La forêt de Trélon : histoire, paysages, faune et mémoire d’un territoire

Introduction

Au sud de l’Avesnois, la forêt de Trélon s’étend comme un vaste manteau vert, couvrant plus de 2 600 hectares de collines, de vallons humides, de mares forestières et de grandes futaies de hêtres et de chênes. Elle se prolonge naturellement vers le Bois de l’Abbé et la Fagne de Sains, formant un ensemble boisé presque ininterrompu qui relie Trélon à Glageon, Anor et Sains‑du‑Nord. C’est un massif ancien, profondément enraciné dans l’histoire du territoire, un lieu où les hommes ont vécu, travaillé, circulé, prié, combattu, et où la nature a conservé une part de son mystère.

La forêt apparaît très tôt dans les sources. Sous les Mérovingiens, elle semble faire partie du fisc royal, c’est‑à‑dire des domaines appartenant directement au roi. On la voit mentionnée dès l’an 640, lorsque Dagobert en cède une portion au monastère de Wallers. Ce simple acte, perdu dans les brumes du haut Moyen Âge, dit déjà l’importance de ce massif : un espace de ressources, de pouvoir, de spiritualité. Au fil des siècles, la forêt passe sous le contrôle des seigneurs de Trélon, puis des princes de Chimay et enfin des Mérode, qui en resteront propriétaires jusqu’à l’époque contemporaine. Elle devient un territoire organisé, surveillé, exploité, mais aussi protégé, car elle représente un capital économique et symbolique essentiel.

Aujourd’hui encore, la forêt de Trélon demeure un lieu à part. On y entre comme dans un monde ancien, où les chemins rectilignes rappellent les tracés seigneuriaux, où les étangs sombres reflètent les hêtres centenaires, où les clairières portent la mémoire des verriers forestiers, des charbonniers, des bûcherons, des soldats et des résistants. C’est un paysage vivant, habité par les hommes depuis plus de mille ans, et qui continue de raconter l’histoire profonde de l’Avesnois.

I. Une forêt ancienne : des Mérovingiens aux Mérode

La forêt de Trélon est l’un des rares massifs de l’Avesnois dont l’existence est attestée dès l’époque mérovingienne. Sous Dagobert, elle fait partie du fisc royal, ce qui signifie qu’elle appartient directement au domaine du roi. Les forêts royales sont alors des espaces stratégiques : elles fournissent le bois nécessaire aux constructions, aux armes, aux outils, aux foyers ; elles abritent le gibier réservé à la chasse seigneuriale ; elles constituent des réserves foncières précieuses. La donation d’une partie de la forêt au monastère de Wallers en 640 montre qu’elle était déjà considérée comme un bien de valeur, digne d’être offert à une institution religieuse influente.

Au fil des siècles, la forêt passe sous le contrôle des seigneurs de Trélon, puis des princes de Chimay et enfin des Mérode. Ces grandes familles exercent leurs droits seigneuriaux : chasse, exploitation du bois, installation de verreries forestières, surveillance des chemins et des étangs. La forêt devient un territoire structuré, avec des limites précises, des droits d’usage, des zones de coupe, des clairières agricoles temporaires. Les princes de Mérode, en particulier, en font un domaine de chasse réputé, où les grandes battues rassemblent nobles, officiers et notables.

Cette longue histoire se lit encore dans le paysage : dans les alignements de hêtres qui bordent certains chemins, dans les bornes anciennes qui marquent les limites, dans les toponymes qui évoquent les anciennes activités humaines.

II. Verreries forestières, charbonniers et usages anciens du bois

La forêt de Trélon fut longtemps un espace de travail intense. Les verreries forestières, actives du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle, utilisaient les ressources locales : le bois pour alimenter les fours, le sable des vallons, les cendres de fougères pour fabriquer la potasse. On y produisait du verre à vitre, des bouteilles, des verres utilitaires destinés aux marchés régionaux.

Les verriers vivaient souvent sur place, dans des huttes temporaires, avec leurs familles. Ils formaient une communauté à part, mobile, liée aux seigneurs par des contrats d’exploitation. Leur présence a laissé des traces encore visibles : clairières circulaires, buttes de déchets verriers, chemins rectilignes tracés pour acheminer le bois, toponymes évocateurs comme “La Hutte” ou “Le Hayon”.

À côté des verriers, la forêt abritait aussi des charbonniers. Leur métier, rude et solitaire, consistait à transformer le bois en charbon dans de grandes meules fumantes. Ils vivaient plusieurs semaines dans la forêt, surveillant jour et nuit la combustion lente. Leur savoir‑faire était précieux : le charbon alimentait les forges, les verreries, les ateliers métallurgiques.

Les bûcherons, les charretiers, les gardes forestiers formaient une société discrète mais essentielle, vivant au rythme des saisons, des coupes, des chasses et des obligations seigneuriales. La forêt était un monde en soi, avec ses règles, ses dangers, ses solidarités.

III. La forêt de Trélon aujourd’hui : un paysage vivant et contrasté

La forêt de Trélon est aujourd’hui un massif varié, composé de grandes hêtraies, de chênaies anciennes, de zones humides, de mares forestières et de vallons encaissés. Les hêtres y forment des cathédrales végétales où la lumière filtre en nappes dorées. Les chênes, plus massifs, rappellent les forêts anciennes de l’Europe du Nord. Les zones humides abritent une faune discrète : amphibiens, libellules, oiseaux d’eau.

Les étangs du Hayon et des Moines, entourés de hêtres majestueux, offrent des paysages d’une grande beauté. Leurs eaux sombres reflètent les arbres et le ciel, créant des atmosphères changeantes selon les saisons. L’hiver, la brume s’y accroche ; l’été, les libellules y dansent ; l’automne, les feuilles y tombent en pluie silencieuse.

Les chemins forestiers, souvent rectilignes, rappellent les anciens tracés seigneuriaux et les voies d’exploitation. Ils relient Trélon à Glageon, Anor, Sains‑du‑Nord et aux clairières anciennes. Aujourd’hui, ces chemins sont parcourus par les promeneurs, les randonneurs, les cyclistes, mais ils conservent l’atmosphère profonde et silencieuse des forêts anciennes.

IV. La faune de la forêt de Trélon : un patrimoine vivant

La forêt de Trélon abrite une faune remarquable, héritière d’un équilibre ancien entre l’homme et la nature. Les grands mammifères y sont nombreux : cerfs majestueux, sangliers puissants, chevreuils élégants. On peut parfois apercevoir, au détour d’un chemin, un renard traversant silencieusement une clairière ou un blaireau regagnant son terrier.

Les oiseaux sont également très présents : pics noirs, chouettes hulottes, buses variables, geais des chênes, mésanges charbonnières. Les étangs et mares attirent les hérons, les canards colverts, les poules d’eau. Les zones humides abritent grenouilles, tritons, salamandres, ainsi qu’une multitude d’insectes, dont les libellules qui animent les bords d’eau en été.

Cette faune, discrète mais abondante, témoigne de la richesse écologique du massif.

V. La forêt de Trélon comme réservoir de biodiversité

Aujourd’hui, la forêt de Trélon joue un rôle essentiel dans la préservation de la biodiversité de l’Avesnois. Elle constitue un corridor écologique majeur, reliant les massifs boisés du sud du département aux forêts de Thiérache et de Wallonie. Ses zones humides, ses mares forestières, ses clairières, ses vieux arbres et ses bois morts offrent des habitats variés pour une multitude d’espèces.

La gestion moderne, assurée par l’ONF, vise à concilier exploitation raisonnée et protection de la nature. Certaines zones sont laissées en libre évolution, permettant aux arbres morts de devenir des refuges pour les insectes, les oiseaux cavernicoles et les champignons. Les mares sont restaurées pour favoriser les amphibiens. Les coupes sont planifiées pour maintenir la diversité des essences et des âges.

La forêt de Trélon est ainsi un véritable laboratoire de biodiversité, un espace où la nature peut encore s’exprimer librement.

VI. Les arbres remarquables : témoins silencieux des siècles

La forêt de Trélon abrite plusieurs arbres remarquables, non pas “classés” officiellement, mais reconnus localement pour leur âge, leur taille, leur silhouette ou leur emplacement. Certains hêtres dépassent les 150 ans, avec des troncs torsadés et des racines apparentes qui semblent sortir de la terre comme des sculptures naturelles. D’autres, creux ou fendus, servent d’abri aux chouettes et aux chauves‑souris.

Les chênes centenaires, massifs et puissants, rappellent les forêts anciennes de l’Europe du Nord. Certains atteignent des circonférences impressionnantes et se dressent comme des colonnes vivantes au milieu des clairières.

Ces arbres, isolés ou groupés, sont les témoins silencieux des siècles. Ils ont vu passer les verriers, les charbonniers, les bûcherons, les soldats, les promeneurs. Ils portent dans leurs cernes l’histoire du climat, des tempêtes, des sécheresses, des hivers rigoureux.

Ils sont, à leur manière, une mémoire vivante de la forêt.

VII. La forêt pendant les guerres : exploitation, occupation et résistance

Comme la forêt de Mormal, la forêt de Trélon a souffert des guerres. En 1914‑1918, l’occupant allemand y pratique des coupes massives pour alimenter l’effort de guerre. Des chemins militaires sont tracés, des plateformes aménagées, des zones entières exploitées de manière intensive. Certaines traces de tranchées et de dépôts subsistent encore dans les sous‑bois.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la forêt devient un refuge pour les résistants, les réfractaires au STO et les passeurs vers la Belgique. Des caches, des abris et des points de rendez‑vous clandestins ont été identifiés dans plusieurs secteurs. La forêt de Trélon, comme tant d’autres en Avesnois, a été un lieu de courage, de peur, de solidarité et de silence.

VIII. Maisons forestières et patrimoine bâti

La forêt de Trélon conserve plusieurs maisons forestières typiques de l’Avesnois, comme celles du Hayon ou de la Hutte. Ces bâtiments, en brique et en ardoise, servaient autrefois de logement aux gardes forestiers chargés de surveiller les coupes, les chemins, les étangs et les activités humaines. Certaines maisons possèdent encore leurs dépendances, leurs puits, leurs fours à pain, témoins d’une vie isolée mais essentielle à la gestion du massif.

Ces maisons, souvent situées à des carrefours de chemins, étaient des points de repère pour les habitants, les chasseurs, les bûcherons. Elles formaient un réseau discret mais indispensable à la vie de la forêt.

IX. Légendes, récits et traditions

Comme toute grande forêt, celle de Trélon est entourée de récits populaires. On y raconte des histoires de loups, de silhouettes aperçues dans les brumes du matin, de croix de chemins protectrices, de lieux‑dits mystérieux comme La Hutte ou La Fagne. Les bûcherons, les charbonniers et les verriers ont laissé des récits transmis de génération en génération, qui font partie du patrimoine immatériel de l’Avesnois.

Ces légendes, parfois simples, parfois inquiétantes, disent quelque chose de la relation profonde entre les habitants et leur forêt : respect, crainte, fascination.

Conclusion

La forêt de Trélon est un véritable livre ouvert sur l’histoire de l’Avesnois. Des Mérovingiens aux Mérode, des verriers forestiers aux résistants, des charbonniers aux promeneurs d’aujourd’hui, elle a toujours été un espace vivant, habité, travaillé, traversé. Ses étangs, ses clairières, ses maisons forestières, ses chemins anciens, sa faune, ses arbres remarquables et ses légendes en font un patrimoine naturel et culturel majeur, complémentaire de la forêt de Mormal et essentiel pour comprendre l’identité profonde de l’Avesnois.