L’Avesnois fut longtemps un pays de verre. Bien avant l’industrialisation, bien avant les grandes usines de Trélon ou de Fourmies, la région abritait déjà des ateliers discrets, installés au cœur des forêts, là où le bois, le sable et les cendres se rencontraient. Le verre y naissait dans la solitude des clairières, sous la lumière des fours, dans un monde de chaleur et de gestes précis. Ces verreries forestières, aujourd’hui disparues, ont façonné les paysages, les toponymes et les mémoires.
Avec le XIXᵉ siècle, tout change. Le charbon, le rail, les techniques nouvelles transforment profondément l’activité. Les verreries quittent les bois pour s’installer près des routes et des gares. Elles deviennent des usines, des lieux de production massive, des centres de vie ouvrière. Trélon, Anor, Fourmies, Sars‑Poteries, Glageon : autant de communes où le verre devient une force économique, un métier, une identité.
Cette section raconte cette histoire. Elle suit les verreries depuis leurs origines forestières jusqu’à leur apogée industrielle, puis leur déclin au XXᵉ siècle. Elle montre comment chaque site, chaque village, chaque atelier a contribué à faire de l’Avesnois un véritable pays du feu. Elle restitue les lieux, les gestes, les paysages, les traces encore visibles aujourd’hui. Elle rappelle que derrière chaque bouteille, chaque vitre, chaque flacon, il y avait des hommes, des femmes, des familles, des communautés entières vivant au rythme des fours.
Les verreries de l’Avesnois ne sont plus en activité, ou presque. Mais leur mémoire demeure, inscrite dans les cités ouvrières, les étangs de lavage du sable, les bâtiments de brique, les archives et les récits. Cette section est une porte d’entrée dans cet univers disparu, mais encore vibrant, où le verre a façonné un territoire et ceux qui l’habitaient.
🔥 Les verreries de l’Avesnois : un autre pays du feu
Bien avant que les forges et les hauts‑fourneaux ne marquent les vallées de la Sambre et des Helpes, l’Avesnois fut aussi un pays de verre. Un pays où le feu, la forêt et le sable se rencontraient pour donner naissance à une matière fragile et lumineuse. Des clairières de Trélon aux lisières de Glageon, des bois d’Anor aux abords de Fourmies, les verreries ont façonné pendant des siècles un paysage industriel discret mais essentiel, profondément lié aux ressources naturelles du territoire.
Car le verre, comme le fer, est un enfant de la forêt. Il exige du bois — beaucoup de bois — pour alimenter les fours, maintenir la chaleur, purifier la matière. Il exige aussi du sable, que l’on trouvait dans les sols siliceux de l’Avesnois, et des cendres végétales, produites par les immenses massifs forestiers. Les verreries s’installaient donc au cœur des bois, là où les ressources étaient abondantes, là où les maîtres verriers pouvaient contrôler l’approvisionnement, là où les clairières offraient l’espace nécessaire aux fours, aux ateliers, aux logements.
À Trélon, à Glageon, à Anor, à Fourmies, les verreries ont donné naissance à des communautés entières. Les souffleurs, les cueilleurs, les tailleurs, les porteurs, les potiers de four, les laveurs de sable formaient un monde à part, un monde de gestes précis, de chaleur intense, de savoir‑faire transmis de père en fils. Le verre n’était pas seulement une industrie : c’était une culture, une identité, un mode de vie.
Au XIXᵉ siècle, avec l’arrivée du charbon, de la vapeur puis de l’électricité, les verreries quittent peu à peu les clairières pour s’installer près des villes, des routes, des voies ferrées. Trélon devient un centre majeur de la production de bouteilles. Fourmies, déjà marquée par le textile, accueille des ateliers modernes. Les verreries se mécanisent, se diversifient, exportent leurs produits bien au‑delà de l’Avesnois.
Puis, comme la sidérurgie, elles déclinent. Les fours s’éteignent, les ateliers ferment, les cheminées s’effondrent. Mais le territoire, lui, n’a rien oublié. Les bâtiments de brique, les cités ouvrières, les étangs de lavage du sable, les toponymes anciens, les récits des familles témoignent encore de ce monde disparu.
Ce thème propose de retracer cette histoire : celle d’un pays du verre, d’un pays du feu, d’un pays où la forêt, la matière et les hommes ont dialogué pendant des siècles. Une histoire moins connue que celle du fer, mais tout aussi essentielle pour comprendre l’Avesnois.
I. Aux origines d’un pays de verre : forêt, sable et feu
Bien avant que les grandes verreries de Trélon ou de Fourmies ne projettent leurs lueurs orangées dans la nuit, l’Avesnois portait déjà en lui les conditions d’une vocation verrière. Comme pour le fer, tout commence dans la nature : dans la forêt, dans le sable, dans les cendres végétales. Le verre n’est pas une matière qui s’improvise. Il exige un environnement précis, une alchimie subtile entre les ressources du sol et la maîtrise du feu. Et l’Avesnois, par sa géologie et ses paysages, réunissait depuis longtemps ces éléments essentiels.
Le premier trésor, c’était la forêt. Immense, dense, couvrant autrefois une grande partie du territoire, elle offrait le combustible indispensable aux fours verriers. Car pour fondre le sable, il faut une chaleur extrême, continue, exigeante. Les fours de l’époque consommaient des quantités colossales de bois. Les maîtres verriers s’installaient donc au cœur des massifs forestiers — à Trélon, à Glageon, à Anor — là où les bûcherons pouvaient alimenter sans relâche les ateliers. Les charbonniers, eux aussi, jouaient un rôle crucial : leurs cendres végétales, riches en potasse, entraient dans la composition du verre. La forêt n’était pas seulement un décor : elle était la matrice même de la verrerie.
Le second trésor, c’était le sable. Dans les sols siliceux de l’Avesnois, notamment autour de Glageon, d’Anor et de Trélon, on trouvait des sables clairs, fins, adaptés à la fusion. Les verriers les lavaient dans des étangs spécialement aménagés, où l’eau décantait les impuretés. Ces étangs, encore visibles aujourd’hui pour qui sait les reconnaître, sont les témoins silencieux d’un savoir‑faire ancien. Le sable lavé, séché, tamisé devenait la matière première des bouteilles, des vitres, des verres utilitaires produits dans les ateliers forestiers.
Le troisième élément, c’était le feu. Un feu maîtrisé, constant, entretenu jour et nuit. Les fours verriers, construits en briques réfractaires, étaient de véritables cathédrales de chaleur. Ils exigeaient une attention permanente : trop froids, ils ne fondaient pas le sable ; trop chauds, ils déformaient la matière. Les maîtres verriers, héritiers d’un savoir transmis depuis le Moyen Âge, savaient lire la couleur des flammes, écouter le souffle du four, sentir la matière en fusion. Leur science était autant instinctive que technique.
Ainsi, bien avant l’industrialisation, l’Avesnois réunissait déjà les trois piliers de la verrerie ancienne : la forêt, le sable et le feu. Ce n’était pas un hasard si les premières verreries s’implantèrent dans les clairières de Trélon, dans les bois de Glageon, sur les hauteurs d’Anor. Le territoire, par sa nature même, portait en lui une vocation verrière profonde. Une vocation discrète, rurale, presque secrète, mais qui allait façonner durablement les paysages et les communautés.
II. Les verreries forestières : un monde disparu
Avant les grandes usines de Trélon ou de Fourmies, avant les cheminées de brique et les fours au charbon, l’Avesnois a connu un âge plus discret, presque secret : celui des verreries forestières. Ces ateliers, installés au cœur des bois, formaient un monde à part, un monde de clairières, de chaleur et de gestes précis. Un monde aujourd’hui disparu, mais dont les traces subsistent encore dans les paysages, les toponymes et les mémoires.
Les verreries forestières apparaissent dès le Moyen Âge et se multiplient aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Elles s’installent là où la forêt est dense, là où le sable est accessible, là où l’eau peut être captée pour laver la matière. À Trélon, dans les bois de la Haie d’Avesnes, à Glageon, dans les clairières proches de la frontière, à Anor, sur les hauteurs sableuses, ces ateliers vivaient en autarcie, comme de petites communautés isolées au milieu des arbres.
Leur organisation était simple mais efficace. Au centre, le four : une masse de briques réfractaires, alimentée jour et nuit par des bûches que les bûcherons apportaient sans relâche. Autour, les ateliers où les souffleurs, les cueilleurs, les porteurs et les tailleurs travaillaient dans une chaleur écrasante. Plus loin, les logements des ouvriers, souvent construits en bois, parfois en torchis, modestes mais proches du feu. Et tout autour, la forêt, omniprésente, indispensable, protectrice et dévorée à la fois.
La vie dans ces verreries était rude. Les fours ne s’arrêtaient jamais : une extinction signifiait des jours de travail perdus. Les souffleurs, torse nu devant la chaleur, manipulaient la canne avec une précision presque chorégraphique. Ils cueillaient la matière en fusion, soufflaient, tournaient, façonnaient, déposaient. Le verre prenait forme dans un ballet de gestes transmis de génération en génération. Les porteurs, eux, transportaient les pièces encore chaudes vers les étuves, où elles refroidissaient lentement pour éviter les chocs thermiques.
Les verreries forestières produisaient surtout des objets utilitaires : bouteilles, verres, bonbonnes, vitres. Leur production était modeste, mais essentielle pour les marchés locaux. Les maîtres verriers, souvent issus de familles spécialisées, dirigeaient ces ateliers avec une autorité respectée. Certains lignages, comme les familles verrières de Trélon ou d’Anor, ont marqué durablement l’histoire du territoire.
Mais ce monde était fragile. La consommation de bois était immense : une verrerie pouvait épuiser un massif forestier en quelques décennies. Les autorités, soucieuses de préserver les forêts, imposèrent des restrictions. Puis vint le XIXᵉ siècle, avec le charbon, la vapeur, les routes, les voies ferrées. Les verreries quittèrent les clairières pour s’installer près des villes. Les ateliers forestiers, trop isolés, trop dépendants du bois, trop coûteux à maintenir, disparurent les uns après les autres.
Aujourd’hui, il ne reste presque rien de ces verreries anciennes. Quelques talus rectilignes dans les bois de Trélon, des étangs de lavage du sable à Glageon, des clairières étrangement régulières à Anor. Les toponymes — « La Verrerie », « Le Four à Verre », « La Haie des Verriers » — sont parfois les seuls témoins de ce monde disparu. Mais pour qui sait regarder, le paysage murmure encore l’histoire de ces ateliers forestiers, où le verre naissait dans la solitude des bois, sous la lumière vacillante des fours.
III. Les maîtres verriers : lignages, privilèges et savoirs
Derrière chaque verrerie forestière se trouvait une famille, un nom, un lignage. Les maîtres verriers formaient une caste à part, héritière d’un savoir ancien, jalouse de ses secrets, fière de ses privilèges. Leur statut, reconnu dès le Moyen Âge, leur donnait des droits spécifiques : liberté de circulation, exemption de certaines taxes, possibilité de s’installer dans les forêts du domaine. Ces privilèges n’étaient pas un luxe : ils étaient la condition même de leur activité, qui exigeait mobilité, ressources et autonomie.
Dans l’Avesnois, plusieurs familles ont marqué durablement l’histoire verrière. À Trélon, les lignages verriers se succèdent du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, transmettant leurs secrets de fabrication comme d’autres transmettent des terres. À Glageon, des familles venues de Lorraine ou de Champagne — régions verrières par excellence — s’installent dans les bois pour y fonder leurs ateliers. À Anor, certains maîtres verriers dirigent de véritables petites communautés, organisant le travail, l’approvisionnement, la vie quotidienne.
Leur savoir était immense. Ils connaissaient la composition des sables, la qualité des cendres, la température des fours, la manière de souffler une bouteille ou de tirer une feuille de verre. Ils savaient lire la matière en fusion, anticiper ses réactions, corriger ses défauts. Leur autorité était respectée, parfois crainte. Dans les verreries forestières, ils étaient à la fois chefs d’atelier, gestionnaires, techniciens et gardiens d’une tradition.
Avec l’arrivée du XIXᵉ siècle et l’industrialisation, leur rôle évolue. Certains deviennent directeurs d’usines modernes, d’autres disparaissent avec les verreries forestières. Mais leur héritage demeure : dans les gestes des souffleurs, dans les techniques de fusion, dans les familles qui, encore aujourd’hui, se souviennent d’avoir eu un ancêtre “verrier”.
IV. Les gestes du verre : souffler, cueillir, tourner, façonner
Le verre est une matière vivante. Il exige des gestes précis, rapides, sûrs. Dans les verreries de l’Avesnois, ces gestes formaient un ballet quotidien, répété des milliers de fois, transmis de génération en génération.
Le souffleur était au centre de ce monde. Torse nu devant la chaleur du four, il cueillait la matière en fusion au bout de sa canne, une boule incandescente qu’il fallait tourner sans cesse pour éviter qu’elle ne s’affaisse. Il soufflait, doucement ou fortement selon la forme désirée, puis déposait la pièce sur un marbre pour la façonner. Le moindre geste comptait : un souffle trop fort, un mouvement trop lent, et la pièce était perdue.
Autour de lui, les autres ouvriers formaient une chaîne parfaitement coordonnée. Le cueilleur préparait la matière, le porteur transportait les pièces encore chaudes vers les étuves, le tailleur donnait les dernières finitions. Les potiers de four, eux, entretenaient les fours, remplaçaient les briques réfractaires, surveillaient la température. Leur rôle était essentiel : un four mal entretenu pouvait ruiner des semaines de production.
Ces gestes, ces rythmes, ces savoir‑faire formaient une culture à part entière. Ils exigeaient force, précision, endurance, mais aussi sens artistique. Car le verre, même utilitaire, est une matière qui demande de la beauté. Les souffleurs de Trélon, de Glageon, d’Anor étaient des artisans autant que des ouvriers, des artistes autant que des techniciens.
V. L’industrialisation : des clairières aux usines
Le XIXᵉ siècle marque un tournant décisif pour les verreries de l’Avesnois. Le bois devient rare, les forêts sont protégées, les besoins augmentent. Le charbon, la vapeur, puis l’électricité bouleversent les équilibres anciens. Les verreries quittent les clairières pour s’installer près des routes, des villes, des voies ferrées.
À Trélon, la grande verrerie industrielle s’impose comme un acteur majeur. Ses fours au charbon, plus puissants, plus réguliers, permettent une production à grande échelle. Les bouteilles, les vitres, les bonbonnes sortent en quantité des ateliers modernisés. Les cités ouvrières se développent autour de l’usine, les commerces prospèrent, la commune change de visage.
À Fourmies, déjà marquée par le textile, les verreries trouvent un environnement favorable : main‑d’œuvre abondante, infrastructures modernes, proximité des marchés. Les ateliers se mécanisent, les souffleurs travaillent désormais avec des machines d’assistance, les fours deviennent plus grands, plus performants.
Cette industrialisation transforme profondément le métier. Les gestes restent, mais les cadences augmentent. Les verriers deviennent des ouvriers d’usine. Les familles verrières perdent une partie de leur autonomie. Le verre cesse d’être une production forestière pour devenir une industrie moderne.
VI. Le déclin : fours éteints, ateliers silencieux
Comme la sidérurgie, la verrerie de l’Avesnois connaît un déclin progressif au XXᵉ siècle. La concurrence internationale, les innovations techniques, les coûts de production, les crises économiques fragilisent les usines locales.
Les verreries de Trélon ferment les unes après les autres. Les ateliers de Fourmies réduisent leur activité. Les fours s’éteignent, les cheminées cessent de fumer, les cités ouvrières se vident. Les bâtiments, parfois reconvertis, parfois abandonnés, deviennent des friches industrielles. Les gestes des souffleurs disparaissent, remplacés par des machines automatisées dans d’autres régions ou d’autres pays.
Mais le territoire n’oublie pas. Les anciens étangs de lavage du sable, les bâtiments de brique, les cités ouvrières, les toponymes — « La Verrerie », « Le Four à Verre », « La Haie des Verriers » — rappellent encore ce passé. Les familles conservent des souvenirs, des outils, des photographies. Les archives permettent de reconstituer l’organisation des ateliers, les lignages verriers, les productions.
Le déclin n’efface pas l’histoire : il la rend plus précieuse.
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Le verre a disparu des forêts de l’Avesnois depuis longtemps, mais son empreinte demeure partout. Dans les clairières trop régulières pour être naturelles, dans les étangs silencieux où l’on lavait autrefois le sable, dans les chemins rectilignes qui traversent les bois, dans les talus qui marquent l’emplacement des anciens fours. Le paysage porte encore les cicatrices et les souvenirs de cette activité qui a façonné le territoire pendant des siècles.
Les verreries forestières ont laissé des traces discrètes, presque secrètes, que seuls les initiés savent reconnaître. Les verreries industrielles, elles, ont laissé des bâtiments, des cités ouvrières, des friches, des silhouettes de briques qui racontent encore la vie des ateliers. Entre ces deux mondes, la forêt, les villages et les campagnes ont gardé la mémoire des gestes, des familles, des saisons du verre.
Cette section explore ces paysages de mémoire. Elle montre comment la nature a recouvert les anciens sites, comment les villages ont conservé les marques de leur passé verrier, comment les lieux parlent encore à ceux qui savent les écouter. Elle invite à marcher, à regarder, à reconnaître les traces, à comprendre que le verre n’a pas seulement façonné des objets : il a façonné un territoire entier.
VII. Les paysages verriers : traces, clairières et mémoires de verre
Le verre, contrairement au fer, ne laisse presque rien derrière lui. Pas de scories, pas de masses de laitier, pas de blocs de fonte refroidie. Le verre disparaît, se dissout, se brise, retourne au sable. Pourtant, les paysages de l’Avesnois portent encore, pour qui sait les lire, les traces profondes de l’activité verrière. Des traces discrètes, ténues, parfois invisibles au premier regard, mais essentielles pour comprendre l’histoire du territoire.
Dans les bois de Trélon, certaines clairières ont des contours trop réguliers pour être naturels. Elles sont les vestiges des anciennes verreries forestières, où les fours brûlaient jour et nuit. Les sols y sont parfois légèrement creusés, témoignant de l’emplacement des ateliers, des fosses de lavage du sable, des zones de stockage du bois. Les chemins forestiers, rectilignes, trahissent les routes empruntées par les voituriers qui transportaient le sable, les cendres, les bûches.
À Glageon, les étangs de lavage du sable subsistent encore, silencieux, envahis de joncs. Leur forme géométrique, leurs digues de terre, leurs fossés d’alimentation rappellent l’époque où les verriers décantaient les sables siliceux avant de les porter au four. Dans les sous‑bois, des talus rectilignes marquent l’emplacement des anciens bâtiments, aujourd’hui disparus.
À Anor, les sols sableux portent encore les cicatrices des extractions anciennes. Les dépressions circulaires, envahies de fougères, sont les fosses où l’on prélevait le sable clair destiné aux verreries. Les toponymes — « La Verrerie », « Le Four à Verre », « La Haie des Verriers » — sont autant de balises qui permettent de reconstituer un paysage disparu.
Dans les communes plus industrielles, comme Trélon ou Fourmies, les paysages urbains portent l’empreinte des verreries du XIXᵉ siècle. Les cités ouvrières, les alignements de maisons de brique, les murs de soutènement, les plateformes nivelées témoignent de l’essor industriel. Même lorsque les usines ont été détruites, la trame urbaine — rues, quartiers, friches — garde la mémoire de leur présence.
Le paysage verrier de l’Avesnois est donc un paysage de traces. Un paysage où les clairières racontent les fours disparus, où les étangs murmurent les gestes des laveurs de sable, où les chemins forestiers rappellent les allées et venues des voituriers. Un paysage fragile, discret, mais profondément chargé de mémoire.
Conclusion – Le pays du verre : une mémoire fragile mais essentielle
L’histoire des verreries de l’Avesnois est une histoire de feu, de forêt et de gestes. Une histoire discrète, souvent oubliée, mais profondément ancrée dans le territoire. Pendant des siècles, les clairières de Trélon, les bois de Glageon, les hauteurs d’Anor ont vibré au rythme des fours, des souffleurs, des porteurs, des potiers de four. Le verre naissait dans la solitude des bois, sous la lumière vacillante des flammes, dans un monde où la matière était façonnée par la main de l’homme.
Puis vint l’industrialisation, avec ses usines, ses cités ouvrières, ses fours au charbon. Trélon devint un centre majeur de la production de bouteilles. Fourmies accueillit des ateliers modernes. Les verreries quittèrent les clairières pour s’installer près des routes, des villes, des voies ferrées. Le verre devint une industrie, une économie, un moteur de développement.
Et puis, comme tant d’autres industries, les verreries déclinèrent. Les fours s’éteignirent, les ateliers se vidèrent, les cheminées cessèrent de fumer. Mais le territoire n’a rien oublié. Les étangs de lavage du sable, les clairières régulières, les toponymes anciens, les cités ouvrières, les récits des familles témoignent encore de ce monde disparu.
Le patrimoine verrier de l’Avesnois est fragile. Il ne se voit pas toujours. Il demande une lecture attentive du paysage, une connaissance des gestes, une sensibilité aux traces. Mais il est essentiel pour comprendre l’identité du territoire. Car l’Avesnois n’est pas seulement un pays de bocage, de forêts et de textile : il fut aussi, pendant des siècles, un pays du verre, un pays où la matière la plus fragile naissait du feu le plus intense.
Transmettre cette histoire, c’est redonner vie à un monde disparu. C’est rappeler que le verre, comme le fer, a façonné les paysages, les villages, les familles. C’est reconnaître que l’Avesnois porte en lui une mémoire industrielle riche, complexe, profonde. Une mémoire qui mérite d’être racontée, partagée, préservée.
🔥 Les verreries de l’Avesnois-Thiérache
⭐ La verrerie de Trélon
Au cœur de l’Avesnois, Trélon fut l’un des plus grands foyers verriers du Nord de la France. Bien avant l’essor industriel du XIXᵉ siècle, la commune accueillait déjà des ateliers forestiers, installés dans les clairières, au plus près du bois, du sable et des cendres végétales. Ces premières installations, modestes et isolées, produisaient des bouteilles, des verres utilitaires et des vitres destinées aux marchés locaux. Elles vivaient au rythme des saisons, des campagnes verrières et des ressources forestières, avant de disparaître progressivement au XVIIIᵉ siècle.
Avec le XIXᵉ siècle, Trélon change d’échelle. L’arrivée du charbon, des routes modernisées et surtout du chemin de fer transforme la commune en un véritable pays du feu. La grande verrerie industrielle s’impose alors comme un acteur majeur de la région. Ses fours au charbon, plus puissants et plus réguliers que les anciens fours à bois, permettent une production à grande échelle. Les ateliers se mécanisent, les souffleurs travaillent désormais avec des machines d’assistance, et les bâtiments de brique s’étendent autour du site principal. Trélon devient l’un des centres les plus importants du Nord pour la fabrication de bouteilles, notamment la bouteille forte, indispensable aux vins effervescents.
Autour de l’usine, une véritable communauté se forme. Les souffleurs, les cueilleurs, les porteurs, les potiers de four, les laveurs de sable et leurs familles vivent au rythme des fours, des équipes et des cadences. Les cités ouvrières, encore visibles aujourd’hui, témoignent de cette vie collective intense. Les alignements de maisons de brique, les rues tracées pour accueillir les ouvriers, les commerces qui prospèrent autour de l’usine composent un paysage profondément marqué par l’industrie verrière.
Mais comme tant d’autres sites industriels du Nord, la verrerie de Trélon subit au XXᵉ siècle les effets conjugués de la concurrence internationale, de la mécanisation, de la baisse de la demande et des crises économiques. Les fours s’éteignent les uns après les autres. Les ateliers ferment, les cheminées cessent de fumer, les cités ouvrières se vident peu à peu. La dernière grande verrerie ferme en 1977, mettant fin à plusieurs siècles d’activité.
Pourtant, Trélon n’a rien oublié. Le paysage urbain porte encore l’empreinte de cette histoire : les cités ouvrières, les plateformes industrielles, les murs de soutènement, les toponymes anciens rappellent la présence de cette industrie qui a façonné la commune pendant plus de cent cinquante ans. Les archives, les témoignages et les traces matérielles permettent encore aujourd’hui de reconstituer la vie de ce grand site verrier, qui fut l’un des plus importants de l’Avesnois.
⭐ La verrerie d’Anor
La commune d’Anor possède l’une des histoires verrières les plus riches et les plus complexes de l’Avesnois. Ici, le verre n’a pas seulement façonné un paysage : il a façonné des lignages, des quartiers entiers, des trajectoires humaines. L’histoire commence au XVIIᵉ siècle, lorsque la première verrerie est fondée en 1675 par Antoine Goulart, maître de forge. Elle passe ensuite entre les mains des Hennezel, grande famille verrière venue de Lorraine, puis des Despret, avant de s’éteindre en 1815. Cette première verrerie, installée au cœur des bois, appartient pleinement au cycle des verreries forestières, dépendantes du bois, du sable et des cendres végétales.
Un siècle plus tard, Anor entre dans une nouvelle ère. En 1868, Alphonse Poulet fonde une verrerie moderne près de la gare, destinée à produire des bouteilles champenoises. Ce site deviendra le célèbre lieu‑dit de la Verrerie Blanche. Après la mort de Poulet, l’usine est reprise par Clavon de Trélon, puis brièvement abandonnée. En 1898, une société anonyme tente de relancer l’activité en produisant des bouteilles en verre blanc pour la pharmacie, la parfumerie et le marché anglais. Le projet échoue, mais ouvre la voie à une renaissance décisive.
En 1902, Octave Gordien, verrier expérimenté venu du Garmouzet, rachète l’usine. Sous sa direction, puis celle de ses fils, la Verrerie Blanche connaît son âge d’or. Avant la Première Guerre mondiale, elle emploie près de cent cinquante ouvriers et produit plus de dix millions de flacons par an. Ses clients sont prestigieux : Grossmith, Atkinson, Tetley, Farina, et bien d’autres maisons anglaises et françaises. La guerre interrompt brutalement cette prospérité. L’usine est incendiée par les troupes allemandes en 1918, mais reconstruite dès 1920 grâce aux dommages de guerre.
La crise de 1929 porte un coup fatal à l’entreprise. La verrerie ferme en 1931, puis disparaît définitivement quelques années plus tard. Le site connaît ensuite plusieurs vies : émaillerie, atelier de réparation automobile, entrepôt, scierie. En 1986, tout s’arrête. Mais Anor n’a pas renoncé à son passé verrier. À partir de 2005, la commune entreprend une reconversion exemplaire du site, qui devient un EcoQuartier labellisé au niveau national. Aujourd’hui, les bâtiments ont disparu, mais la mémoire demeure : celle d’une verrerie qui fit rayonner Anor bien au‑delà de l’Avesnois.
⭐La verrerie de Glageon
Glageon est l’un des lieux où l’on perçoit le mieux la continuité entre les verreries forestières anciennes et les verreries industrielles du XIXᵉ siècle. Ici, le verre est né dans les bois, au bord des étangs, dans des clairières où les fours brûlaient jour et nuit. Les sols sableux de Glageon, riches en silice, ont très tôt attiré les maîtres verriers. Les étangs de lavage du sable, encore visibles aujourd’hui, rappellent cette activité ancienne : l’eau y décantait les impuretés avant que le sable ne soit séché et porté au four.
Les premières verreries de Glageon fonctionnaient comme des communautés isolées, vivant au rythme du bois et des saisons. Les familles verrières, souvent venues de Lorraine ou de Champagne, y fondaient des ateliers modestes mais efficaces. Elles produisaient des bouteilles, des vitres et des objets utilitaires destinés aux marchés locaux. Ces verreries forestières disparaissent progressivement au XVIIIᵉ siècle, mais la tradition verrière ne s’éteint pas.
Avec le XIXᵉ siècle, Glageon entre dans l’ère industrielle. Les ateliers se modernisent, les fours au charbon remplacent les fours à bois, et la production augmente. La commune se spécialise dans le verre utilitaire, tout en conservant les savoir‑faire hérités des verreries forestières. Les ouvriers, souvent issus de familles verrières, perpétuent les gestes anciens dans des ateliers désormais mécanisés.
Le déclin intervient au XXᵉ siècle, comme partout dans l’Avesnois. Les verreries ferment, les ateliers se vident, les fours s’éteignent. Mais Glageon conserve des traces uniques : les étangs de lavage du sable, les talus rectilignes dans les bois, les toponymes anciens, les alignements de maisons ouvrières. Le paysage, ici, raconte encore l’histoire d’un village façonné par le verre, entre tradition forestière et modernité industrielle.
⭐ La verrerie de Fourmies
Fourmies est surtout connue pour son histoire textile, mais elle fut aussi un important centre verrier, notamment grâce à la production de bouteilles noires, destinées au marché de la Champagne. Dès le XVIIIᵉ siècle, la commune accueille des ateliers spécialisés dans la fabrication de bouteilles épaisses, capables de résister à la pression des vins effervescents. Cette production, exigeante et technique, fait de Fourmies un acteur essentiel du commerce du vin au nord de la France.
Au XIXᵉ siècle, l’arrivée du chemin de fer transforme profondément l’activité. Les verreries de Fourmies peuvent désormais expédier leurs bouteilles vers Reims, Épernay et les grandes maisons champenoises. Les ateliers se modernisent, les fours au charbon remplacent les fours à bois, et la production augmente considérablement. La ville, déjà marquée par l’industrie textile, voit se développer une activité verrière complémentaire, qui emploie de nombreux ouvriers.
La verrerie noire de Fourmies connaît son apogée entre 1850 et 1900. Les souffleurs y travaillent dans une chaleur intense, façonnant des bouteilles robustes, sombres, parfaitement adaptées aux exigences du marché champenois. Les cités ouvrières se développent autour des ateliers, et la ville prend l’allure d’un véritable centre industriel.
Le déclin intervient au XXᵉ siècle. La concurrence, la mécanisation et les crises économiques fragilisent les verreries locales. La dernière grande verrerie de Fourmies ferme en 1958, mettant fin à près de deux siècles d’activité. Aujourd’hui, il ne reste que des traces : des bâtiments de brique, des plateformes industrielles, des toponymes anciens, et surtout la mémoire d’une ville où le verre et le textile ont longtemps coexisté.
⭐ La verrerie de Sars‑Poteries
Sars‑Poteries occupe une place singulière dans l’histoire verrière de l’Avesnois. Fondée en 1758, la verrerie naît dans un village déjà marqué par la poterie, d’où son nom. Très vite, elle devient un centre important de production de verre utilitaire : bouteilles, verres, bonbonnes, vitres. Les premiers ateliers fonctionnent encore selon le modèle forestier, dépendant du bois et du sable local, mais l’activité se structure rapidement autour d’un véritable site industriel.
Au XIXᵉ siècle, Sars‑Poteries connaît un essor remarquable. Les fours se modernisent, les ateliers s’agrandissent, la production augmente. La verrerie se spécialise dans le verre creux, puis dans des pièces plus fines, parfois décoratives. Les ouvriers, souvent issus de familles verrières, perpétuent des gestes anciens tout en s’adaptant aux nouvelles techniques. Le village se transforme : des maisons ouvrières apparaissent, des commerces s’installent, la vie quotidienne s’organise autour de l’usine.
Mais ce qui fait la renommée de Sars‑Poteries, ce sont les verres d’art populaire, ces objets uniques, souvent réalisés par les ouvriers pendant leurs pauses ou en fin de journée. Vases, bouteilles, sculptures improvisées : ces pièces, appelées « bousillés », témoignent d’une créativité extraordinaire. Elles sont aujourd’hui conservées au Musée du Verre, qui perpétue la mémoire de cette tradition.
La verrerie ferme en 1937, victime de la concurrence et des crises économiques. Pourtant, Sars‑Poteries n’a jamais cessé d’être un village du verre. Le musée, les collections, les expositions et les artistes contemporains qui y travaillent encore font vivre un héritage unique dans l’Avesnois.
⭐ La verrerie de Momignies
De toutes les verreries du bassin Avesnois–Thiérache, Momignies est la seule à avoir traversé les siècles sans s’éteindre. Située juste de l’autre côté de la frontière belge, elle partage une histoire étroitement liée à celle d’Anor, de Glageon et de Trélon. Dès le XVIIIᵉ siècle, Momignies accueille des ateliers spécialisés dans le verre creux, destinés à la pharmacie, à la parfumerie et aux usages domestiques.
Au XIXᵉ siècle, la verrerie se modernise et devient un acteur majeur du flaconnage. Les liens avec Anor sont particulièrement forts : lorsque la Verrerie Blanche d’Anor cherche à contourner les droits de douane belges, elle envisage même d’ouvrir une succursale à Momignies. Finalement, c’est Justin Gillet qui fonde la verrerie moderne de Momignies en 1898, donnant au site une impulsion décisive.
Au fil du XXᵉ siècle, Momignies s’adapte aux évolutions techniques, mécanise ses ateliers, modernise ses fours et diversifie sa production. Alors que les verreries de l’Avesnois ferment les unes après les autres, Momignies poursuit son activité, devenant un symbole de résilience industrielle. Aujourd’hui encore, elle produit des flacons pour la parfumerie, la pharmacie et les cosmétiques, perpétuant un savoir‑faire séculaire.
Momignies est ainsi un trait d’union entre le passé et le présent, entre les verreries forestières disparues et l’industrie moderne. Elle incarne la continuité d’un métier qui, ailleurs, s’est éteint, mais qui ici, au cœur de la Fagne, continue de vivre.
⭐ La verrerie du Garmouzet (Nouvion–Fontenelle)
Le Garmouzet est un lieu discret, presque secret, niché entre Le Nouvion‑en‑Thiérache et Fontenelle. Pourtant, ce hameau fut l’un des sites verriers les plus caractéristiques de l’époque forestière. Ici, tout rappelle les verreries anciennes : la forêt dense, les sols sableux, les chemins anciens, les clairières régulières. Le Garmouzet est l’exemple parfait de ces ateliers installés au cœur des bois, loin des villages, là où les ressources étaient abondantes.
Fondée au XVIIᵉ siècle, la verrerie du Garmouzet fonctionne selon le modèle traditionnel : un four central, des ateliers autour, des logements modestes, des fosses de lavage du sable, des zones de stockage du bois. Les familles verrières qui y travaillent sont souvent liées aux grandes lignées de la région : Colinet, Hennezel, Le Vaillant, Liège, Bongard. Elles perpétuent des gestes anciens, soufflent des bouteilles, tirent des vitres, fabriquent des objets utilitaires destinés aux marchés locaux.
Comme toutes les verreries forestières, le Garmouzet dépend entièrement du bois. Lorsque les massifs environnants s’épuisent, l’activité décline. Au XVIIIᵉ siècle, la verrerie disparaît, laissant derrière elle des traces ténues : des talus rectilignes, des clairières trop régulières pour être naturelles, des toponymes qui rappellent la présence des fours.
Aujourd’hui, le Garmouzet est un lieu de mémoire. Rien n’y subsiste en surface, mais le paysage raconte encore l’histoire de ces ateliers disparus, où le verre naissait dans la solitude des bois, sous la lumière des flammes.
⭐ Les verreries forestières de l’Avesnois–Thiérache
Avant les grandes usines de Trélon, Fourmies ou Sars‑Poteries, l’Avesnois et la Thiérache ont connu un âge plus discret : celui des verreries forestières. Ces ateliers, installés au cœur des bois, formaient un monde à part, un monde de clairières, de chaleur et de gestes précis. Ils apparaissent dès le Moyen Âge et se multiplient aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, profitant des immenses massifs forestiers, des sols sableux et des cendres végétales.
Chaque verrerie forestière était une petite communauté autonome. Le four, construit en briques réfractaires, brûlait jour et nuit. Autour, les ateliers s’organisaient selon les besoins : soufflage, façonnage, étuves, stockage du bois, lavage du sable. Les familles vivaient sur place, souvent dans des maisons de bois ou de torchis. Les maîtres verriers dirigeaient l’ensemble, transmettant leurs secrets de génération en génération.
Parmi les sites les plus importants, on peut citer Montplaisir à Fourmies, Follemprise près de Clairfontaine, La Neuville, La Folie‑Couturier, ou encore les ateliers de la Haie d’Avesnes. Tous fonctionnaient selon le même modèle : une installation temporaire, mobile, dépendante du bois, destinée à être déplacée lorsque les ressources s’épuisaient.
Avec le XIXᵉ siècle, ces verreries disparaissent, remplacées par des usines modernes alimentées au charbon. Mais leurs traces subsistent : clairières régulières, étangs de lavage du sable, chemins forestiers rectilignes, toponymes anciens. Le paysage de l’Avesnois porte encore la mémoire de ces ateliers disparus, qui furent les premiers témoins de la longue histoire du verre dans la région.
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🔥 Les grandes familles de verriers
L’histoire du verre dans l’Avesnois n’est pas seulement une histoire de lieux, de fours et de techniques. C’est d’abord une histoire d’hommes et de femmes, de lignages entiers qui ont traversé les siècles en portant avec eux un savoir‑faire unique. Les verreries forestières, puis les verreries industrielles, n’auraient jamais existé sans ces familles qui ont transmis leurs gestes, leurs secrets, leurs traditions, souvent de père en fils, parfois de maître à apprenti, toujours dans la continuité d’un métier exigeant.
Certaines familles sont anciennes, presque mythiques, comme les Colinet ou les Hennezel, dont les noms apparaissent dans les archives dès le Moyen Âge. D’autres arrivent plus tard, venues de Normandie, de Lorraine ou du Beauvaisis, attirées par les forêts de la Thiérache et les sols siliceux de l’Avesnois. D’autres encore appartiennent à l’ère industrielle, comme les Gordien ou les Despret, qui ont dirigé les grandes verreries du XIXᵉ et du XXᵉ siècle.
Ces familles ne sont pas seulement des noms. Elles sont les racines du territoire. Elles ont façonné les paysages, les villages, les clairières, les cités ouvrières. Elles ont laissé des traces dans les registres paroissiaux, les actes notariés, les toponymes, les récits transmis de génération en génération. Elles ont donné au verre une dimension humaine, intime, presque familiale.
Cette section leur est consacrée. Elle raconte leurs origines, leurs migrations, leurs alliances, leurs ateliers. Elle montre comment, à travers elles, le verre est devenu une tradition vivante, un héritage partagé, une identité profonde de l’Avesnois et de la Thiérache.
🌿 Les Colinet : les doyens du verre en Thiérache
Parmi toutes les familles verrières de l’Avesnois et de la Thiérache, les Colinet occupent une place à part. Leur histoire remonte au XIVᵉ siècle, bien avant l’essor des grandes verreries forestières. Les archives mentionnent dès 1378 un certain Collart « dou Four », installé au Formathot, près de Macquenoise. Ce nom, qui deviendra Colinet, est l’un des plus anciens témoignages de l’activité verrière dans la région.
Au fil des siècles, les Colinet s’imposent comme une véritable dynastie. Ils fondent ou dirigent plusieurs verreries forestières, notamment à Quiquengrogne, à la Loge Wastiaux, à la Haie d’Avesnes et dans les bois de Trélon. Leur savoir‑faire, transmis de génération en génération, fait d’eux des maîtres verriers respectés, parfois redoutés. Leur influence est telle qu’au XVIIIᵉ siècle, ils forment avec les Le Vaillant un quasi‑monopole sur les verreries de la Thiérache.
Les Colinet sont des verriers itinérants, comme l’exige leur métier. Ils se déplacent au gré des baux forestiers, des ressources en bois, des alliances familiales. Leur nom apparaît dans les archives de l’Aisne, du Nord, de la Belgique voisine, et même de la Champagne. Leur histoire est celle d’une famille profondément enracinée dans le verre, dont les membres ont façonné le paysage verrier pendant plus de quatre siècles.
Aujourd’hui encore, le nom Colinet résonne dans les recherches historiques, les généalogies et les toponymes. Il incarne la mémoire la plus ancienne du verre en Thiérache.
🌿 Les Hennezel : de la Bohême à la Thiérache
Les Hennezel sont sans doute la famille verrière la plus célèbre d’Europe. Leur histoire commence en Bohême, se poursuit en Lorraine, puis s’étend vers la Champagne, la Thiérache et l’Avesnois. Leur arrivée dans la région, vers 1567, marque un tournant décisif dans l’histoire du verre local.
Les Hennezel apportent avec eux des techniques nouvelles, notamment le verre en cylindre, plus régulier et plus clair que les productions locales. Ils fondent ou dirigent plusieurs verreries forestières, notamment à Mondrepuis, à Renguilies, à Charles‑Fontaine et dans les bois de Trélon. Leur savoir‑faire, leur mobilité et leur capacité à s’adapter aux ressources locales en font des maîtres verriers recherchés.
Au XVIIᵉ siècle, les Hennezel s’allient à d’autres familles verrières, notamment les Bongard et les Liège. Ils participent à la diffusion des techniques lorraines dans toute la Thiérache. Leur influence dépasse largement le cadre local : certains membres de la famille travaillent en Champagne, d’autres en Flandre, d’autres encore en Allemagne.
Leur nom est associé à une tradition verrière exigeante, fondée sur la maîtrise du feu, la qualité du sable et la précision des gestes. Dans l’Avesnois, les Hennezel ont laissé une empreinte durable, visible dans les archives, les lignages et les traces des verreries forestières.
🌿 Les Le Vaillant : les Normands de la Thiérache
Les Le Vaillant sont une autre grande famille verrière, originaire de Normandie. Leur arrivée dans la région remonte au début du XVIIᵉ siècle. Ils s’installent d’abord à Rocquigny, puis dans les bois de Trélon, de Glageon et de la Haie d’Avesnes. Leur savoir‑faire, hérité des verreries normandes, complète celui des familles locales et lorraines.
Au XVIIIᵉ siècle, les Le Vaillant forment avec les Colinet un véritable duopole sur les verreries forestières de la Thiérache. Ils dirigent plusieurs ateliers, négocient des baux forestiers, organisent la production et transmettent leurs secrets de fabrication à leurs enfants. Leur influence est telle que leur nom apparaît dans presque toutes les archives verrières de la région.
Les Le Vaillant sont des maîtres verriers respectés, parfois redoutés. Leur autorité s’exerce sur les souffleurs, les porteurs, les cueilleurs, mais aussi sur les familles qui vivent autour des verreries. Leur histoire est celle d’une famille qui a su s’adapter aux ressources locales, aux contraintes forestières et aux évolutions techniques.
Aujourd’hui, les Le Vaillant incarnent la mémoire normande du verre en Thiérache, une mémoire faite de migrations, de savoir‑faire et de traditions.
🌿 Les Liège : les verriers du Beauvaisis devenus Thiérachiens
Parmi les familles verrières qui ont marqué l’Avesnois et la Thiérache, les Liège occupent une place discrète mais essentielle. Leur origine se situe dans le Beauvaisis et en Normandie, régions où la tradition verrière est ancienne. Ils apparaissent dans les archives de la Thiérache dès le XVIᵉ siècle, souvent associés aux abbayes qui contrôlaient les forêts et les baux d’exploitation. Leur installation dans la région n’est pas le fruit du hasard : les Liège suivent les routes du verre, celles qui mènent des forêts normandes aux massifs de la Thiérache, riches en bois et en sable.
Les Liège s’implantent notamment sur les terres de l’abbaye de Foigny, où ils dirigent ou exploitent plusieurs verreries forestières. On les retrouve à la Hutteau, à Belle‑Perche, à la Clopperie, autant de lieux aujourd’hui disparus mais qui furent, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, des foyers d’activité intense. Leur savoir‑faire, hérité des traditions normandes, complète celui des familles locales et lorraines. Ils maîtrisent aussi bien le verre utilitaire que la fabrication de vitres, et leur réputation attire d’autres verriers qui viennent travailler sous leur direction.
Comme les autres familles verrières, les Liège vivent dans un monde à part, structuré autour du four, des ateliers et des clairières. Leur vie est rythmée par les campagnes verrières, les déplacements, les alliances familiales. Leur nom apparaît régulièrement dans les archives de la Thiérache, preuve de leur importance dans l’économie verrière locale. Aujourd’hui, les Liège incarnent la mémoire d’une migration technique et humaine qui a profondément marqué le territoire.
🌿 Les Bongard : les verriers protestants de la Thiérache
Les Bongard sont l’une des familles les plus fascinantes de l’histoire verrière de la région. Originaires de Lorraine, ils appartiennent à ces lignages de verriers protestants qui, au XVIᵉ siècle, fuient les persécutions religieuses et trouvent refuge dans les forêts de la Thiérache. Leur arrivée coïncide avec celle des Hennezel, avec lesquels ils s’allient souvent, partageant techniques, ateliers et réseaux.
Les Bongard s’installent notamment à Landouzy‑la‑Ville, à Mondrepuis et dans les bois proches de la frontière. Leur réputation dépasse rapidement le cadre local. On les retrouve dans les archives comme des verriers habiles, mais aussi comme des hommes engagés, parfois impliqués dans les réseaux d’information protestants qui soutiennent Henri IV. Leur histoire mêle ainsi le verre, la religion et la politique, dans un contexte où les verreries forestières étaient souvent des lieux de refuge et de liberté.
Sur le plan technique, les Bongard maîtrisent parfaitement le soufflage du verre creux et la fabrication de vitres. Leur savoir‑faire contribue à élever le niveau des productions locales, et leur présence renforce l’importance de la Thiérache comme terre d’accueil pour les verriers venus d’ailleurs. Leur nom apparaît dans de nombreux actes notariés, contrats de baux forestiers et registres paroissiaux, témoignant de leur rôle central dans l’économie verrière.
Aujourd’hui, les Bongard représentent l’un des lignages les plus emblématiques de la Thiérache verrière, à la croisée des migrations religieuses, techniques et familiales.
🌿 Les Gordien : les maîtres du flaconnage d’Anor
Les Gordien appartiennent à une génération plus récente de verriers, celle qui marque le passage des verreries forestières aux verreries industrielles. Leur nom est indissociable d’Anor, où ils dirigent la Verrerie Blanche pendant plus de trente ans. Leur histoire commence au début du XXᵉ siècle, lorsque Octave Gordien, verrier expérimenté venu du Garmouzet, rachète en 1902 l’ancienne verrerie Poulet, alors en difficulté.
Sous sa direction, puis sous celle de ses fils, la verrerie connaît un essor spectaculaire. Les Gordien modernisent les ateliers, améliorent les fours, diversifient la production. Ils se spécialisent dans le flaconnage de luxe, fournissant des maisons prestigieuses de parfumerie et de pharmacie, en France comme en Angleterre. Leur verrerie devient l’une des plus importantes de l’Avesnois, employant jusqu’à cent cinquante ouvriers avant la Première Guerre mondiale.
La guerre bouleverse leur trajectoire. L’usine est incendiée en 1918, mais les Gordien la reconstruisent et relancent la production dès 1920. Leur ténacité, leur savoir‑faire et leur capacité à s’adapter font d’eux des figures majeures de l’histoire industrielle d’Anor. La crise de 1929 met fin à leur aventure, mais leur nom demeure associé à l’âge d’or du flaconnage dans la région.
Aujourd’hui, les Gordien incarnent la transition entre les verreries forestières disparues et les verreries modernes du XXᵉ siècle. Leur héritage est encore visible dans les archives, les témoignages et la mémoire collective d’Anor.
🌿 Les Despret : une lignée au cœur de l’industrie verrière
Les Despret appartiennent à ces familles qui ont accompagné la transition entre les verreries forestières et les grandes verreries industrielles du XIXᵉ siècle. Leur nom apparaît dans plusieurs communes de l’Avesnois, notamment à Trélon, Anor et Boussois, où ils jouent un rôle déterminant dans l’essor des ateliers modernes. Contrairement aux familles plus anciennes comme les Colinet ou les Le Vaillant, les Despret ne sont pas issus du monde forestier médiéval : ils incarnent une génération nouvelle, formée aux techniques modernes, capable de gérer des ateliers plus vastes, plus mécanisés, plus structurés.
À Anor, les Despret prennent la direction de la première verrerie fondée en 1675, après les Goulart et les Hennezel. Ils y développent une production régulière, organisée, adaptée aux besoins croissants du marché. Leur gestion marque la fin d’une époque : celle des verreries forestières dépendantes du bois, remplacées par des ateliers plus stables, plus durables, mieux intégrés dans l’économie locale. Lorsque la verrerie ferme en 1815, c’est la fin d’un cycle, mais les Despret poursuivent leur activité ailleurs.
On retrouve leur nom à Boussois, où ils participent à l’essor d’une verrerie qui deviendra l’un des plus grands sites de verre plat du Nord. Leur capacité à s’adapter aux innovations techniques, à gérer des équipes nombreuses et à anticiper les évolutions du marché fait d’eux des figures importantes de l’industrie verrière régionale. Leur histoire est celle d’une famille qui a su passer du monde des clairières à celui des usines, sans jamais perdre le lien avec le verre.
Aujourd’hui, les Despret incarnent la mémoire d’une période charnière, celle où l’Avesnois quitte définitivement l’ère forestière pour entrer dans l’ère industrielle. Leur nom, présent dans les archives et les récits locaux, témoigne de cette transition décisive.
🌿 Poulet, Clavon et Gillet : les bâtisseurs de l’ère industrielle
Certaines familles n’ont pas traversé les siècles comme les Colinet ou les Hennezel, mais elles ont joué un rôle essentiel dans l’essor des verreries industrielles. C’est le cas des familles Poulet, Clavon et Gillet, dont les trajectoires se croisent à Anor et à Momignies, deux sites intimement liés par l’histoire du flaconnage.
La famille Poulet ouvre la voie en 1868, lorsque Alphonse Poulet fonde à Anor une verrerie moderne spécialisée dans les bouteilles champenoises. Son installation près de la gare témoigne d’une vision nouvelle : le verre doit désormais être produit au plus près des voies de transport, dans des ateliers capables de répondre à une demande croissante. Poulet meurt en 1874, mais son initiative marque un tournant dans l’histoire verrière locale.
La verrerie est ensuite reprise par Clavon de Trélon, maître verrier expérimenté, qui tente de relancer la production. Son passage est bref, mais il contribue à maintenir l’activité dans une période de transition. Quelques années plus tard, en 1898, une société anonyme tente à son tour de moderniser l’usine, avant de céder la place à Octave Gordien.
Pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière, Justin Gillet fonde en 1898 la verrerie moderne de Momignies. Son initiative répond à un besoin stratégique : contourner les droits de douane belges et profiter d’un marché en pleine expansion. Gillet incarne cette génération d’industriels capables de saisir les opportunités économiques, d’investir dans des ateliers modernes et de s’adapter aux nouvelles techniques.
Ces trois familles — Poulet, Clavon et Gillet — représentent l’élan industriel de la fin du XIXᵉ siècle. Elles ne sont pas issues des grandes lignées forestières, mais elles ont bâti les fondations de l’industrie verrière moderne, celle qui marquera durablement Anor, Momignies et tout le bassin verrier de l’Avesnois.
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🔥 Les techniques et métiers du verre
Comprendre le verre, c’est comprendre la matière, le feu, les gestes et les outils. Derrière chaque bouteille, chaque vitre, chaque flacon, il y a un savoir‑faire patient, précis, transmis de génération en génération. Les verreries de l’Avesnois et de la Thiérache n’étaient pas seulement des lieux de production : c’étaient des mondes techniques, où chaque détail comptait, où la moindre variation de chaleur, de sable ou de souffle pouvait transformer la pièce ou la briser.
Cette section explore ces gestes et ces savoirs. Elle raconte comment le verre naît du sable et des cendres, comment il se transforme sous l’effet du feu, comment il est soufflé, étiré, aplati, recuit. Elle montre les outils du verrier, simples en apparence mais d’une précision redoutable. Elle décrit les métiers, les campagnes verrières, les techniques anciennes comme le manchon ou le cylindre, les couleurs du verre, les rebuts devenus œuvres d’art.
Ces techniques ne sont pas seulement des procédés industriels : ce sont des traditions vivantes, des héritages de gestes, des fragments de culture ouvrière. Elles expliquent pourquoi le verre de l’Avesnois a une identité particulière, pourquoi les vitres anciennes ondulent, pourquoi les bouteilles forestières ont cette teinte verte, pourquoi les bousillés de Sars‑Poteries fascinent encore aujourd’hui.
Entrer dans cette section, c’est entrer dans l’atelier. C’est sentir la chaleur du four, entendre le souffle dans la canne, voir la matière se transformer. C’est comprendre que le verre n’est pas seulement un objet : c’est une rencontre entre l’homme, la nature et le feu.
🛠️ Le soufflage du verre : un geste ancestral
Le soufflage du verre est l’un des gestes les plus emblématiques de l’histoire verrière. Dans les verreries de l’Avesnois, il constituait le cœur du métier, le moment où la matière en fusion devenait forme, volume, objet. Le souffleur travaillait devant le four, torse nu, le visage rougi par la chaleur. Il cueillait au bout de sa canne une boule de verre incandescent, lourde, visqueuse, qu’il fallait tourner sans cesse pour éviter qu’elle ne s’affaisse. Ce geste, répété des milliers de fois, exigeait une précision absolue.
Le souffleur ne façonnait pas seulement un objet : il dialoguait avec une matière vivante. Le verre réagissait à la chaleur, au souffle, au mouvement. Un souffle trop fort, et la paroi devenait trop fine. Un souffle trop faible, et la pièce restait épaisse, lourde, inutilisable. Le souffleur devait sentir la résistance de la matière, anticiper ses réactions, corriger ses défauts. Il déposait ensuite la pièce sur un marbre, la tournait, l’étirait, la coupait, la réchauffait si nécessaire, jusqu’à obtenir la forme désirée.
Autour de lui, les autres ouvriers formaient une chaîne parfaitement coordonnée. Le cueilleur préparait la matière, le porteur emmenait les pièces encore chaudes vers les étuves, le tailleur donnait les dernières finitions. Mais c’est le souffleur qui donnait vie au verre. Son geste, transmis de père en fils, était à la fois technique et artistique. Dans les verreries de Trélon, de Glageon, d’Anor ou de Sars‑Poteries, il incarnait la maîtrise du feu et de la matière.
🛠️ Les fours verriers : cathédrales de chaleur
Le four était le cœur de la verrerie. Sans lui, rien n’existait : ni le verre, ni les gestes, ni les ateliers. Dans les verreries forestières de l’Avesnois, les fours étaient construits en briques réfractaires, capables de supporter des températures extrêmes. Ils brûlaient jour et nuit, parfois pendant des mois, car une extinction signifiait des jours de travail perdus et des risques de fissures dans la structure.
Les premiers fours fonctionnaient exclusivement au bois. Ils exigeaient une quantité colossale de combustible, alimentée en continu par les bûcherons et les porteurs. La chaleur devait être constante, régulière, parfaitement maîtrisée. Trop froide, elle ne fondait pas le sable. Trop chaude, elle déformait la matière ou abîmait les pots de fusion. Les maîtres verriers savaient lire la couleur des flammes, écouter le souffle du four, sentir la température rien qu’en approchant la main.
Avec le XIXᵉ siècle, les fours au charbon remplacent progressivement les fours à bois. Ils sont plus puissants, plus stables, plus faciles à contrôler. Les verreries de Trélon, Fourmies ou Anor adoptent ces nouvelles installations, qui permettent une production plus importante et plus régulière. Mais malgré la modernisation, le four reste un lieu sacré, redouté et respecté. Les potiers de four, chargés de son entretien, étaient parmi les ouvriers les plus expérimentés.
Aujourd’hui, il ne subsiste presque rien de ces fours, sinon des talus, des plateformes ou des traces dans le sol. Mais leur mémoire demeure : celle de ces cathédrales de chaleur où naissait le verre.
🛠️ Le sable, les cendres et les matières premières
Le verre est une matière simple en apparence : du sable, des cendres, du feu. Mais cette simplicité cache une alchimie subtile, que les verriers de l’Avesnois maîtrisaient depuis des siècles. Le sable était la matière première essentielle. Dans les sols siliceux de Glageon, d’Anor ou de Trélon, on trouvait des sables clairs, fins, parfaitement adaptés à la fusion. Les verriers les lavaient dans des étangs spécialement aménagés, où l’eau décantait les impuretés. Ces étangs, encore visibles aujourd’hui, sont les témoins silencieux d’un savoir‑faire ancien.
Les cendres végétales, riches en potasse, jouaient un rôle tout aussi important. Elles abaissaient la température de fusion du sable et donnaient au verre sa malléabilité. Les charbonniers, qui produisaient ces cendres, étaient des partenaires indispensables des verriers. La forêt fournissait ainsi non seulement le combustible, mais aussi une partie de la matière du verre.
À ces éléments s’ajoutaient parfois des additifs : des oxydes pour colorer le verre, des décolorants pour obtenir un verre plus clair, des fragments de verre recyclé pour faciliter la fusion. Chaque verrerie avait ses recettes, ses secrets, ses proportions. Les maîtres verriers savaient reconnaître un sable trop argileux, une cendre trop pauvre, une matière mal lavée. Leur science était autant instinctive que technique.
Dans l’Avesnois, la qualité du sable a façonné l’histoire du verre. Sans ces sols siliceux, les verreries forestières n’auraient jamais existé.
🛠️ Le feu : la fusion, la couleur et la maîtrise du temps
Le feu est l’âme du verre. Sans lui, le sable reste sable. Avec lui, il devient matière, lumière, transparence. Dans les verreries de l’Avesnois, le feu était un compagnon exigeant, capricieux, parfois dangereux. Il fallait le nourrir, le surveiller, le comprendre. Les maîtres verriers savaient lire la couleur des flammes, du jaune vif au blanc éblouissant, et ajuster le tirage du four pour maintenir la température idéale.
La fusion du verre est un moment délicat. Le sable, les cendres et les additifs se transforment lentement en une masse visqueuse, homogène, débarrassée de ses bulles. Cette transformation demande du temps, de la patience et une attention constante. Une fusion trop rapide donne un verre fragile. Une fusion trop lente gaspille du combustible. Le maître verrier devait trouver l’équilibre parfait.
Le feu influençait aussi la couleur du verre. Un excès de fer dans le sable donnait une teinte verdâtre. Une fusion trop chaude pouvait jaunir la matière. Les verriers savaient jouer avec ces nuances, parfois pour les corriger, parfois pour les utiliser. Le verre forestier, légèrement teinté, est l’un des héritages de cette maîtrise imparfaite mais poétique du feu.
Dans les verreries industrielles, le feu reste central, même si les fours au charbon puis au gaz permettent un contrôle plus précis. Mais l’essence du métier demeure : la maîtrise du temps, de la chaleur et de la matièère.
🛠️ Les outils du verrier
Le verrier ne travaillait jamais seul : il travaillait avec ses outils, prolongements de sa main, de son souffle et de son regard. Dans les verreries de l’Avesnois, ces outils formaient un univers familier, transmis de génération en génération, souvent fabriqués sur place ou adaptés par les ouvriers eux‑mêmes. La canne à souffler était l’instrument central. Longue tige de fer creux, elle permettait de cueillir la matière en fusion et de lui donner forme. Le verrier la tournait sans cesse, comme on tourne un bâton de feu, pour empêcher le verre de s’affaisser. La canne était lourde, brûlante, exigeante. Elle demandait force, précision et endurance.
Le marbre, plaque de pierre ou de métal, servait à rouler la paraison pour lui donner une forme régulière. Le pontil, autre tige de fer, permettait de détacher la pièce de la canne et de la reprendre par l’autre extrémité. Les fers, sortes de pinces et de ciseaux, servaient à étirer, couper, affiner. Les moules, en bois ou en métal, donnaient aux bouteilles leur forme définitive. Chaque outil avait son rôle, son moment, sa place dans le ballet du verre.
Ces instruments, simples en apparence, exigeaient une grande maîtrise. Le verrier devait sentir la chaleur du métal, anticiper la réaction du verre, ajuster son geste en une fraction de seconde. Dans les ateliers de Trélon, de Glageon ou d’Anor, les outils étaient rangés près du four, prêts à être saisis, chauffés, utilisés. Ils formaient un paysage sonore : cliquetis du fer, souffle de la canne, frottement du verre sur le marbre. Un paysage que les anciens reconnaissent encore aujourd’hui.
🛠️ Les étuves et le recuit
Une pièce de verre fraîchement soufflée est fragile, presque vivante. Elle sort du four brûlante, vibrante, encore pleine de tensions internes. Si on la laisse refroidir trop vite, elle se fissure, éclate, se brise en mille morceaux. C’est pour cela que les verreries de l’Avesnois possédaient toutes des étuves, ces longs fours tièdes où les pièces étaient déposées pour un refroidissement lent et contrôlé.
Le recuit était une étape essentielle du processus. Il ne s’agissait pas seulement de refroidir le verre, mais de lui permettre de se stabiliser, de perdre ses tensions, de devenir solide. Les étuves fonctionnaient en continu, alimentées par la chaleur résiduelle du four principal ou par un foyer dédié. Les porteurs y déposaient les pièces encore rouges, parfois à peine formées, et les alignaient avec soin. Le verre y restait plusieurs heures, parfois toute une nuit.
Le recuit était un art en soi. Trop rapide, il fragilisait la pièce. Trop lent, il ralentissait la production. Les verriers savaient reconnaître une pièce mal recuite au son qu’elle produisait lorsqu’on la touchait. Dans les verreries industrielles, les étuves devinrent plus longues, plus régulières, parfois mécanisées. Mais l’esprit restait le même : accompagner le verre dans sa transformation, le laisser devenir ce qu’il doit être.
🛠️ Les techniques de fabrication : manchon, plateau, cylindre
Avant l’ère du verre industriel, les vitres n’étaient pas plates par nature. Elles étaient soufflées, étirées, ouvertes, aplaties. Dans l’Avesnois, comme ailleurs, les verriers utilisaient plusieurs techniques pour produire des feuilles de verre. La plus ancienne était celle du manchon. Le verrier soufflait un long cylindre, qu’il ouvrait ensuite à une extrémité. Le cylindre était fendu, puis placé dans un four d’étendage où il s’ouvrait et s’aplatissait sous l’effet de la chaleur. On obtenait ainsi une feuille de verre, irrégulière, légèrement ondulée, reconnaissable entre mille.
La technique du plateau consistait à souffler une boule de verre, puis à la faire tourner rapidement pour l’étaler en un disque. Cette méthode, spectaculaire, produisait des vitres circulaires dont le centre, plus épais, formait le fameux « cul de bouteille ». On en voit encore dans certaines fenêtres anciennes de l’Avesnois.
La technique du cylindre, plus récente, permettait de produire des feuilles plus grandes et plus régulières. Le verrier soufflait un cylindre long et étroit, qu’on fendait ensuite dans le sens de la longueur avant de l’ouvrir et de l’aplatir. Cette méthode, perfectionnée au XIXᵉ siècle, annonçait déjà les procédés industriels du verre plat.
Ces techniques, aujourd’hui disparues, témoignent d’un savoir‑faire patient, exigeant, où chaque geste comptait. Elles expliquent aussi pourquoi les vitres anciennes ne ressemblent pas aux vitres modernes : elles portent la trace du souffle, du mouvement, du feu.
🛠️ Les couleurs du verre
Le verre n’est jamais totalement neutre. Sa couleur dépend du sable, des cendres, du feu, des additifs, des impuretés. Dans les verreries forestières de l’Avesnois, le verre était souvent légèrement teinté de vert ou de brun, en raison de la présence de fer dans le sable ou de la potasse dans les cendres. Cette teinte, loin d’être un défaut, faisait partie de l’identité du verre forestier.
Pour obtenir un verre plus clair, les verriers ajoutaient parfois des décolorants, comme l’oxyde de manganèse. À l’inverse, pour produire des verres colorés, ils utilisaient des oxydes métalliques : le cobalt pour le bleu, le cuivre pour le vert, l’or pour le rouge rubis. Ces couleurs étaient rares, précieuses, souvent réservées à des pièces décoratives ou à des commandes particulières.
Dans les verreries industrielles, la couleur devint un enjeu commercial. Le verre blanc, parfaitement transparent, était très recherché pour la pharmacie, la parfumerie ou la verrerie de table. Les verreries d’Anor et de Momignies se spécialisèrent dans ce verre clair, dont la pureté dépendait autant de la qualité du sable que de la maîtrise du feu.
La couleur du verre raconte une histoire : celle des matières premières, des techniques, des choix esthétiques. Elle est la signature invisible du verrier.
🛠️ Les métiers de la verrerie
La verrerie était un monde hiérarchisé, structuré autour de gestes précis et de rôles complémentaires. Chaque métier avait sa place, son importance, son rythme. Le souffleur, figure emblématique, n’était que la partie visible d’une chaîne complexe où chaque ouvrier contribuait à la naissance du verre. Le cueilleur préparait la matière en fusion, plongeant sa canne dans le four pour en extraire une boule incandescente qu’il transmettait au souffleur. Ce geste, simple en apparence, exigeait une grande maîtrise : trop de matière, et la pièce devenait lourde et instable ; pas assez, et elle était inutilisable.
Le porteur, silhouette discrète mais essentielle, transportait les pièces encore chaudes vers les étuves. Il marchait vite, avec une précision presque chorégraphiée, pour éviter que le verre ne se refroidisse trop vite. Le tailleur intervenait ensuite pour donner les dernières finitions : il coupait, égalisait, ajustait les bords. Le laveur de sable travaillait à l’extérieur, près des étangs, où il nettoyait la matière première avant qu’elle ne rejoigne le four. Le potier de four, enfin, était le gardien du cœur de la verrerie. Il entretenait les pots de fusion, surveillait les parois du four, réparait les fissures, anticipait les ruptures. Son savoir‑faire était précieux, souvent transmis en secret.
Ces métiers formaient une communauté soudée, unie par la chaleur du four et la rigueur du travail. Dans les verreries de Trélon, de Fourmies, d’Anor ou de Sars‑Poteries, chacun connaissait sa place, son rôle, ses responsabilités. Le verre naissait de cette coordination parfaite, de cette chorégraphie silencieuse où chaque geste comptait.
🛠️ Les campagnes verrières
Avant l’industrialisation, la verrerie fonctionnait par campagnes, longues périodes de production ininterrompue qui pouvaient durer plusieurs mois. Une fois le four allumé, il ne devait plus s’éteindre. Les verriers vivaient alors au rythme du feu, jour et nuit, dans une atmosphère de chaleur, de bruit et de lumière. Les campagnes commençaient souvent à l’automne, lorsque le bois était sec et que les travaux agricoles laissaient les hommes disponibles. Elles se poursuivaient tout l’hiver, période où la forêt offrait un refuge contre le froid et où la chaleur du four devenait presque un confort.
La vie en campagne verrière était intense. Les familles vivaient sur place, dans des maisons de bois ou de torchis, parfois construites autour du four. Les enfants grandissaient dans cette ambiance de chaleur et de poussière, apprenant très tôt les gestes du métier. Les verriers dormaient peu, mangeaient près du four, travaillaient en équipes pour maintenir la production. Le four devenait un compagnon, presque un être vivant, qu’il fallait nourrir, surveiller, apaiser.
Lorsque les ressources en bois s’épuisaient, la verrerie était démontée et déplacée vers une nouvelle clairière. Ce nomadisme, typique des verreries forestières, a façonné le paysage de l’Avesnois et de la Thiérache. Les clairières régulières, les chemins rectilignes, les toponymes anciens sont les traces de ces campagnes disparues. Elles racontent un monde où le verre naissait au cœur de la forêt, dans une économie fragile mais profondément humaine.
🛠️ Les bousillés : l’art des rebuts
Dans toutes les verreries, il existait un moment où les ouvriers, après des heures de travail répétitif, laissaient libre cours à leur imagination. Ils utilisaient les restes de verre, les rebuts, les chutes, pour créer des objets uniques, souvent fantaisistes, parfois virtuoses. Ces pièces, appelées « bousillés », sont aujourd’hui l’un des trésors les plus émouvants du patrimoine verrier.
Le bousillé n’était pas un objet commercial. C’était un geste de liberté, un moment de création pure, un défi technique parfois. Les ouvriers fabriquaient des vases torsadés, des bouteilles impossibles, des animaux de verre, des sculptures improvisées. Chaque pièce était unique, marquée par la personnalité de son créateur. À Sars‑Poteries, cette tradition a pris une ampleur particulière. Les bousillés y sont devenus une véritable signature, au point que le Musée du Verre en conserve aujourd’hui une collection exceptionnelle.
Conclusion générale – Le verre, la forêt et les hommes : une mémoire en partage
L’Avesnois‑Thiérache est un territoire façonné par la matière. Le fer, le bois, le textile, et surtout le verre ont modelé ses paysages, ses villages, ses familles. Pendant des siècles, les clairières ont abrité des fours, les chemins ont porté le sable, les étangs ont lavé la matière, les maisons ont résonné des gestes des souffleurs. Le verre n’a pas seulement été une industrie : il a été une culture, une identité, une manière d’habiter le monde.
Les verreries ont disparu, mais leur empreinte demeure. Dans les talus qui marquent l’emplacement des fours. Dans les cités ouvrières alignées au pied des usines. Dans les toponymes anciens qui murmurent encore le nom des maîtres verriers. Dans les familles qui ont transmis leurs gestes, leurs secrets, leurs récits. Dans les paysages qui portent, sous la mousse et les feuilles, la mémoire d’un pays du feu.
Comprendre cette histoire, c’est comprendre l’Avesnois‑Thiérache. C’est comprendre que ce territoire n’est pas seulement un bocage paisible : c’est un pays de travail, de savoir‑faire, de migrations, de solidarités. Un pays où la matière la plus fragile — le verre — a donné naissance à des communautés fortes, à des gestes précis, à des vies entières.
Aujourd’hui, il ne reste que des traces. Mais ces traces suffisent. Elles racontent un monde disparu, mais pas effacé. Un monde que l’on peut encore lire, si l’on sait regarder. Un monde que l’on peut encore transmettre, si l’on accepte d’en porter la mémoire.
Car le verre, même brisé, continue de refléter la lumière.