récits les plus vivants, mais aussi l’un des plus précieux, de la redécouverte de l’aqueduc. Vaillant n’est pas un archéologue de métier, mais son regard, sa méthode, son intuition et sa rigueur font de lui un témoin essentiel. Il observe des vestiges encore intacts, qu’aucun spécialiste n’avait vus depuis le XVIIIᵉ siècle, et il documente un tronçon de la branche d’Éclaibes avec une précision remarquable.
Tout commence lorsqu’un cultivateur du lieu‑dit Le Planti, à Éclaibes, se plaint régulièrement d’accrocher une « buse des Sarrasins » avec sa charrue. L’expression, héritée du folklore local, désigne en réalité un tronçon de l’aqueduc romain. Intrigué, Vaillant décide d’aller voir sur place avec ses élèves. Ils découvrent alors, sous une faible épaisseur de terre, un conduit romain parfaitement conservé : radier en tuiles à rebords, parois en briques triangulaires, mortier rose extrêmement dur, et couverture en dalles de pierre bleue. Cette découverte est capitale, car elle confirme point par point les descriptions anciennes de Jolin et de l’abbé Croix, tout en apportant des éléments nouveaux sur la branche secondaire de l’aqueduc.
Vaillant décrit avec précision la structure du conduit. Le radier est constitué de grandes tuiles à rebords, soigneusement jointes, formant un lit parfaitement horizontal. Les parois sont faites de briques triangulaires, obtenues par cassure de briques carrées selon leurs diagonales, exactement comme l’avait observé Jolin un siècle plus tôt. Le mortier est d’une dureté exceptionnelle, rose ou blanc selon les secteurs, composé de chaux, de sable et de briques pilées. La couverture est assurée par de lourdes dalles de pierre bleue, soigneusement ajustées. Vaillant note que ces dalles sont si lourdes qu’il faut plusieurs hommes pour les soulever, ce qui témoigne de la solidité de l’ouvrage et de la volonté des Romains de protéger le conduit contre les infiltrations et les dégradations.
L’un des apports majeurs de Vaillant est la description du contexte topographique. Il observe que la branche d’Éclaibes suit une courbe de niveau régulière, qu’elle serpente pour conserver une pente douce, et qu’elle franchit la vallée des Voyeaux par un système encore mal compris à l’époque. Il note que le conduit est souvent peu enterré, ce qui explique sa destruction rapide par les travaux agricoles. Il observe également que les parcelles traversées par l’aqueduc présentent une orientation différente de celle des champs voisins, signe d’un ancien alignement romain. Ces remarques, faites avec une grande finesse d’observation, seront confirmées par Gravellini en 2003.
Vaillant ne se contente pas d’observer : il mesure, il dessine, il photographie, il interroge les habitants. Il reconstitue le tracé de la branche d’Éclaibes sur plus de deux kilomètres, depuis Le Planti jusqu’au secteur de Limont‑Fontaine. Il identifie plusieurs points où le conduit affleure, d’autres où il est totalement détruit, et d’autres encore où il est enfoui sous une faible épaisseur de terre. Il note que les cultivateurs ont souvent arraché les dalles de couverture pour les réutiliser, ce qui explique la disparition de nombreux tronçons. Il observe également des fragments de drains en terre cuite, ce qui laisse supposer l’existence de systèmes annexes de captage ou d’évacuation.
L’un des aspects les plus touchants de son récit est la participation des élèves. Vaillant raconte comment les enfants, armés de simples sondes métalliques, parcourent les champs à la recherche du conduit. Ils apprennent à reconnaître le son particulier que produit la sonde lorsqu’elle frappe une dalle de pierre bleue. Ils découvrent des fragments de briques, de tuiles, de mortier, qu’ils apportent à l’école pour les étudier. Cette aventure pédagogique, unique dans l’histoire de l’archéologie régionale, donne au récit de Vaillant une dimension humaine rare, tout en apportant des données scientifiques de première importance.
Vaillant comprend également que la branche d’Éclaibes n’est pas un simple dérivé du conduit principal, mais un apport complémentaire destiné à augmenter le débit. Il note que les habitants parlent encore d’une « source des Sarrasins » dans le secteur des Voyeaux, ce qui laisse supposer l’existence d’un captage secondaire. Cette intuition sera confirmée par Gravellini, qui montrera que la branche d’Éclaibes franchissait la vallée des Voyeaux par un siphon, avant de rejoindre le conduit principal au nord d’Écuélin.
Enfin, Vaillant insiste sur la nécessité de protéger les vestiges. Il constate que les travaux agricoles, les drainages modernes et les nivellements détruisent chaque année des tronçons entiers de l’aqueduc. Il appelle à une prise de conscience, à une protection, à une étude systématique. Son appel restera largement ignoré, mais ses observations, consignées avec soin, permettront à Boucly, puis à Gravellini, de reconstituer le tracé complet de la branche d’Éclaibes.
Le témoignage de Jean Vaillant est donc essentiel. Il constitue la première redécouverte moderne d’un tronçon intact de l’aqueduc, apporte des données techniques précises, confirme les observations anciennes de Jolin et de Croix, et prépare les fouilles scientifiques de Boucly. Il est, avec Masse, l’un des rares témoins directs d’un conduit encore intact. Son œuvre, à la fois naïve et rigoureuse, humaine et scientifique, occupe une place unique dans l’histoire de l’aqueduc de Bavay.
⭐ CHAPITRE V — JEAN‑LOUIS BOUCLY (1963‑1964)
Les fouilles décisives de la rive droite de la Sambre : architecture, stratigraphie et restitution du franchissement de la vallée
Les campagnes de fouilles menées en 1963 et 1964 par Jean‑Louis Boucly, en collaboration avec Jean Vaillant, Paul Heine et M. Boulanger, constituent l’étape la plus décisive de l’histoire moderne de l’aqueduc Floursies–Bavay. Pour la première fois depuis Claude Masse en 1731, un chercheur observe directement des structures majeures de l’ouvrage : mur de soutènement, pile du pont‑aqueduc, bassins de décantation, bassin de charge, plan incliné, conduites de plomb, stratigraphie interne et atelier de fonderie. Ces fouilles, menées avec une rigueur exemplaire, permettent de restituer non seulement le tracé, mais aussi le fonctionnement hydraulique complet du franchissement de la Sambre. Elles constituent la base de toutes les études ultérieures.
Boucly commence par corriger les erreurs topographiques accumulées depuis le XIXᵉ siècle. Les cartes au 1/20 000 indiquaient des altitudes fausses, ce qui faussait les calculs de pente. Seul un repère Bourdaloue situé à Saint‑Rémy permet de recalculer correctement les niveaux du radier. Cette correction est essentielle : elle montre que l’aqueduc suit une pente régulière, qu’il serpente pour conserver un dénivelé constant, et qu’il ne franchit les hauteurs en souterrain que rarement. Boucly observe que le radier est souvent peu enterré, ce qui explique sa destruction rapide par les travaux agricoles. À Saint‑Rémy, il ne subsiste que des traces de mortier rose, témoignant de l’emplacement des tuiles du radier.
Dans la plaine de Saint‑Rémy, Boucly remarque que certaines petites parcelles présentent une orientation différente de celle des champs voisins. Il y voit l’application d’un règlement romain imposant une bande de terrain neutre de cinq pieds de part et d’autre des conduites souterraines. Cette observation, déjà pressentie par Jolin et Croix, confirme que le tracé de l’aqueduc a influencé durablement le parcellaire.
Les fouilles permettent de préciser les dimensions exactes du conduit. Les piédroits mesurent environ quarante‑huit centimètres de large, composés d’un briquetage interne de seize centimètres et d’une maçonnerie externe de moellons bruts. Le canal lui‑même atteint quarante‑huit centimètres de largeur et quarante‑huit centimètres de hauteur utile. La largeur totale de la maçonnerie avoisine un mètre quarante‑quatre, mesure qui correspond exactement à la longueur de la dernière pile dégagée du massif de soutènement. Sur près de dix kilomètres, la construction reste homogène : radier en tuiles à rebords, piédroits en briques triangulaires et moellons, couverture en dalles. Seules les sections étudiées par Chevalier à Dourlers et par Biévelet près de Bavay présentent des variantes.
L’un des apports majeurs de Boucly est la mise en évidence d’un briquetage triangulaire très particulier, obtenu par cassure de briques carrées rainurées selon leurs diagonales. Cette technique, rare, n’est attestée qu’à Metz et à Bavay. Elle devient un critère d’identification du conduit, permettant de distinguer les vestiges authentiques des constructions modernes. Boucly montre que ce briquetage est utilisé sur toute la longueur du conduit principal, ce qui prouve l’unité du chantier romain.
Le franchissement de la vallée de la Sambre constitue le point le plus spectaculaire des fouilles. À environ cinq cents mètres du point où l’aqueduc quitte la plaine de Saint‑Rémy, le conduit adopte un tracé rectiligne et sort de terre. Un petit bassin devait se trouver à cet endroit pour réguler la vitesse de l’eau et évacuer les crues. L’aqueduc était ensuite porté par un long massif de soutènement d’environ cent soixante‑dix mètres, dont le sommet est conservé à des altitudes comprises entre 153,40 et 155,19 mètres. Ce mur, dont il ne subsiste que le noyau interne, était prolongé par un ouvrage à arcades d’environ cent trente mètres, soutenu par une trentaine de piles. La dernière pile dégagée mesure un mètre quarante‑quatre sur un mètre vingt‑quatre et repose sur une assise de pierres bleues soigneusement taillées. Cette pile, parfaitement alignée avec les vestiges décrits par Masse en 1731, confirme définitivement l’existence d’un pont‑aqueduc monumental franchissant la Sambre.
Les fouilles révèlent également les soubassements des bassins de charge et de décantation. Ils se composent d’un massif rectangulaire de douze mètres vingt sur sept mètres quarante‑cinq, contre lequel s’appuient trois piédroits parallèles de huit mètres de long. Ces structures supportaient deux grandes voûtes abritant deux bassins rectangulaires d’environ trois mètres vingt de large et six mètres quinze de long. Leur rôle était double : répartir le débit et permettre la décantation des eaux avant leur passage dans les conduites de plomb destinées à franchir la vallée. La stratigraphie révèle plusieurs phases de fonctionnement et de réfection, avec dépôts calcaires, couches de limon, fragments de poteries, scories vitrifiées et même un bronze de Trajan. Ces éléments montrent que l’ouvrage a été entretenu et réparé sur une longue période.
Les eaux décantées se déversaient ensuite dans un bassin de charge, supporté par un massif de maçonnerie, d’où partaient les conduites de plomb descendant vers la vallée. Un plan incliné adossé au massif servait de support à ces tuyaux. Boucly note que la disposition de cet ensemble est inhabituelle : l’ingénieur romain aurait pu choisir une implantation plus élevée pour réduire l’ampleur des soubassements. Il semble avoir adopté un schéma inspiré des citernes superposées, réservant la partie inférieure à l’évacuation des dépôts.
La stratigraphie détaillée des sols entre les piédroits montre une succession de couches de béton, d’argile, de mortier, de dépôts calcaires et de matériaux provenant de l’intrados des voûtes. Plusieurs couches témoignent de réfections successives. Les objets trouvés — fragments de poteries, clous, plomb fondu, perle en grès bleu, monnaie de Trajan — confirment une occupation et un entretien prolongés du site. Les fouilles révèlent également un atelier de fonderie de plomb, où étaient coulées les feuilles destinées aux tuyaux du siphon. Cette découverte est capitale : elle prouve que les conduites étaient fabriquées sur place, probablement pour faciliter les réparations.
Boucly conclut que les fouilles de 1963‑1964 apportent une confirmation archéologique majeure : l’aqueduc de Floursies à Bavay était un ouvrage techniquement sophistiqué, combinant bassins de décantation, massifs de soutènement, piles d’arcades, conduites de plomb et un tracé soigneusement adapté au relief. Les vestiges mis au jour permettent de comprendre concrètement le fonctionnement de l’aqueduc et de restituer l’un des plus importants monuments hydrauliques du nord de la Gaule. Son travail, d’une précision exceptionnelle, constitue la base de toutes les restitutions modernes.
⭐ CHAPITRE VI — MAURICE GRAVELLINI (2003)
La synthèse topographique moderne : relecture du tracé, confirmation des branches et restitution du système hydraulique complet
L’étude publiée en 2003 par Maurice Gravellini constitue l’une des contributions les plus importantes à la compréhension moderne de l’aqueduc Floursies–Bavay. Elle intervient quarante ans après les fouilles de Boucly, dans un contexte où les vestiges visibles ont presque entièrement disparu, mais où les outils de lecture du paysage, les cartes topographiques précises et les relevés altimétriques permettent une reconstitution d’ensemble d’une finesse inédite. Gravellini n’est pas un fouilleur, mais un analyste du terrain, un lecteur de relief, un spécialiste des courbes de niveau. Son apport est décisif : il restitue le tracé complet de l’aqueduc, confirme l’existence de la branche d’Éclaibes, identifie le siphon des Voyeaux, corrige plusieurs erreurs anciennes et propose une vision cohérente du système hydraulique romain.
Gravellini commence par reprendre l’ensemble des données disponibles : les observations de Masse, les descriptions de Jolin et de l’abbé Croix, les relevés de Vaillant, les fouilles de Boucly, les cartes anciennes et les photographies aériennes. Il confronte ces sources aux cartes IGN modernes, dont les courbes de niveau permettent de comprendre la logique du tracé. Il montre que l’aqueduc suit une pente extrêmement régulière, de l’ordre de quelques millimètres par mètre, ce qui impose un tracé sinueux, épousant les reliefs, contournant les vallons et évitant les ruptures de pente trop brutales. Cette lecture du paysage confirme les intuitions de Jolin et de Croix, mais elle les précise et les systématise.
L’un des apports majeurs de Gravellini est la confirmation définitive de la branche d’Éclaibes. Il reprend les observations de Vaillant, les complète par des relevés altimétriques et montre que cette branche n’est pas un simple dérivé, mais un apport complémentaire destiné à augmenter le débit. Il identifie le point de captage probable, situé dans le secteur du Planti, et suit le tracé jusqu’au passage des Voyeaux. Il montre que la branche franchissait la vallée par un siphon, dont il reconstitue le profil théorique. Cette reconstitution est capitale : elle explique la présence, dans le secteur des Voyeaux, de fragments de briques, de mortier et de pierres plates observés par Jolin et Croix, que ceux‑ci n’avaient pas su interpréter. Gravellini démontre que ces vestiges appartiennent au système de raccordement du siphon au conduit principal.
Gravellini s’intéresse également au tracé principal. Il montre que l’aqueduc quitte Floursies en suivant une courbe de niveau régulière, traverse Éclaibes, contourne la butte de Limont‑Fontaine, franchit la vallée d’Écuélin, longe la plaine de Saint‑Rémy et atteint le massif de soutènement fouillé par Boucly. Il identifie plusieurs points où le conduit devait être visible en surface, notamment dans les terres hautes, comme l’avait observé Masse. Il note que les destructions modernes — nivellements, drainages, remembrements — ont effacé la plupart des traces, mais que le tracé reste lisible dans le parcellaire, dans les micro‑reliefs et dans les anomalies topographiques.
L’un des aspects les plus importants de son travail est la relecture du franchissement de la Sambre. Gravellini reprend les fouilles de Boucly, les confronte aux observations de Masse et propose une restitution complète du pont‑aqueduc. Il montre que le massif de soutènement décrit par Boucly correspond à la rampe d’accès au pont, que la dernière pile dégagée est parfaitement alignée avec les vestiges observés par Masse en 1731, et que le pont devait atteindre une hauteur d’environ vingt‑six mètres. Il reconstitue également la position probable des piles disparues, en se fondant sur les distances données par Masse et sur les contraintes topographiques. Cette reconstitution confirme que le pont‑aqueduc était l’un des plus importants ouvrages hydrauliques du nord de la Gaule.
Gravellini apporte également une contribution essentielle à la compréhension du fonctionnement hydraulique. Il montre que les bassins de décantation fouillés par Boucly étaient indispensables pour éliminer les particules en suspension avant le passage dans les conduites de plomb. Il explique que le bassin de charge servait à réguler la pression dans le siphon, et que le plan incliné permettait de fixer les tuyaux. Il souligne que la présence d’un atelier de fonderie sur place prouve que les conduites étaient fabriquées et réparées directement sur le site, ce qui témoigne d’un entretien régulier de l’ouvrage.
Enfin, Gravellini propose une synthèse historique. Il montre que l’aqueduc a été construit au Ier siècle, probablement sous Tibère ou Claude, qu’il a été entretenu et réparé jusqu’au IIIᵉ siècle, et qu’il a été progressivement abandonné à la fin de l’Antiquité. Il souligne que les destructions modernes — arrachage des piles, récupération des pierres, nivellements agricoles — ont effacé la plupart des vestiges, mais que les traces subsistent dans le paysage, dans les archives et dans les fouilles anciennes. Son travail, fondé sur une lecture fine du terrain et une analyse rigoureuse des sources, constitue la synthèse la plus complète et la plus cohérente de l’aqueduc depuis Boucly.
L’étude de Maurice Gravellini clôt ainsi la période moderne des recherches. Elle confirme les observations anciennes, corrige les erreurs, complète les fouilles et propose une vision d’ensemble du système hydraulique romain. Elle constitue le dernier maillon d’une chaîne commencée en 1731 avec Claude Masse, poursuivie par Jolin, Croix, Vaillant et Boucly, et aboutissant à une compréhension presque complète de l’aqueduc Floursies–Bavay.
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Les six chapitres précédents ont permis de retracer trois siècles d’observations, de relevés et de fouilles consacrés à l’aqueduc romain de Bavay. Chacun des auteurs étudiés a apporté une pièce essentielle à la compréhension de l’ouvrage : Masse a décrit les vestiges encore debout, Jolin et l’abbé Croix ont sauvegardé les derniers témoins visibles, Vaillant a redécouvert un tronçon intact, Boucly a fouillé les structures majeures et Gravellini a restitué le tracé complet. Ces contributions, complémentaires et parfois convergentes, constituent désormais un socle solide sur lequel peut s’appuyer une analyse synthétique de l’aqueduc. Il est désormais possible d’aborder l’étude du monument non plus seulement à travers les regards successifs de ses observateurs, mais dans sa cohérence propre : son tracé, son architecture, ses vestiges conservés ou disparus, et sa place dans l’histoire hydraulique de la Gaule romaine. C’est à cette analyse que sont consacrés les chapitres qui suivent.
⭐ CHAPITRE THÉMATIQUE I — LE TRACÉ DE L’AQUEDUC
Un parcours de près de vingt‑neuf kilomètres, adapté au relief, fondé sur une pente constante et structuré par deux branches convergentes
Le tracé de l’aqueduc romain de Bavay constitue l’un des éléments les plus remarquables de l’ouvrage. Long d’environ vingt‑neuf kilomètres, il relie les sources de Floursies et d’Éclaibes à la capitale des Nerviens en suivant une pente régulière, d’une précision telle qu’elle témoigne d’une maîtrise topographique exceptionnelle. L’aqueduc n’est pas un simple conduit rectiligne : il serpente, contourne les reliefs, franchit des vallées, s’enfonce dans les terres hautes et réapparaît dans les dépressions. Son tracé est le résultat d’un compromis constant entre la nécessité de conserver une pente douce et l’obligation de s’adapter à un relief complexe. Les Romains ont su exploiter chaque courbe de niveau, chaque replat, chaque ligne de crête, afin de maintenir un écoulement régulier depuis les captages jusqu’à la ville.
Le point de départ principal se situe à Floursies, où plusieurs sources abondantes fournissaient un débit suffisant pour alimenter la ville antique. Dès sa sortie du captage, le conduit adopte une pente très faible, de l’ordre de quelques millimètres par mètre, ce qui impose un tracé sinueux. Il contourne les hauteurs, évite les vallons trop profonds et suit les courbes de niveau. Dans les terres hautes, comme l’avait observé Claude Masse en 1731, le sommet des voûtes affleurait encore, preuve que le conduit était parfois très peu enterré. Cette faible profondeur explique la destruction rapide de nombreux tronçons, arrachés par les travaux agricoles ou nivelés lors des remembrements modernes.
Après Floursies, l’aqueduc traverse Éclaibes, où il reçoit l’apport d’une branche secondaire. Cette branche, longtemps ignorée, a été redécouverte par Jean Vaillant en 1964, puis confirmée par les analyses topographiques de Maurice Gravellini en 2003. Elle captait les eaux du secteur du Planti et rejoignait le conduit principal après avoir franchi la vallée des Voyeaux par un siphon. Ce siphon, dont les vestiges ont été mal interprétés au XIXᵉ siècle, constitue l’un des éléments les plus sophistiqués du système hydraulique. Il permettait de maintenir la pente générale du tracé tout en franchissant une dépression trop profonde pour être contournée. La présence d’un atelier de fonderie de plomb sur le site des bassins de décantation, fouillé par Boucly, montre que les conduites du siphon étaient fabriquées et réparées sur place, ce qui témoigne d’un entretien régulier.
Au-delà d’Éclaibes, le tracé se dirige vers Limont‑Fontaine, contourne la butte et franchit la vallée d’Écuélin. Dans ce secteur, les observations de Jolin et de l’abbé Croix, confirmées par Gravellini, montrent que le conduit suivait une ligne de niveau très précise, parfois visible dans l’orientation du parcellaire. Le tracé se poursuit ensuite vers la plaine de Saint‑Rémy, où Boucly a observé que certaines petites parcelles présentaient une orientation différente de celle des champs voisins. Il y voit l’application d’un règlement romain imposant une bande de terrain neutre de part et d’autre des conduites souterraines. Cette anomalie parcellaire constitue l’un des indices les plus subtils de la présence de l’aqueduc dans un paysage aujourd’hui presque entièrement nivelé.
Le franchissement de la vallée de la Sambre constitue le point le plus spectaculaire du tracé. À l’approche de la vallée, l’aqueduc adopte un tracé rectiligne et sort de terre. Un petit bassin devait se trouver à cet endroit pour réguler la vitesse de l’eau. Le conduit était ensuite porté par un long massif de soutènement, fouillé par Boucly, qui servait de rampe d’accès au pont‑aqueduc. Ce pont, décrit par Masse en 1731 et confirmé par les fouilles de 1963‑1964, franchissait la Sambre par une série d’arcades portées par une trentaine de piles. La dernière pile dégagée par Boucly, parfaitement alignée avec les vestiges observés par Masse, confirme que le pont atteignait une hauteur d’environ vingt‑six mètres. Ce franchissement monumental constitue l’un des ouvrages hydrauliques les plus impressionnants du nord de la Gaule.
Après la Sambre, l’aqueduc remonte vers Vieux‑Mesnil, où Masse, Jolin et l’abbé Croix avaient observé des murs massifs, aujourd’hui disparus. Ces murs, probablement des ouvrages de soutènement, permettaient de maintenir le conduit à niveau avant son entrée dans les terres hautes. Le tracé se poursuit ensuite vers Bavay, où il alimentait les thermes et se déversait dans le ruisseau de Louvignies. Les observations anciennes, confirmées par les fouilles modernes, montrent que le conduit traversait la ville antique et se raccordait à un réseau de distribution interne.
Le tracé de l’aqueduc de Bavay apparaît ainsi comme un chef‑d’œuvre d’ingénierie romaine. Il combine une connaissance fine du relief, une maîtrise parfaite des pentes, une adaptation constante aux contraintes du terrain et l’utilisation de solutions techniques sophistiquées, comme les siphons, les bassins de décantation et les ponts‑aqueducs. Sa reconstitution, fondée sur trois siècles d’observations et de fouilles, permet aujourd’hui de comprendre non seulement le parcours de l’eau, mais aussi la logique d’ensemble d’un système hydraulique conçu pour alimenter l’une des plus importantes cités de la Gaule du Nord.
⭐ CHAPITRE THÉMATIQUE II — ARCHITECTURE ET MATÉRIAUX DE L’AQUEDUC
Un système hydraulique romain complet : radier, piédroits, couverture, bassins, siphon et pont‑aqueduc
L’aqueduc romain de Bavay se distingue par une architecture d’une remarquable homogénéité, qui témoigne d’un chantier unique, planifié et exécuté selon des normes techniques strictes. Malgré la disparition de la quasi‑totalité des élévations, les observations de Masse, les descriptions de Jolin et de l’abbé Croix, les découvertes de Vaillant et les fouilles de Boucly permettent de reconstituer avec précision la structure du conduit. L’ensemble révèle une maîtrise parfaite des matériaux, une connaissance approfondie des contraintes hydrauliques et une adaptation constante aux reliefs traversés.
Le radier constitue la base du conduit. Il est formé de grandes tuiles à rebords, soigneusement jointes, qui assurent une surface parfaitement plane et résistante. Ces tuiles, observées intactes par Vaillant en 1964, sont caractéristiques de l’aqueduc : leur rebord latéral permettait de maintenir l’eau dans un canal étroit tout en assurant une étanchéité optimale. Le radier est recouvert d’un enduit de mortier rose, composé de chaux, de sable et de briques pilées, dont la dureté exceptionnelle a été soulignée par Masse, Jolin et Boucly. Ce mortier, plus dur que la pierre elle‑même, constitue l’un des éléments les plus distinctifs de l’ouvrage.
Les piédroits, qui forment les parois verticales du canal, sont construits selon une technique mixte associant briques triangulaires et moellons bruts. Les briques triangulaires, obtenues par cassure de briques carrées rainurées selon leurs diagonales, constituent un briquetage interne d’environ seize centimètres d’épaisseur. Cette technique, rare, n’est attestée qu’à Metz et à Bavay, ce qui en fait un marqueur archéologique précieux. Les moellons bruts, liés par un mortier blanc ou rose, forment la paroi externe. L’ensemble atteint une largeur totale d’environ quarante‑huit centimètres, ce qui correspond exactement aux mesures relevées par Boucly sur les tronçons fouillés.
La couverture du conduit est assurée par de lourdes dalles de pierre bleue ou de grès, soigneusement ajustées. Masse avait observé ces dalles dans les terres hautes, où elles affleuraient encore au XVIIIᵉ siècle. Vaillant en a retrouvé plusieurs intactes à Éclaibes, confirmant leur rôle essentiel dans la protection du canal. Leur poids, souvent supérieur à plusieurs dizaines de kilogrammes, empêchait les infiltrations et protégeait le conduit contre les dégradations. Dans certains secteurs, notamment à Dourlers et Vieux‑Mesnil, des variantes existent : couverture en briques plates, en tuiles ou en dalles plus fines, témoignant d’adaptations locales.
Les bassins de décantation et le bassin de charge constituent les éléments les plus sophistiqués de l’architecture hydraulique. Fouillés par Boucly en 1963‑1964, ils révèlent une conception complexe, destinée à éliminer les particules en suspension et à réguler la pression avant le passage dans les conduites de plomb. Les bassins sont construits sur un massif de maçonnerie de douze mètres vingt sur sept mètres quarante‑cinq, contre lequel s’appuient trois piédroits parallèles. Ils étaient couverts par deux grandes voûtes, dont les intrados ont laissé des fragments de mortier et de briques dans les couches stratigraphiques. La présence de dépôts calcaires, de limons et de scories vitrifiées témoigne d’un fonctionnement prolongé et de réfections successives.
Le siphon de la vallée des Voyeaux, reconstitué par Gravellini, constitue un autre élément majeur de l’architecture. Il permettait de franchir une dépression trop profonde pour être contournée. Les conduites de plomb, fabriquées sur place dans un atelier de fonderie mis au jour par Boucly, descendaient le long d’un plan incliné avant de remonter vers le conduit principal. Ce système, complexe et coûteux, témoigne d’une volonté d’assurer un débit constant malgré les contraintes du relief. Les vestiges observés par Jolin et l’abbé Croix dans le secteur des Voyeaux — briques, mortier, pierres plates — trouvent ici leur explication.
Le pont‑aqueduc franchissant la Sambre constitue l’ouvrage le plus spectaculaire. Masse avait observé au XVIIIᵉ siècle des piles encore debout, espacées de six à sept mètres, et une pile émergeant au milieu de la rivière. Les fouilles de Boucly ont confirmé l’existence de cet ouvrage monumental : un massif de soutènement de cent soixante‑dix mètres, prolongé par une série d’arcades portées par une trentaine de piles. La dernière pile dégagée, mesurant un mètre quarante‑quatre sur un mètre vingt‑quatre, repose sur une assise de pierres bleues soigneusement taillées. L’ensemble devait atteindre une hauteur d’environ vingt‑six mètres, ce qui en fait l’un des ponts‑aqueducs les plus imposants du nord de la Gaule.
L’architecture de l’aqueduc de Bavay apparaît ainsi comme un ensemble cohérent, fondé sur des techniques éprouvées, adaptées aux contraintes du terrain et mises en œuvre avec une précision remarquable. Radier en tuiles à rebords, piédroits en briques triangulaires, couverture en dalles, bassins de décantation, siphon, pont‑aqueduc : chaque élément répond à une fonction précise et s’intègre dans un système hydraulique conçu pour alimenter durablement une grande cité romaine. L’étude de ces structures, fondée sur trois siècles d’observations et de fouilles, permet aujourd’hui de comprendre la logique d’ensemble d’un monument dont il ne subsiste que des traces, mais dont l’ingénierie demeure exemplaire.
⭐ CHAPITRE THÉMATIQUE III — VESTIGES CONSERVÉS, VESTIGES DISPARUS ET ÉTAT ACTUEL DU MONUMENT
Un aqueduc presque effacé du paysage, mais dont les traces subsistent dans le sol, les archives et la mémoire des lieux
L’aqueduc romain de Bavay est aujourd’hui presque entièrement invisible. Les piles décrites par Claude Masse au XVIIIᵉ siècle ont disparu, les murs de soutènement observés par Jolin et l’abbé Croix ont été arrachés, les tronçons découverts par Vaillant ont été recouverts ou détruits, et les structures fouillées par Boucly ont été rebouchées pour être protégées. Pourtant, malgré cette disparition apparente, l’aqueduc n’a pas cessé d’exister : il subsiste dans le sol, dans les micro‑reliefs, dans les anomalies du parcellaire, dans les matériaux dispersés, dans les archives anciennes et dans les relevés des chercheurs. L’état actuel du monument est celui d’un ouvrage presque entièrement enfoui, mais dont la présence demeure lisible pour qui sait interpréter les traces.
Les vestiges conservés sont rares, mais d’une grande valeur. Le plus important est la dernière pile du pont‑aqueduc, dégagée par Boucly en 1963. Cette pile, parfaitement alignée avec les vestiges observés par Masse en 1731, repose sur une assise de pierres bleues soigneusement taillées. Elle constitue le seul témoin visible — même rebouché — d’un ouvrage monumental qui franchissait la Sambre sur une hauteur d’environ vingt‑six mètres. Les bassins de décantation et le bassin de charge, fouillés par Boucly, ont également été rebouchés, mais leur plan, leurs dimensions et leur stratigraphie sont parfaitement documentés. Ils constituent l’un des ensembles hydrauliques les mieux connus du nord de la Gaule.
Le tronçon de la branche d’Éclaibes découvert par Vaillant en 1964 n’est plus visible aujourd’hui. Les dalles de couverture ont été retirées, le conduit a été nivelé et les terres ont été remises en culture. Il n’en subsiste que des fragments dispersés : briques triangulaires, tuiles à rebords, mortier rose, pierres plates. Ces matériaux, caractéristiques de l’aqueduc, apparaissent encore parfois dans les labours après les pluies d’automne. Ils constituent des indices précieux, mais fragiles, d’un tronçon autrefois intact. Les observations de Vaillant, consignées avec soin, permettent toutefois de restituer ce secteur avec une précision remarquable.
Les vestiges disparus sont beaucoup plus nombreux. Les piles du pont‑aqueduc, encore visibles au XVIIIᵉ siècle, ont été arrachées pour récupérer les pierres. Les murs de soutènement de Vieux‑Mesnil et de Saint‑Rémy, décrits par Jolin et l’abbé Croix, ont été détruits par les travaux agricoles. Les voûtes affleurant dans les terres hautes, observées par Masse, ont été nivelées au XIXᵉ siècle. Les tronçons du conduit principal, souvent peu enterrés, ont été détruits par les charrues, les drainages et les remembrements. Cette disparition progressive, étalée sur trois siècles, explique pourquoi l’aqueduc semble aujourd’hui absent du paysage.
Pourtant, l’aqueduc subsiste dans des traces plus subtiles. Dans la plaine de Saint‑Rémy, Boucly a observé que certaines petites parcelles présentaient une orientation différente de celle des champs voisins. Cette anomalie parcellaire, héritée d’un règlement romain imposant une bande de terrain neutre de part et d’autre du conduit, constitue l’un des indices les plus discrets mais les plus fiables de la présence de l’aqueduc. Dans d’autres secteurs, notamment à Éclaibes, Écuélin et Limont‑Fontaine, des micro‑reliefs, des ruptures de pente ou des alignements de haies témoignent encore du tracé ancien. Ces indices, invisibles pour un œil non averti, deviennent lisibles lorsqu’on les confronte aux cartes IGN et aux relevés altimétriques.
Les matériaux dispersés constituent une autre forme de vestiges. Les briques triangulaires, caractéristiques de l’aqueduc, apparaissent encore parfois dans les chemins, les fossés ou les talus. Les tuiles à rebords, les fragments de mortier rose et les pierres bleues taillées sont régulièrement retrouvés lors de travaux agricoles ou de terrassements. Ces matériaux, bien que sortis de leur contexte, permettent d’identifier les secteurs où le conduit a été détruit. Ils constituent une mémoire matérielle diffuse, mais précieuse, de l’ouvrage.
L’état actuel du monument est donc paradoxal : presque tout a disparu en surface, mais presque tout subsiste dans le sol, dans les archives et dans les relevés. L’aqueduc de Bavay est un monument invisible, mais non effacé. Sa présence se lit dans les descriptions anciennes, dans les fouilles modernes, dans les anomalies du paysage et dans les matériaux dispersés. Sa reconstitution repose sur un travail patient, fondé sur trois siècles d’observations, de fouilles et d’analyses. Ce travail permet aujourd’hui de comprendre un ouvrage dont il ne reste que des traces, mais dont l’ingénierie, la cohérence et l’ampleur demeurent exemplaires.
⭐ CHAPITRE IV — LES TECHNIQUES ROMAINES DE CONSTRUCTION D’AQUEDUCS
Méthodes, outils et principes d’ingénierie appliqués dans l’Empire romain
La construction d’un aqueduc romain repose sur un ensemble de techniques d’ingénierie remarquablement avancées, qui combinent précision topographique, maîtrise des matériaux et organisation rigoureuse du chantier. Ces méthodes, mises en œuvre dans tout l’Empire, permettent de comprendre comment les ingénieurs romains ont pu concevoir des ouvrages parfois longs de plusieurs dizaines de kilomètres, franchissant vallées, collines et cours d’eau tout en maintenant une pente régulière indispensable à l’écoulement de l’eau. L’aqueduc de Bavay, bien que presque entièrement disparu, s’inscrit pleinement dans cette tradition technique.
La première étape de la construction consiste à déterminer le tracé. Les ingénieurs romains utilisent pour cela des instruments de mesure d’une grande précision. Le plus emblématique est le chorobate, une longue règle de bois munie d’un niveau à eau, permettant de mesurer les pentes avec une exactitude remarquable. La groma, quant à elle, sert à établir des alignements rectilignes et des angles droits. Grâce à ces outils, les arpenteurs romains parviennent à maintenir une pente extrêmement faible, souvent comprise entre 0,1 % et 0,5 %, suffisante pour assurer un écoulement régulier sans provoquer d’érosion excessive.
Une fois le tracé établi, les travaux de terrassement commencent. Les Romains creusent des tranchées pour accueillir le specus, le conduit où circule l’eau. Ce conduit est généralement construit en maçonnerie : murs latéraux en pierre ou en moellons, voûte en berceau, et radier soigneusement nivelé. L’intérieur est enduit d’un mortier hydraulique appelé opus signinum, composé de chaux et de fragments de tuiles broyées, garantissant l’étanchéité du conduit. Ce mortier, de couleur rosée, est encore visible dans de nombreux aqueducs conservés.
Lorsque le terrain impose des franchissements, les ingénieurs romains adaptent leur technique. Dans les vallées profondes, ils construisent des ponts‑aqueducs, véritables ouvrages d’art composés d’arches superposées. Dans les zones où un pont serait trop coûteux, ils utilisent des siphons inversés, systèmes de conduites sous pression permettant de descendre dans la vallée puis de remonter sur l’autre versant. Ces siphons nécessitent des matériaux résistants, comme le plomb ou la terre cuite épaisse, et des bassins de régulation pour absorber les variations de pression.
Les Romains accordent également une grande importance à la qualité de l’eau. Pour éviter que les impuretés ne s’accumulent dans le conduit, ils installent des bassins de décantation à intervalles réguliers. Ces structures permettent aux sédiments de se déposer avant que l’eau ne poursuive son chemin. À Bavay, les fouilles de Boucly ont révélé l’existence d’un bassin de décantation particulièrement bien conçu, confirmant l’application de ces principes.
L’organisation du chantier constitue un autre aspect essentiel. Les travaux sont réalisés par des équipes spécialisées : arpenteurs, maçons, carriers, charpentiers. Les matériaux sont extraits localement lorsque cela est possible, comme les pierres bleues et les moellons utilisés dans la région de Bavay. Les briques et tuiles sont fabriquées dans des ateliers proches du chantier, parfois directement sur place. Cette organisation permet une construction rapide et efficace, même pour des ouvrages de grande ampleur.
Enfin, les Romains prévoient des dispositifs d’entretien. Des regards et puits d’accès sont aménagés le long du conduit pour permettre le nettoyage et la réparation du specus. Ces structures, souvent espacées de 30 à 50 mètres, témoignent de la volonté des ingénieurs de garantir la durabilité de l’ouvrage. L’aqueduc de Bavay, bien qu’en grande partie disparu, devait comporter de tels aménagements, comme le suggèrent certains vestiges signalés par les érudits du XIXᵉ siècle.
Ainsi, les techniques romaines de construction d’aqueducs reposent sur une combinaison de précision topographique, de maîtrise des matériaux et d’ingénierie pragmatique. L’aqueduc de Bavay, malgré son état fragmentaire, s’inscrit pleinement dans cette tradition. Comprendre ces techniques permet de mieux apprécier la complexité du chantier et l’ingéniosité des ingénieurs qui ont conçu cet ouvrage il y a près de deux mille ans.
CHAPITRE V — LES SOURCES ET LE DÉBIT : HYDROLOGIE DE FLOURSIES ET ÉCLAIBES
Analyse des captages, du débit probable et des choix hydrauliques opérés par les ingénieurs romains
L’aqueduc de Bavay trouve son origine dans deux groupes de sources situés à Floursies et à Éclaibes, au sud de la cité antique. Le choix de ces points d’eau n’est pas le fruit du hasard : il résulte d’une analyse précise du terrain, de la qualité de l’eau et de la capacité des sources à alimenter durablement une capitale de cité. Comprendre l’hydrologie de ces captages permet de mieux saisir les contraintes auxquelles les ingénieurs romains ont dû répondre, ainsi que les raisons qui ont conduit à l’établissement d’un tracé long de près de vingt-neuf kilomètres.
Les sources de Floursies jaillissent au pied d’un versant boisé, dans un environnement encore préservé. Elles présentent un débit régulier, alimenté par un aquifère stable, et une eau de bonne qualité, légèrement calcaire mais parfaitement adaptée à la consommation et aux usages urbains. Les Romains privilégient ce type de sources, car elles offrent un débit constant tout au long de l’année, même en période de sécheresse. Les captages de Floursies semblent avoir constitué le cœur du système d’alimentation, fournissant la majeure partie du volume nécessaire à la ville.
Les sources d’Éclaibes, situées un peu plus à l’est, complètent cet apport. Leur débit est probablement plus modeste, mais leur altitude légèrement supérieure permet d’augmenter la pression disponible en amont du tracé. Les ingénieurs romains ont souvent recours à ce type de combinaison : une source principale, abondante, et une ou plusieurs sources secondaires destinées à renforcer le débit ou à stabiliser l’alimentation en période de variation saisonnière. L’association de Floursies et d’Éclaibes répond donc à une logique hydraulique éprouvée.
L’évaluation du débit exact de ces sources à l’époque romaine reste difficile, mais les estimations modernes permettent d’en proposer un ordre de grandeur. Les sources de Floursies pourraient fournir entre 20 et 40 m³ par heure, tandis que celles d’Éclaibes ajouteraient quelques mètres cubes supplémentaires. Un tel volume, même modéré, suffit largement à alimenter une ville de la taille de Bavay, dont les besoins, bien que significatifs, restent inférieurs à ceux des grandes métropoles provinciales. Les thermes, les fontaines publiques, les latrines et certains ateliers artisanaux constituent les principaux consommateurs, mais leur demande cumulée demeure compatible avec un débit total de quelques centaines de mètres cubes par jour.
La qualité de l’eau joue également un rôle déterminant. Les sources de Floursies et d’Éclaibes offrent une eau claire, filtrée naturellement par les sols calcaires et les couches argileuses. Les Romains recherchent ce type d’eau, car elle limite l’encrassement du specus et réduit la fréquence des opérations de nettoyage. Toutefois, la présence de calcaire entraîne inévitablement des dépôts de concrétions sur les parois du conduit, phénomène bien connu dans les aqueducs gallo-romains. Les bassins de décantation, comme celui identifié par Boucly, permettent de ralentir ce processus en piégeant les particules avant leur entrée dans le specus.
Le choix des sources dépend également de leur altitude relative. Pour garantir un écoulement gravitaire, les ingénieurs romains doivent sélectionner des points d’eau situés suffisamment haut par rapport à la ville. À Bavay, la topographie impose un tracé sinueux, destiné à contourner les vallées profondes et à maintenir une pente régulière. Les sources de Floursies et d’Éclaibes se trouvent à une altitude permettant d’atteindre la ville sans recourir à des siphons inversés, solution coûteuse et complexe. Ce choix témoigne d’une parfaite maîtrise du terrain et d’une volonté de privilégier un tracé long mais techniquement fiable.
Enfin, l’hydrologie des sources éclaire la question de la durabilité de l’aqueduc. Un captage stable, alimenté par un aquifère profond, garantit un fonctionnement sur plusieurs siècles. Les Romains ont manifestement identifié des sources pérennes, capables de fournir un débit constant malgré les variations climatiques. Cette stabilité explique en partie la longévité du système, qui a probablement fonctionné jusqu’à la fin de l’Antiquité, avant d’être abandonné lorsque la ville a décliné.
Ainsi, l’étude des sources de Floursies et d’Éclaibes révèle un choix réfléchi, fondé sur la qualité de l’eau, la régularité du débit, l’altitude favorable et la facilité de captage. Ces éléments montrent que l’aqueduc de Bavay n’est pas seulement un ouvrage technique, mais le résultat d’une analyse hydrologique fine, menée par des ingénieurs parfaitement conscients des contraintes du terrain. Comprendre ces sources, c’est comprendre l’origine même de l’aqueduc et les raisons de son tracé.
⭐ CHAPITRE THÉMATIQUE VI— BAVAY ET L’EAU DANS LA CITÉ ROMAINE
L’approvisionnement, les usages et la place de l’eau dans la capitale des Nerviens
L’étude de l’aqueduc de Bavay ne peut être pleinement comprise que replacée dans le contexte plus large de la gestion de l’eau dans une capitale de cité romaine. Bagacum, centre administratif des Nerviens, n’était pas seulement un carrefour routier exceptionnel : c’était aussi une ville dotée d’infrastructures publiques importantes, dont le fonctionnement dépendait directement d’un approvisionnement régulier en eau. L’aqueduc de Floursies–Éclaibes n’est pas un ouvrage isolé ; il s’inscrit dans un système urbain où l’eau joue un rôle essentiel, tant pour l’hygiène que pour la vie quotidienne, les activités artisanales et le prestige monumental.
La présence d’un aqueduc suppose d’abord une demande urbaine significative. Bavay, fondée au début du Ier siècle, connaît une croissance rapide, stimulée par sa position stratégique au croisement de sept voies romaines. Cette centralité entraîne l’implantation d’édifices publics exigeant un apport constant en eau : thermes, fontaines, latrines, établissements artisanaux et peut‑être même des jardins ou des bassins décoratifs. Les thermes, en particulier, constituent l’un des principaux consommateurs d’eau. Leur fonctionnement nécessite un débit important pour alimenter les salles chaudes, les bassins tièdes et froids, les systèmes de chauffage et les évacuations. Les fouilles menées dans le centre de Bavay ont révélé l’existence de plusieurs structures thermales, confirmant l’importance de l’eau dans la vie publique.
L’eau joue également un rôle fondamental dans l’hygiène urbaine. Les latrines publiques, fréquentes dans les villes romaines, nécessitent un écoulement continu pour évacuer les déchets. Les rues, souvent pavées, sont équipées de caniveaux et de réseaux d’évacuation qui doivent être alimentés pour maintenir la propreté de la voirie. L’aqueduc permet ainsi de garantir un niveau d’hygiène supérieur à celui des agglomérations dépourvues d’un tel système. Cette maîtrise de l’eau contribue à l’image de la ville, à son attractivité et à son statut de capitale régionale.
Les usages domestiques représentent une autre part importante de la consommation. Dans les maisons aisées, l’eau pouvait être distribuée par des conduites secondaires, alimentant des bassins, des citernes ou des fontaines privées. Même si la majorité des habitants devait se contenter de puits ou de points d’eau publics, la présence d’un aqueduc améliore globalement l’accès à l’eau et renforce la qualité de vie. Les fontaines publiques, souvent situées près des carrefours ou des bâtiments administratifs, constituent des lieux de sociabilité essentiels, où les habitants se retrouvent pour puiser l’eau nécessaire aux besoins quotidiens.
L’eau est également indispensable aux activités artisanales. Les ateliers de tannerie, de teinturerie, de métallurgie ou de meunerie nécessitent des quantités importantes d’eau pour leurs procédés techniques. À Bavay, plusieurs indices suggèrent la présence d’activités artisanales liées à l’eau, notamment dans les secteurs périphériques de la ville. L’aqueduc, en garantissant un débit constant, permet le développement de ces activités et contribue à la prospérité économique de la cité.
Enfin, l’eau joue un rôle symbolique et politique. Dans le monde romain, la construction d’un aqueduc est un acte fort, qui manifeste la puissance de la cité et la générosité de ses élites. L’aqueduc de Bavay, par son tracé complexe, son pont monumental sur la Sambre et ses bassins de décantation sophistiqués, témoigne d’une volonté d’inscrire la ville dans le modèle urbain romain. Il s’agit d’un marqueur de romanisation, mais aussi d’un instrument de prestige. Une ville dotée d’un aqueduc se distingue par son niveau d’équipement, sa capacité d’organisation et son intégration dans les réseaux administratifs de l’Empire.
Ainsi, l’aqueduc de Bavay ne doit pas être considéré uniquement comme un ouvrage technique, mais comme un élément structurant de la vie urbaine. Il répond à des besoins pratiques — hygiène, thermes, artisanat, alimentation — tout en participant à l’identité et au rayonnement de la cité. Son étude éclaire non seulement la maîtrise hydraulique des ingénieurs romains, mais aussi la manière dont l’eau façonne l’espace urbain, les usages sociaux et l’organisation politique d’une capitale provinciale. Comprendre l’aqueduc, c’est comprendre Bavay elle‑même : une ville où l’eau, invisible aujourd’hui, était autrefois au cœur de la vie quotidienne et du prestige public.
L’étude du rôle de l’eau dans la ville romaine de Bavay permet de replacer l’aqueduc dans son contexte urbain, social et politique. Après avoir examiné son tracé, son architecture, ses vestiges et les usages auxquels il répondait, il est désormais possible d’en proposer une vision d’ensemble. Le chapitre qui suit rassemble l’ensemble de ces données pour offrir une synthèse générale du monument et de son histoire.
⭐ CHAPITRE THÉMATIQUE VII — SYNTHÈSE GÉNÉRALE ET CONCLUSION
Un monument disparu en surface, mais reconstruit par trois siècles d’observations, de fouilles et d’analyses
L’aqueduc romain de Bavay apparaît aujourd’hui comme un monument paradoxal : presque entièrement effacé du paysage, mais extraordinairement bien documenté. Sa disparition matérielle, progressive et presque totale, contraste avec la richesse des sources qui permettent d’en reconstituer l’existence. Trois siècles d’observations, de relevés, de fouilles et d’analyses ont permis de faire émerger un ouvrage dont il ne subsiste que des traces, mais dont l’ingénierie, la cohérence et l’ampleur demeurent exemplaires. L’aqueduc de Bavay n’est plus visible, mais il est devenu l’un des monuments antiques les mieux compris du nord de la Gaule.
L’étude du tracé révèle un parcours d’une précision remarquable. Sur près de vingt‑neuf kilomètres, les ingénieurs romains ont su exploiter chaque courbe de niveau, contourner les reliefs, franchir les vallées et maintenir une pente régulière. Le tracé principal, issu des sources de Floursies, est complété par une branche secondaire venant d’Éclaibes, dont le franchissement de la vallée des Voyeaux par un siphon constitue l’un des éléments les plus sophistiqués du système. La reconstitution de ce tracé, fondée sur les observations de Masse, les descriptions de Jolin et de l’abbé Croix, les découvertes de Vaillant et les analyses de Gravellini, montre que l’aqueduc était un ouvrage d’une grande complexité, parfaitement adapté au relief.
L’architecture du conduit confirme cette maîtrise technique. Radier en tuiles à rebords, piédroits en briques triangulaires, mortier rose d’une dureté exceptionnelle, couverture en dalles de pierre bleue : chaque élément répond à une fonction précise et témoigne d’un savoir‑faire éprouvé. Les bassins de décantation et le bassin de charge, fouillés par Boucly, révèlent une conception hydraulique avancée, destinée à éliminer les particules en suspension et à réguler la pression avant le passage dans les conduites de plomb. Le pont‑aqueduc franchissant la Sambre, dont Masse a vu les piles encore debout, constitue l’un des ouvrages les plus imposants du nord de la Gaule. L’ensemble forme un système cohérent, conçu pour alimenter durablement une grande cité romaine.
L’état actuel du monument, presque entièrement enfoui, ne doit pas masquer la richesse des vestiges conservés. La dernière pile du pont‑aqueduc, les bassins fouillés par Boucly, les matériaux dispersés dans les champs, les anomalies du parcellaire et les micro‑reliefs constituent autant de traces qui permettent de lire l’aqueduc dans le paysage. Les archives anciennes, les relevés topographiques et les fouilles modernes complètent cette lecture. L’aqueduc de Bavay est un monument invisible, mais non effacé : il subsiste dans les sols, dans les documents et dans la mémoire des lieux.
La synthèse des recherches montre que l’aqueduc a été construit au Ier siècle, probablement sous Tibère ou Claude, qu’il a été entretenu jusqu’au IIIᵉ siècle et qu’il a été progressivement abandonné à la fin de l’Antiquité. Sa destruction moderne, étalée sur trois siècles, résulte de l’arrachage des pierres, des travaux agricoles, des drainages et des remembrements. Pourtant, grâce aux observations de Masse, aux descriptions de Jolin et de l’abbé Croix, aux découvertes de Vaillant, aux fouilles de Boucly et aux analyses de Gravellini, il est aujourd’hui possible de reconstituer l’ouvrage dans sa quasi‑totalité.
L’aqueduc romain de Bavay n’est donc pas seulement un monument antique : c’est un monument intellectuel, reconstruit par la patience, la rigueur et la passion de plusieurs générations de chercheurs. Il témoigne de la capacité des Romains à maîtriser l’eau, à comprendre le relief et à concevoir des ouvrages durables. Il témoigne aussi de la capacité des hommes modernes à redonner vie à un monument disparu, à partir de traces ténues mais cohérentes. L’aqueduc de Bavay, invisible mais présent, disparu mais reconstruit, constitue l’un des plus beaux exemples de ce que peut être l’archéologie : un dialogue entre le passé et le présent, entre les vestiges et l’intelligence humaine.
⭐ Conclusion finale
L’aqueduc romain de Bavay, aujourd’hui presque entièrement effacé du paysage, demeure l’un des monuments hydrauliques les plus remarquables du nord de la Gaule. Grâce aux observations de Masse, aux descriptions de Jolin et de l’abbé Croix, aux découvertes de Vaillant, aux fouilles de Boucly et aux analyses de Gravellini, il est désormais possible d’en restituer le tracé, l’architecture et le fonctionnement avec une précision exceptionnelle. Ce monument disparu, reconstruit par trois siècles de recherches, témoigne à la fois de la maîtrise technique des ingénieurs romains et de la persévérance des chercheurs modernes. Invisible mais présent, fragmentaire mais cohérent, l’aqueduc de Bavay demeure un exemple majeur de l’ingénierie antique et un élément essentiel du patrimoine archéologique régional.
⭐ Bibliographie
1. Sources anciennes et érudits du XVIIIᵉ–XIXᵉ siècle
Masse, Claude. Mémoire sur les antiquités de Bavay, 1731. Manuscrit conservé aux Archives nationales ; première description des piles du pont‑aqueduc et des voûtes affleurantes.
Jolin, René. Notes sur l’aqueduc romain de Bavay, vers 1870. Observations de terrain, descriptions des matériaux, mentions de la branche d’Éclaibes.
Croix, Abbé. Recherches sur les vestiges romains du canton de Bavay, fin XIXᵉ siècle. Descriptions des murs de soutènement, des carrières romaines et des vestiges de Boussières.
2. Travaux modernes (XXᵉ–XXIᵉ siècle)
Vaillant, Jean. L’aqueduc romain d’Éclaibes, 1964. Récit de la redécouverte d’un tronçon intact de la branche secondaire.
Boucly, Jean‑Louis. Fouilles de l’aqueduc romain de Bavay (1963‑1964), Revue du Nord, 1965. Étude fondamentale : bassins de décantation, bassin de charge, pile du pont‑aqueduc, atelier de fonderie.
Gravellini, Maurice. L’aqueduc romain de Bavay : étude topographique et restitution du tracé, 2003. Synthèse moderne : tracé complet, siphon des Voyeaux, analyse des courbes de niveau.
3. Études générales sur les aqueducs romains
Hodge, A. Trevor. Roman Aqueducts & Water Supply. Duckworth, 1992. Ouvrage de référence sur la technique hydraulique romaine.
Bruun, Christer. The Water Supply of Ancient Rome. University of Helsinki, 1991. Analyse des systèmes hydrauliques romains, utile pour comparer Bavay aux grands aqueducs.
Rodríguez‑Almeida, Emilio. Topografia e urbanistica di Roma antica. Rome, 1983. Références sur les techniques de construction et les bassins de décantation.

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