
La verrerie du Sambreton occupe une place singulière dans l’histoire industrielle de Landrecies. Fondée au début du XIXᵉ siècle, modernisée au XXᵉ, elle a façonné la vie économique et sociale de la ville pendant plus de 160 ans.
Cet article retrace son parcours, depuis les racines verrières de la région jusqu’à la fermeture définitive de l’usine en 1984. Il s’appuie sur des archives, des recherches généalogiques, des documents techniques et des témoignages locaux — dont ceux de personnes qui y travaillaient encore dans les années 1970.
L’objectif est de comprendre comment une petite verrerie rurale est devenue un site industriel reconnu, puis comment elle a disparu, emportant avec elle un savoir‑faire séculaire.
Voici l’histoire complète de la verrerie du Sambreton.
🌄 I. Une région façonnée par le verre bien avant l’industrialisation
Bien avant l’essor industriel du XIXᵉ siècle, le Hainaut et la Thiérache possédaient déjà une tradition verrière ancienne. Des verreries forestières comme celle du Nouvion‑en‑Thiérache, actives dès le XVIIᵉ siècle, formaient des dynasties de souffleurs et de maîtres‑verriers. Ce savoir‑faire régional, transmis de génération en génération, a préparé le terrain à l’implantation des verreries industrielles modernes, dont celle du Sambreton à Landrecies.
🏭 II. 1823 : naissance de la verrerie du Sambreton
La verrerie du Sambreton est fondée en 1823, lorsque le sieur Durant obtient une ordonnance royale l’autorisant à établir une verrerie à bouteilles au hameau du Sambreton, à Landrecies. Comme beaucoup d’ateliers de l’époque, elle s’appuie sur une main‑d’œuvre locale et sur les ressources de la région : sable, bois, charbon.
🍷 III. 1865 : l’ère Larose — de la bouteille au cristal
En 1865, Antoine‑Joseph Larose, originaire d’Anor, rachète la verrerie. Avec son fils Zéphir‑Paulin, il transforme profondément l’établissement : la verrerie à bouteilles devient une cristallerie et gobeleterie, produisant verres, carafes et objets de table.
Cette mutation marque l’entrée du Sambreton dans une production plus fine, plus artistique, nécessitant une main‑d’œuvre plus qualifiée.
🔥 IV. Les techniques verrières : du four à pots au soufflage à la bouche
La verrerie du Sambreton a longtemps fonctionné selon les méthodes traditionnelles du verre à la bouche. La matière première — sable, soude, chaux — était fondue dans des fours à pots, où des creusets réfractaires contenaient le verre en fusion.
Le soufflage à la bouche constituait le cœur du métier. Le souffleur prélevait une boule de verre en fusion au bout de la canne, la tournait, la gonflait, l’étirait, jusqu’à obtenir la forme souhaitée. Autour de lui, les cueilleurs, tiseurs, tailleurs et ouvrières de finition formaient une chaîne de gestes précis et complémentaires.
Ces techniques, transmises de génération en génération, exigeaient force, endurance et une grande maîtrise du geste. Elles resteront la base du travail au Sambreton jusqu’à la fermeture de l’usine en 1984.
🛠️ V. 1909–1936 : l’arrivée de Pol Lionne et la modernisation
Une famille de verriers expérimentés
La famille Lionne, originaire de Préseau, est déjà active dans le commerce de faïences et dans la direction de verreries à Charleville au XIXᵉ siècle. Pol Lionne, né en 1873, s’est formé dans la verrerie du Moulinet, un établissement réputé pour la gobeleterie et le cristal.
1909 : l’association Larose–Lionne
Le 8 décembre 1909, Georges et Berthe Larose s’associent avec Pol Lionne. Dès 1911, Georges Larose se retire progressivement. Pol Lionne devient alors maître de la verrerie du Sambreton et en assure la direction, quittant Charleville pour s’installer à Landrecies.
Une modernisation décisive
Sous son impulsion, l’usine se modernise profondément :
- installation d’un gazomètre brûlant du coke,
- moteurs à gaz pauvre,
- dynamos produisant du courant continu,
- éclairage électrique,
- arches chauffées au gaz pour les fours à pots.
La main‑d’œuvre évolue également : des verriers belges (famille Michel), puis des ouvriers locaux formés sur place, et enfin des spécialistes polonais et surtout tchèques, recrutés pour leur haute technicité.
Les crises des années 1930
En 1935, l’expulsion des verriers tchèques met fin à une activité très rentable. En 1936, des grèves paralysent l’usine, qui doit fermer temporairement.
🧰 VI. 1936–1957 : Pierre Lionne et la survie de l’usine
En 1936, Pierre Lionne, fils de Pol, prend la direction. Il s’associe avec Gaston Roland, grossiste en arts du feu à Marly‑les‑Valenciennes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’usine est maintenue en état, puis rouvre le 13 août 1946.
La production se recentre sur les verres soufflés et décorés à la main, un savoir‑faire traditionnel mais coûteux.
🕯️ VII. 1957–1984 : SONOVERA, le dernier souffle
Après le décès de Pierre Lionne en 1957, la société devient SONOVERA. Elle reste l’une des dernières verreries à bouche du Nord de la France.
Mais la concurrence est féroce, notamment celle de la cristallerie d’Arques, dont la production mécanisée écrase les coûts.
- 1982 : faillite
- 21 février 1984 : liquidation judiciaire
La verrerie du Sambreton ferme définitivement ses portes. Elle était la dernière verrerie à bouche du Nord.
🧑🏭 VIII. La vie ouvrière au Sambreton : gestes, chaleur et solidarité
La verrerie du Sambreton n’était pas seulement un site industriel : c’était un véritable monde, avec ses métiers, ses rythmes et ses traditions. Dans les années 1970 encore, on y croisait des hommes et des femmes dont la vie était rythmée par la chaleur des fours, le bruit des arches et la cadence des équipes.
Les souffleurs, au centre du processus, travaillaient à quelques pas du four, maniant la canne avec une précision acquise au fil des années. Autour d’eux, les cueilleurs prélevaient la matière en fusion, les tiseurs entretenaient les fours, les tailleurs façonnaient les pièces refroidies, et les ouvrières assuraient une partie essentielle du tri et de la finition.
La chaleur était omniprésente, surtout l’été, lorsque les fours tournaient à plein régime. Les gestes étaient rapides, sûrs, presque chorégraphiés. Les anciens transmettaient leur savoir aux plus jeunes, souvent issus de familles locales ou belges, parfois polonaises ou tchèques.
Dans les années 1970, plusieurs habitants de Landrecies se souviennent encore de ces silhouettes noircies par la suie, de ces mains calleuses, de ces discussions à la pause, de cette fierté d’appartenir à un métier exigeant. La verrerie était un lieu de travail, mais aussi un lieu de vie, de camaraderie et de solidarité.
📜 IX. Héritage et mémoire
Il ne reste aujourd’hui que des traces matérielles et des souvenirs : des bâtiments, des archives, des objets, des photos, et surtout la mémoire des familles qui ont travaillé au Sambreton.
La verrerie du Sambreton témoigne :
- de l’évolution du verre, du four à pots aux dynamos,
- de la migration des verriers entre Belgique, France et Europe centrale,
- de la vie ouvrière dans une petite ville du Nord,
- de l’importance de familles comme les Larose et les Lionne,
- du rôle de Landrecies dans la production verrière régionale.
Elle rappelle aussi que derrière chaque verre soufflé, il y avait des gestes, des voix, des visages — un monde disparu mais jamais oublié.
Conclusion
La verrerie du Sambreton n’est pas seulement un site industriel disparu : elle demeure un lieu de mémoire pour Landrecies et pour tous ceux qui ont connu ses ouvriers, ses fours et son atmosphère unique. Dans les années 1970 encore, des hommes et des femmes y travaillaient avec une fierté palpable, perpétuant des gestes séculaires transmis de maître à apprenti. Leur savoir‑faire, leur endurance face à la chaleur des fours, leur attachement à l’usine ont marqué durablement la vie locale. Aujourd’hui, même si les bâtiments se sont tus, il reste les souvenirs, les récits, les objets, et la trace indélébile d’un métier où l’on façonnait le verre… mais aussi une part de l’âme de Landrecies.