❖ Introduction — Une histoire longue, discrète et essentielle
L’histoire de la charité dans l’Avesnois n’est pas une histoire spectaculaire. Elle ne parle ni de batailles, ni de rois, ni de grandes révolutions politiques. Elle se déroule dans les marges des villages, dans les fermes isolées, dans les petites maisons des sœurs, dans les salles modestes des hospices, dans les couloirs des hôpitaux locaux. C’est une histoire discrète, presque silencieuse, mais essentielle : celle des lieux où l’on a accueilli, soigné, nourri, accompagné les plus fragiles.
Depuis le Moyen Âge, les communautés rurales de l’Avesnois ont organisé, avec leurs moyens, une solidarité tenace. Les léproseries d’abord, installées à l’écart des bourgs, tenues par des manbours, des échevins, un curé, un bailli. Puis les maladreries, devenues censes agricoles, dont les revenus étaient strictement destinés aux pauvres — comme le rappelle une lettre de Louis XIV en 1700, adressée à Prisches et sans doute à bien d’autres villages. Viennent ensuite les couvents, petites communautés féminines autonomes, dépendant d’un ordre religieux et relevant de l’évêque, qui instruisent les enfants et soignent les malades à domicile.
La Révolution bouleverse cet édifice, mais ne l’efface pas. Les maladreries deviennent des biens communaux, administrés par les municipalités et les Bureaux de Bienfaisance. Elles donnent naissance aux hospices communaux du XIXᵉ siècle, modestes mais indispensables, où l’on accueille vieillards, infirmes, orphelins.
Au XXᵉ siècle, ces hospices se transforment en hôpitaux locaux, puis en établissements spécialisés. La grande réorganisation hospitalière de la fin du siècle recentre les soins autour de Maubeuge, tandis que les autres villes — Avesnes, Le Quesnoy, Felleries, Landrecies — trouvent chacune leur place dans le paysage médico‑social moderne.
Aujourd’hui encore, les EHPAD, les centres hospitaliers, les services de soins à domicile, les associations caritatives prolongent cette tradition. Les formes ont changé, mais l’idée demeure : la communauté doit prendre soin des plus fragiles.
Ce livre raconte cette longue histoire. Une histoire faite de continuités plus que de ruptures, de gestes simples plus que de grands événements, d’administrations locales, de sœurs discrètes, de médecins de campagne, de bâtiments modestes mais essentiels. Une histoire inscrite dans les paysages, dans les archives, dans les noms de lieux, dans la mémoire des habitants.
C’est l’histoire d’un territoire où la solidarité n’a jamais été un mot abstrait, mais une réalité vécue, organisée, transmise. Une histoire humble, mais profondément humaine.
✧ I. Aux origines : léproseries et maladreries dans l’Avesnois (XIIᵉ – XVᵉ siècle)
❖ 1. La lèpre, une peur médiévale
Pendant des siècles, la lèpre a hanté l’Europe. Dans le Hainaut comme ailleurs, elle n’était pas seulement une maladie : elle était une menace sociale, un danger invisible, un fléau que l’on craignait autant pour le corps que pour l’âme. Les communautés rurales vivaient avec cette peur diffuse, et les autorités locales durent organiser des lieux d’isolement pour protéger les villages.
C’est ainsi que naquirent les léproseries, petites maisons isolées, souvent situées à l’écart des bourgs, près d’un chemin, d’un bois ou d’un ruisseau. Elles accueillaient les malades, mais aussi ceux que la société rejetait par crainte de la contagion.
❖ 2. Les léproseries : des lieux d’isolement… mais aussi de charité
Contrairement à l’image sombre que l’on s’en fait parfois, les léproseries n’étaient pas seulement des lieux d’exclusion. Elles étaient aussi des maisons de charité, entretenues par :
- les communes,
- les échevins,
- les abbayes voisines,
- et parfois par des confréries.
On y trouvait une petite chapelle, un jardin, quelques bâtiments modestes. Les malades y vivaient en marge, mais pas totalement abandonnés. La communauté villageoise, malgré la peur, assurait un minimum de soutien matériel et spirituel.
❖ 3. La disparition de la lèpre et la transformation des maladreries
À partir du XVe siècle, la lèpre recule brutalement dans tout le Hainaut. Les léproseries perdent leur raison d’être. Mais les bâtiments, les terres, les rentes… eux, demeurent.
C’est alors que beaucoup de ces anciennes léproseries deviennent des maladreries, puis des censes agricoles. Le cas de la cense du Bel, près de Berlaimont, est emblématique : une ancienne maison de lépreux devenue une ferme importante, dont les revenus étaient affectés à l’entretien des pauvres.
Ces biens, appelés « biens des pauvres », étaient administrés par les échevins. Ils formaient une sorte de patrimoine social avant l’heure, destiné à financer l’assistance locale.
❖ 4. Une organisation locale déjà bien structurée
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les anciennes léproseries n’étaient pas des lieux abandonnés ou gérés au hasard. Dès le Moyen Âge, elles disposaient d’une organisation administrative complète, étonnamment stable pour l’époque.
On y trouvait :
- un manbour, chargé de tenir les comptes et de percevoir les revenus ;
- des échevins, représentants de la communauté villageoise, garants de la bonne gestion ;
- un curé — parfois appelé pasteur dans les textes anciens — responsable de la chapelle et du culte ;
- un bailli, représentant de l’autorité seigneuriale, chargé de l’ordre et du droit.
Cette structure, à la fois civile et religieuse, assurait la continuité du service rendu aux pauvres et aux malades. Elle préfigure déjà ce que seront, plus tard, les maladreries puis les hospices communaux.
❖ 5. Une mémoire encore visible dans le paysage
Même si les léproseries ont disparu depuis des siècles, leur trace demeure. Dans les cadastres, dans les toponymes, dans les archives, on retrouve :
- Bel, Hubel, Baile,
- Maladrerie, Hôpital,
- Saint‑Urbain, Saint‑Lazare…
Ces noms racontent une histoire ancienne, celle d’un territoire qui, dès le Moyen Âge, a organisé la solidarité autour des plus fragiles.
✦ II. Les maladreries devenues biens communaux (XVIᵉ – XVIIIᵉ siècle)
✺ 1. Une nouvelle vocation pour d’anciens lieux de soins
Lorsque la lèpre disparaît du Hainaut au XVe siècle, les anciennes léproseries perdent leur fonction première. Mais elles ne disparaissent pas pour autant. Les bâtiments, les terres, les rentes, les chapelles… tout cela constitue un patrimoine trop précieux pour être abandonné.
Peu à peu, ces lieux changent de nature. Ils deviennent des maladreries, puis des censes agricoles, dont les revenus sont affectés à l’entretien des pauvres du village. Ce glissement est progressif, presque naturel : ce qui servait autrefois à isoler les malades sert désormais à nourrir les indigents.
Dans l’Avesnois, plusieurs maladreries suivent ce destin. La plus emblématique est celle du Bel, près de Berlaimont, dont les archives nous offrent un témoignage rare et précieux.
✺ 2. Une administration communale héritée des anciennes léproseries
Lorsque les léproseries deviennent des maladreries, puis des censes agricoles, leur organisation ne change presque pas. Les mêmes acteurs continuent d’assurer la gestion quotidienne, preuve d’une continuité remarquable entre les deux époques.
On retrouve :
- le pasteur (c’est‑à‑dire le curé), chargé de la chapelle et du service religieux ;
- le bailli, garant de l’autorité seigneuriale ;
- les échevins, responsables de la bonne gestion des biens ;
- le manbour, qui tient les comptes, perçoit les fermages et règle les dépenses ;
- et parfois la “loy” assemblée, c’est‑à‑dire les notables réunis pour valider les comptes.
Cette administration, déjà en place au temps des léproseries, devient au fil des siècles une véritable gestion publique, rigoureuse et transparente. Elle assure que les revenus des anciennes maladreries servent bien à leur nouvelle vocation : l’entretien des pauvres de la paroisse.
✺ 3. La cense du Bel : un exemple vivant
La cense du Bel, issue d’une ancienne léproserie, est l’un des exemples les mieux documentés. Au XVIᵉ siècle, elle est déjà une ferme importante, louée à bail pour plusieurs années. Les revenus — parfois considérables — sont intégralement affectés à la charité locale.
Les archives de 1647‑1648, rédigées par Martin du Fayt, nous montrent une exploitation vivante : réparations de murs, achat de poutres neuves, entretien des bâtiments, paiement des gages. On y devine aussi les traces des troubles de l’époque : la ferme a souffert, comme le château voisin, des destructions de 1643.
À côté de la ferme, une petite chapelle dédiée à Saint‑Urbain continue d’être desservie. Le curé y célèbre une messe hebdomadaire et les vêpres de la fête patronale. Les dépenses liées au culte sont elles aussi prélevées sur les revenus de la cense.
Ainsi, la maladrerie du Bel n’est plus un lieu de soins, mais elle reste un lieu de mémoire et de solidarité, vivant au rythme de la paroisse.
✺ 4. Entre communes et abbayes : une gestion parfois disputée
Ces biens, parce qu’ils génèrent des revenus, attirent parfois les convoitises. Les archives montrent des tensions entre les échevins de Berlaimont et l’abbaye d’Anchin, collateur de la chapelle. Les visites pastorales du XVIIIᵉ siècle témoignent de ces rivalités discrètes : qui doit entretenir la chapelle ? Qui détient les titres de propriété ? Qui décide de l’usage des revenus ?
Dès 1700, une lettre de Louis XIV adressée à Prisches — et très probablement envoyée à d’autres maladreries de la région — rappelle avec fermeté que les revenus de ces établissements doivent être employés “à l’entretien des pauvres et malades”, et non détournés vers d’autres usages. Cette intervention royale, motivée par un contexte économique difficile, montre que l’État surveille de près la gestion de ces biens charitables.
En 1713, un arrêt royal vient clarifier la situation : la maladrerie d’Aulnoye est unie à l’hôpital de Berlaimont, et ses revenus doivent être employés « à la nourriture et à l’entretien des pauvres malades ».
Cette décision confirme ce que l’on observe partout dans l’Avesnois : les maladreries deviennent progressivement des biens communaux, administrés par les autorités locales, au service de la charité publique.
✺ 5. Un héritage discret mais essentiel
À la veille de la Révolution, les maladreries ne sont plus des lieux de soins. Elles sont devenues des patrimoines sociaux, des biens destinés à financer l’assistance aux pauvres. Elles préfigurent les futurs Bureaux de Bienfaisance, puis les CCAS.
Leur mémoire subsiste dans les toponymes, les cadastres, les archives, et parfois dans les bâtiments eux‑mêmes. Elles forment la première pierre d’une longue histoire de solidarité qui se prolongera dans les hospices, puis dans les hôpitaux modernes.
✧✧ III. Les couvents : l’autre visage de la charité (XVIᵉ – XVIIIᵉ siècle)
✦ 1. Une présence discrète mais essentielle
Dans l’Avesnois d’Ancien Régime, les couvents féminins ne sont jamais très grands. On n’y trouve pas les vastes communautés que l’on voit dans les villes épiscopales. Ici, ce sont de petites maisons, quelques sœurs, parfois seulement deux ou trois, vivant simplement, souvent dans des bâtiments modestes, parfois même dans une maison louée.
Les couvents sont des communautés religieuses autonomes, dépendant directement d’un ordre religieux et relevant de l’évêque pour la discipline et la vie spirituelle. Cette double appartenance — à un ordre et à l’évêque — leur donne une place bien définie dans l’organisation ecclésiastique, tout en leur laissant une grande liberté dans leur action quotidienne.
Mais leur influence est immense. Elles sont présentes dans les bourgs, dans les petites villes, parfois même dans les villages. Elles ne gèrent pas les maladreries ni les biens des pauvres — cela relève des échevins — mais elles assurent une autre forme de charité, plus quotidienne, plus intime, plus humaine.
✦ 2. L’instruction : un rôle que personne d’autre n’assure
Avant la Révolution, il n’existe pas d’école publique. L’instruction des enfants, surtout des filles, repose presque entièrement sur les communautés religieuses.
Les sœurs enseignantes — Ursulines, Visitandines, Sœurs de la Providence, ou petites congrégations locales — apprennent aux enfants :
- à lire,
- à écrire,
- à compter,
- à tenir un foyer,
- à vivre chrétiennement.
Dans les villages de l’Avesnois, leur présence change tout. Elles donnent aux enfants une ouverture sur le monde, une discipline, une structure. Elles sont souvent les seules femmes instruites du village, et leur rôle éducatif est irremplaçable.
✦ 3. Les soins à domicile : la charité au plus près des malades
Les sœurs ne tiennent pas d’hôpital — ce rôle appartient aux hospices communaux — mais elles assurent les soins à domicile, ce que l’on appellerait aujourd’hui des soins infirmiers.
On les appelle lorsqu’un malade est alité, lorsqu’un enfant est brûlant de fièvre, lorsqu’un vieillard ne peut plus se lever. Elles font les pansements, préparent les remèdes simples, veillent les mourants, consolent les familles.
Elles ne remplacent pas le médecin — souvent trop cher, parfois absent — mais elles sont là, disponibles, dévouées, présentes dans les moments difficiles.
Dans les archives, on les voit passer d’une maison à l’autre, parfois sous la pluie, parfois la nuit, toujours prêtes à aider. Elles sont la charité vivante, celle qui ne s’écrit pas dans les comptes mais dans les gestes.
✦ 4. Une coexistence harmonieuse avec les maladreries et les hospices
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les couvents ne gèrent pas les maladreries. Ils ne perçoivent pas les revenus, ne tiennent pas les comptes, ne décident pas des réparations. Tout cela relève des échevins, du manbour, du bailli, du curé.
Mais les deux systèmes coexistent et se complètent :
- les maladreries (puis les hospices) assurent l’hébergement des pauvres,
- les couvents assurent l’instruction et les soins à domicile,
- les échevins gèrent les biens des pauvres,
- le curé veille à la dimension spirituelle.
C’est un équilibre subtil, propre à l’Ancien Régime, où la charité est à la fois civile et religieuse, publique et privée, institutionnelle et quotidienne.
✦ 5. Une fragilité structurelle : des maisons pauvres pour les pauvres
Les couvents de l’Avesnois ne sont pas riches. Ils vivent de dons, de petites rentes, de la générosité des habitants. Ils n’ont pas de vastes domaines, pas de grandes bibliothèques, pas de trésors.
Cette fragilité explique leur destin : lorsque la Révolution supprime les ordres religieux, ces petites communautés n’ont pas les moyens de résister. Leurs biens — souvent modestes — sont vendus comme biens nationaux. Les sœurs sont dispersées, certaines rentrent dans leur famille, d’autres continuent discrètement à soigner ou à instruire.
Mais leur passage a laissé une empreinte profonde : celle d’une charité humble, quotidienne, silencieuse, qui a façonné la vie des villages.
✹ IV. La Révolution : rupture et basculement (1789 – 1800)
✦ 1. Un monde ancien qui vacille
À la fin du XVIIIᵉ siècle, l’Avesnois vit encore sous le régime que nous avons décrit : des maladreries devenues censes, gérées par les échevins ; des couvents modestes, assurant l’instruction et les soins ; des curés et des pasteurs veillant sur les chapelles ; des baillis représentant l’autorité seigneuriale.
Tout cela repose sur un équilibre ancien, fragile mais stable, où la charité est à la fois civile et religieuse, locale et communautaire.
La Révolution va balayer cet édifice en quelques années.
✦ 2. La suppression des ordres religieux : un choc pour les villages
Dès 1790, l’Assemblée nationale supprime les ordres religieux réguliers. Pour les petites communautés féminines de l’Avesnois, c’est un coup fatal.
Les sœurs doivent quitter leur maison. Certaines rentrent dans leur famille, d’autres se dispersent dans les villages, parfois en continuant discrètement à instruire ou à soigner. Leur présence, pourtant essentielle, disparaît presque du jour au lendemain.
Les couvents deviennent des biens nationaux, mis en vente pour renflouer les finances de l’État. Ces bâtiments modestes, souvent pauvres, sont achetés par des particuliers ou par les communes, puis transformés en écoles, logements, ateliers, parfois même en fermes.
Ainsi s’éteint un pan entier de la charité d’Ancien Régime.
✦ 3. Les maladreries et les biens des pauvres : une continuité sous contrôle de l’État
Contrairement aux couvents, les maladreries — devenues depuis longtemps des censes agricoles — ne sont pas supprimées. Elles ne sont pas religieuses : elles appartiennent à la communauté villageoise. Elles sont donc maintenues, mais placées sous un nouveau régime juridique.
Les échevins disparaissent, remplacés par les municipalités révolutionnaires. Le manbour devient un agent communal. Les comptes doivent désormais être rendus selon les règles de l’administration nouvelle.
Les biens des pauvres — terres, fermes, rentes — sont conservés, mais intégrés dans un cadre plus strict, plus centralisé. Ils deviennent la base de ce qui sera bientôt le Bureau de Bienfaisance.
✦ 4. La naissance du Bureau de Bienfaisance (1796)
En l’an IV (1796), la Révolution crée une institution nouvelle : le Bureau de Bienfaisance, chargé d’administrer les secours publics.
C’est une rupture majeure.
Ce qui relevait autrefois :
- des échevins,
- du manbour,
- du curé,
- du bailli,
- de la communauté villageoise,
relève désormais d’un organisme civil, laïc, contrôlé par la municipalité.
Les biens des anciennes maladreries — comme la cense du Bel — sont placés sous son autorité. Leur vocation reste la même : secourir les pauvres. Mais la gestion devient plus administrative, plus comptable, plus centralisée.
La charité change de nature : elle devient publique.
✦ 5. Une rupture, mais aussi une continuité
La Révolution a supprimé les couvents, dispersé les sœurs, vendu les maisons religieuses. Elle a aboli les structures seigneuriales, les échevinages, les anciennes juridictions.
Mais elle n’a pas détruit la charité. Elle l’a transformée.
Les maladreries, devenues biens communaux, survivent. Leur mission se poursuit, mais sous une forme nouvelle. Elles deviennent les ancêtres directs des hospices communaux, puis des hôpitaux du XIXᵉ siècle.
Ainsi, malgré la violence du changement, une ligne continue relie les léproseries médiévales aux institutions modernes.
✺✺ V. Les hospices communaux : une charité devenue institution (1800 – 1950)
✦ 1. Le XIXᵉ siècle : l’hospice, refuge des plus fragiles
Au début du XIXᵉ siècle, l’Avesnois sort à peine des bouleversements révolutionnaires. Les couvents ont disparu, les sœurs se sont dispersées, les structures anciennes ont été démantelées. Mais les besoins, eux, sont toujours là : vieillards sans famille, infirmes, orphelins, indigents.
C’est dans ce contexte que les anciennes maladreries, devenues biens communaux, se transforment en hospices. Ce ne sont pas des hôpitaux au sens moderne : on n’y soigne pas les maladies aiguës, on n’y pratique pas la chirurgie. Ce sont des maisons d’accueil, des refuges, des lieux de vie pour ceux que la société ne peut laisser dehors.
Dans les villages, ces hospices sont minuscules : quatre, cinq, parfois six pensionnaires, comme à Prisches où l’on compte « quatre indigents » en frimaire an XII. Dans les petites villes — Avesnes, Le Quesnoy, Maubeuge, Landrecies — les structures sont un peu plus grandes, mais restent modestes.
L’hospice est un lieu simple, souvent pauvre, mais indispensable.
✦ 2. Une administration désormais laïque et municipale
Avec la création du Bureau de Bienfaisance en 1796, la charité devient une affaire publique. Les hospices sont désormais administrés par :
- le maire,
- les membres du Bureau de Bienfaisance,
- un receveur,
- parfois un médecin attaché à la commune,
- et une religieuse ou une veuve chargée de la surveillance quotidienne.
Les comptes sont tenus avec rigueur : on y note les achats de linge, de bois, de savon, de chandelles ; les réparations du toit, des murs, des poêles ; les dépenses pour les pensionnaires : pain, soupe, vêtements, parfois un peu de viande les jours de fête.
Les anciennes censes — comme celle du Bel — continuent de fournir des revenus, mais ils sont désormais intégrés dans une comptabilité moderne, contrôlée par la municipalité.
La charité est devenue institutionnelle, mais elle reste profondément locale.
✦ 3. La vie quotidienne dans les hospices ruraux
Dans les villages, les hospices ressemblent davantage à de grandes maisons qu’à des établissements médicaux. On y vit simplement, presque comme en famille. Les pensionnaires sont souvent des personnes âgées, parfois des infirmes, parfois des veuves sans ressources.
La journée est rythmée par :
- les repas pris en commun,
- les visites du curé,
- les soins rudimentaires,
- les travaux légers pour ceux qui le peuvent,
- les veillées autour du poêle.
Les archives montrent une attention touchante portée à ces pensionnaires : on leur achète des sabots, des chemises, des draps, parfois même un peu de tabac ou de café. On veille à leur dignité, malgré la pauvreté des moyens.
Dans ces petites maisons, la charité garde un visage humain.
✦ 4. Les hospices urbains : vers une médicalisation progressive
Dans les villes de l’Avesnois, les hospices prennent une autre dimension. À Avesnes, Le Quesnoy, Maubeuge, Landrecies, ils accueillent davantage de pensionnaires et commencent à intégrer des soins médicaux.
On y trouve :
- une salle pour les malades,
- un médecin attaché à l’établissement,
- parfois une salle d’accouchement,
- des religieuses hospitalières (lorsqu’elles reviennent après le Concordat),
- des locaux plus vastes, mieux organisés.
Ces hospices deviennent peu à peu des hôpitaux locaux, capables de traiter les maladies courantes, d’accueillir les blessés, de pratiquer de petites interventions.
C’est le début d’une lente transformation qui mènera, au XXᵉ siècle, à la création des centres hospitaliers modernes.
✦ 5. Une charité qui s’adapte au monde moderne
Entre 1850 et 1950, les hospices évoluent au rythme des besoins :
- la population vieillit,
- les maladies chroniques augmentent,
- les guerres apportent leur lot de blessés et d’orphelins,
- les communes doivent moderniser leurs établissements.
Les hospices deviennent des lieux de soins, puis des hôpitaux locaux, puis des maisons de retraite. Ils s’adaptent, se transforment, se modernisent, mais restent fidèles à leur vocation première : accueillir les plus fragiles.
Dans les villages, les petits hospices disparaissent peu à peu, absorbés par les structures plus grandes. Dans les villes, ils deviennent les ancêtres directs des centres hospitaliers actuels.
Ainsi, du XIXᵉ au milieu du XXᵉ siècle, l’hospice communal est le cœur de la solidarité locale, héritier des maladreries médiévales et précurseur des hôpitaux modernes.
✧✧✧ VI. Les hôpitaux locaux : entre proximité et limites (1950 – 1990)
✦ 1. L’après‑guerre : un besoin urgent de modernisation
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Avesnois, comme toute la France, doit reconstruire. Les hospices communaux existent toujours, mais ils ne suffisent plus. La population augmente, les besoins médicaux aussi, et les progrès de la médecine exigent des équipements nouveaux.
C’est dans ce contexte que les anciens hospices se transforment progressivement en hôpitaux locaux. Ils conservent leur vocation de proximité, mais ils doivent désormais répondre à des exigences médicales modernes : radiologie, petite chirurgie, maternité, soins d’urgence.
Les bâtiments, souvent anciens, sont adaptés tant bien que mal. On ajoute une salle de soins ici, une salle d’accouchement là, un petit bloc opératoire dans une pièce réaménagée. C’est une modernisation pragmatique, parfois improvisée, mais indispensable.
✦ 2. Des hôpitaux modestes, mais proches des habitants
Dans les années 1950‑1970, chaque petite ville de l’Avesnois possède son hôpital local :
- Avesnes,
- Le Quesnoy,
- Maubeuge,
- Landrecies,
- Felleries,
- parfois même des cliniques privées, comme à Berlaimont dans les années 1960.
Ces établissements sont de taille réduite, mais ils jouent un rôle essentiel. On y pratique :
- des accouchements,
- des appendicectomies,
- des soins courants,
- des sutures,
- des traitements de fractures simples,
- des hospitalisations de quelques jours.
Les habitants y trouvent une médecine de proximité, humaine, accessible, rassurante. Les médecins connaissent leurs patients, les infirmières connaissent les familles, et l’hôpital fait partie de la vie locale.
✦ 3. Les limites d’un modèle dispersé
Mais cette proximité a un prix. Les hôpitaux locaux manquent de moyens, de personnel spécialisé, d’équipements modernes. Les progrès rapides de la médecine — anesthésie, imagerie, chirurgie spécialisée — exigent des plateaux techniques que ces petits établissements ne peuvent financer.
Les maternités ferment les unes après les autres. Les blocs opératoires deviennent obsolètes. Les services d’urgence peinent à répondre aux nouvelles exigences de sécurité.
Peu à peu, l’État et les autorités sanitaires prennent conscience que ce modèle dispersé n’est plus viable. Il faut regrouper, mutualiser, moderniser.
✦ 4. Maubeuge, futur pôle hospitalier
Dans cette réorganisation naissante, un établissement s’impose naturellement : l’hôpital de Maubeuge. Plus grand, mieux équipé, situé dans une ville plus importante, il devient progressivement le centre de gravité hospitalier de l’Avesnois.
Les autres hôpitaux locaux commencent à se spécialiser :
- Avesnes se tourne vers la gériatrie et les soins de suite,
- Le Quesnoy développe des services de rééducation,
- Felleries devient un établissement de long séjour.
À Landrecies, l’ancien hospice n’a jamais évolué vers un véritable hôpital local. Il s’est orienté directement vers l’accueil des personnes âgées, avant de laisser place, à la fin du XXᵉ siècle, à une maison de retraite moderne installée dans les anciens locaux de la gendarmerie.
Ce mouvement, encore discret dans les années 1970, s’accélère dans les années 1980.
✦ 5. La fin d’une époque : les hôpitaux locaux se transforment
À partir des années 1980, les fermetures se multiplient. Les petits hôpitaux ruraux, trop coûteux à moderniser, deviennent :
- des maisons de retraite,
- des EHPAD,
- des centres de soins de suite,
- ou sont tout simplement fermés.
Les habitants regrettent parfois cette proximité perdue, mais la médecine moderne exige des équipements lourds, des équipes nombreuses, des services spécialisés.
La transformation est inévitable.
Les hôpitaux locaux ont joué leur rôle pendant près d’un demi‑siècle. Ils ont accompagné les naissances, les maladies, les accidents, les vieillesses. Ils ont été des lieux de vie, de soins, de réconfort.
Mais leur temps touche à sa fin. Une nouvelle ère s’annonce : celle de la centralisation hospitalière, qui fera l’objet du chapitre suivant.
✦✦✦ VII. La grande réorganisation hospitalière (1990 – 2020)
✧ 1. Les années 1990 : la fin d’un modèle dispersé
Au tournant des années 1990, l’Avesnois compte encore plusieurs hôpitaux locaux, héritiers des hospices du XIXᵉ siècle. Ils sont proches des habitants, familiers, rassurants. Mais la médecine moderne exige désormais des équipements lourds, des équipes spécialisées, des plateaux techniques coûteux.
Les autorités sanitaires dressent un constat sans appel : le modèle des petits hôpitaux dispersés n’est plus viable.
Les blocs opératoires sont trop petits, les maternités trop isolées, les services d’urgence insuffisamment sécurisés. Les normes évoluent, les exigences augmentent, et les budgets ne suivent plus.
Une réorganisation devient inévitable.
✧ 2. Maubeuge s’impose comme pôle hospitalier
Dans cette recomposition, un établissement s’impose naturellement : l’hôpital de Maubeuge. Plus vaste, mieux équipé, situé dans une ville plus importante, il possède déjà :
- un service d’urgences structuré,
- un bloc opératoire moderne,
- une maternité active,
- des services spécialisés.
Les autorités sanitaires décident d’en faire le centre hospitalier de référence pour tout le bassin de l’Avesnois. Les autres établissements doivent s’y articuler, se spécialiser, ou se transformer.
C’est le début d’un mouvement profond, qui va s’étendre sur trois décennies.
✧ 3. Avesnes, Le Quesnoy, Felleries : la reconversion progressive
Les hôpitaux locaux ne disparaissent pas immédiatement. Ils se reconvertissent, chacun selon ses forces et ses bâtiments.
• Avesnes
L’hôpital d’Avesnes, trop petit pour maintenir un plateau technique complet, se tourne vers :
- la gériatrie,
- les soins de suite,
- la réadaptation,
- l’accueil des personnes âgées dépendantes.
Il devient un établissement essentiel pour le vieillissement de la population.
• Le Quesnoy
Le Quesnoy développe des services de :
- rééducation,
- soins de suite,
- long séjour.
Son cadre, plus vaste, permet une spécialisation progressive.
• Felleries
L’établissement de Felleries, déjà orienté vers le long séjour, devient un lieu d’accueil pour les personnes âgées et les patients nécessitant une prise en charge prolongée.
• Landrecies
L’activité médicale diminue progressivement, au profit de services d’hébergement et de soins de suite.
Ces reconversions ne sont pas des fermetures : ce sont des transformations, dictées par les besoins et les contraintes de la médecine moderne.
✧ 4. La fermeture des petites structures rurales
Dans les villages, les derniers hospices — devenus maisons de retraite communales — ferment les uns après les autres dans les années 1980‑1990. Ils sont trop petits, trop coûteux à mettre aux normes, trop isolés.
Les pensionnaires sont transférés vers :
- des EHPAD modernes,
- des unités de soins de longue durée,
- des établissements spécialisés.
Ces fermetures marquent la fin d’un monde : celui des petites maisons d’accueil où l’on vivait presque en famille. Mais elles répondent à une exigence de sécurité et de qualité de soins.
✧ 5. Une nouvelle carte sanitaire pour l’Avesnois
Entre 1990 et 2020, la carte hospitalière de l’Avesnois se redessine complètement. On passe d’un réseau dense de petits hôpitaux à un système plus concentré, plus spécialisé, plus technique.
Le paysage devient :
- Maubeuge : pôle hospitalier central, urgences, chirurgie, maternité, spécialités.
- Avesnes, Le Quesnoy, Felleries : soins de suite, gériatrie, rééducation, long séjour.
- EHPAD : nombreux, modernes, répartis sur tout le territoire.
- Cliniques privées : certaines disparaissent, d’autres se spécialisent.
Cette réorganisation répond à une logique nationale : mutualiser les moyens, garantir la sécurité, moderniser les équipements.
Mais elle transforme profondément le rapport des habitants à leur hôpital.
✧ 6. Entre nostalgie et modernité
Pour beaucoup d’habitants, la fermeture des petits hôpitaux locaux est vécue comme une perte. On regrette la proximité, les visages connus, la simplicité des lieux. On se souvient des naissances, des opérations, des visites, des moments de vie.
Mais la médecine moderne ne peut plus fonctionner comme autrefois. Elle exige :
- des équipes nombreuses,
- des équipements coûteux,
- des services spécialisés,
- une sécurité maximale.
La centralisation est donc une nécessité, même si elle bouscule les habitudes.
Ainsi, entre 1990 et 2020, l’Avesnois entre pleinement dans la modernité hospitalière, tout en conservant, dans ses établissements de proximité, l’héritage de la charité ancienne.
❂❂ VIII. Héritages et traces dans le paysage
✧ 1. Les noms de lieux : une mémoire inscrite dans la terre
L’Avesnois porte encore, dans ses toponymes, les vestiges de huit siècles de charité et de soins. Ces noms, parfois discrets, parfois évidents, racontent une histoire que les habitants ignorent souvent, mais que la terre n’a jamais oubliée.
On retrouve ainsi :
- Bel, Hubel, Baile : anciennes maladreries devenues censes, puis fermes communales.
- La Maladrerie, Le Hôpital, La Providence : lieux où l’on isolait les malades, où l’on accueillait les pauvres, où l’on soignait les indigents.
- Saint‑Urbain, Saint‑Lazare : chapelles liées aux anciennes léproseries ou aux confréries charitables.
Ces noms sont des balises. Ils rappellent que, bien avant les hôpitaux modernes, les villages avaient déjà organisé la solidarité.
✧ 2. Les bâtiments réaffectés : une continuité silencieuse
Beaucoup de bâtiments liés à la charité ancienne ont changé de fonction, mais pas de nature. Les anciennes censes des maladreries sont devenues :
- des fermes,
- des maisons d’habitation,
- parfois des écoles,
- parfois des salles communales.
Les anciens hospices, eux, ont souvent été transformés en :
- maisons de retraite,
- EHPAD,
- centres de soins de suite,
- établissements médico‑sociaux.
Ainsi, un même lieu a pu être successivement :
léproserie → maladrerie → cense → hospice → maison de retraite → EHPAD.
Cette continuité est unique : elle montre que la vocation d’un lieu peut traverser les siècles, même lorsque les institutions changent.
✧ 3. Les archives : une mémoire patiente et précieuse
Les archives communales et départementales conservent les traces de cette longue histoire. On y trouve :
- les comptes des manbours,
- les baux des censes,
- les visites pastorales,
- les délibérations des échevins,
- les registres des hospices,
- les inventaires révolutionnaires,
- les rapports des Bureaux de Bienfaisance.
Ces documents, parfois fragiles, parfois lacunaires, permettent de suivre la vie des pauvres, des malades, des vieillards, mais aussi celle des administrateurs, des curés, des sœurs, des médecins.
Ils sont la mémoire écrite de la charité.
✧ 4. Les souvenirs des habitants : une mémoire vivante
Au‑delà des archives, il existe une autre mémoire, plus fragile encore : celle des habitants. On se souvient :
- de la sœur qui venait soigner les enfants,
- du médecin de campagne qui passait en bicyclette,
- de l’hospice où l’on allait visiter une tante,
- de la salle d’accouchement où sont nés des générations d’Avesnoisiens,
- du petit hôpital où l’on a été opéré d’une appendicite,
- des vieilles pierres de la maladrerie que l’on voyait en allant aux champs.
Ces souvenirs, transmis de bouche à oreille, donnent chair à l’histoire. Ils montrent que la charité n’est pas seulement une institution : c’est une expérience humaine.
✧ 5. Une tradition de solidarité toujours vivante
Aujourd’hui encore, l’Avesnois reste un territoire où la solidarité est forte. Les EHPAD, les centres hospitaliers, les services de soins à domicile, les associations caritatives, les CCAS prolongent, chacun à leur manière, une tradition vieille de huit siècles.
Bien sûr, les formes ont changé : les léproseries ont disparu, les maladreries sont devenues des fermes, les hospices se sont transformés en hôpitaux, puis en établissements médico‑sociaux.
Mais l’esprit demeure.
L’idée que la communauté doit prendre soin des plus fragiles — malades, pauvres, vieillards — traverse toute l’histoire de l’Avesnois. Elle est inscrite dans ses paysages, dans ses bâtiments, dans ses archives, dans ses mémoires.
Et c’est peut‑être là le plus bel héritage.
❖ Conclusion — Huit siècles d’une même vocation
Du Moyen Âge à nos jours, l’histoire des léproseries, des maladreries, des hospices, des hôpitaux et des maisons de retraite de l’Avesnois forme une chaîne continue, étonnamment cohérente malgré les ruptures, les crises et les révolutions.
Au départ, il y a les léproseries, isolées aux marges des villages, tenues par des manbours, des échevins, un curé, un bailli. Puis viennent les maladreries, devenues censes agricoles, gérées avec rigueur pour assurer l’entretien des pauvres. Les lettres royales, comme celle de Louis XIV en 1700, rappellent que ces biens doivent rester fidèles à leur vocation charitable.
La Révolution bouleverse tout, mais ne détruit rien : elle transforme les maladreries en biens communaux, les confie aux Bureaux de Bienfaisance, et ouvre la voie aux hospices communaux du XIXᵉ siècle. Ces hospices, modestes et proches des habitants, deviennent les premiers lieux d’accueil des vieillards, des infirmes, des indigents.
Au XXᵉ siècle, la médecine progresse, les besoins changent, les hôpitaux locaux apparaissent, puis se transforment à leur tour. La grande réorganisation hospitalière de la fin du XXᵉ siècle recentre les soins autour de Maubeuge, tandis que les établissements d’Avesnes, Le Quesnoy, Felleries et Landrecies trouvent chacun leur place dans le paysage médico‑social moderne.
Aujourd’hui, les EHPAD, les centres hospitaliers, les services de soins à domicile, les associations caritatives prolongent cette tradition. Les formes ont changé, les bâtiments aussi, mais l’idée demeure : la communauté doit prendre soin des plus fragiles.
Dans les noms de lieux, dans les archives, dans les souvenirs des habitants, cette longue histoire est encore là. Elle dit quelque chose d’essentiel sur l’Avesnois : un territoire où la solidarité n’a jamais été un mot abstrait, mais une réalité vécue, organisée, transmise.
Ainsi, des léproseries médiévales aux établissements médico‑sociaux d’aujourd’hui, c’est une même vocation qui traverse les siècles : accueillir, protéger, soigner, accompagner.
Et c’est peut‑être là, dans cette fidélité silencieuse, que réside le plus bel héritage de cette histoire.
❖ Frise chronologique — Huit siècles de charité dans l’Avesnois
XIIᵉ – XIIIᵉ siècles • Création des premières léproseries dans l’Avesnois • Gestion par les échevins, le manbour, le curé, le bailli • Chapelles dédiées (Saint‑Lazare, Saint‑Urbain…)
XIVᵉ – XVᵉ siècles • Recul de la lèpre • Les léproseries deviennent des maladreries • Début de la transformation en censes (fermes)
XVIᵉ – XVIIᵉ siècles • Les maladreries sont désormais des biens communaux • Tensions entre communes et abbayes • 1700 : lettre de Louis XIV rappelant que les revenus doivent servir aux pauvres • 1713 : arrêt royal unissant la maladrerie d’Aulnoye à l’hôpital de Berlaimont
XVIIᵉ – XVIIIᵉ siècles • Développement des couvents féminins (instruction, soins à domicile) • Coexistence entre charité civile (maladreries) et charité religieuse (couvents)
1789 – 1800 • Révolution française • Suppression des ordres religieux • Vente des couvents comme biens nationaux • Création des Bureaux de Bienfaisance (1796)
XIXᵉ siècle • Les anciennes maladreries deviennent des hospices communaux • Accueil des vieillards, infirmes, orphelins • Début d’une médicalisation progressive dans les villes
1950 – 1990 • Transformation des hospices en hôpitaux locaux • Modernisation partielle (maternités, chirurgie légère, urgences) • Début de la concentration hospitalière autour de Maubeuge
1990 – 2020 • Grande réorganisation hospitalière • Maubeuge devient pôle central • Avesnes, Le Quesnoy, Felleries → soins de suite, gériatrie, rééducation • Landrecies → hospice devenu maison de retraite • Développement des EHPAD modernes
Aujourd’hui • Un paysage médico‑social issu de huit siècles de transformations • Une même vocation : prendre soin des plus fragiles
❖ Bibliographie commentée
Ouvrages généraux sur la charité et les institutions hospitalières
Michel Mollat – Les pauvres au Moyen Âge Un classique. Mollat montre comment la pauvreté est perçue, organisée, encadrée dans la société médiévale. Il éclaire parfaitement l’origine des léproseries et des premières formes d’assistance.
Jacques Heers – La charité médiévale Analyse fine des pratiques charitables, des confréries, des hôpitaux et des maladreries. Très utile pour comprendre la logique religieuse et sociale qui sous‑tend les institutions de l’Avesnois.
Jean‑Claude Poinsignon – Les hôpitaux et hospices de l’Ancien Régime Ouvrage de référence pour comprendre l’évolution des hospices, leur administration, leurs ressources et leur transformation progressive en établissements publics.
Études spécialisées sur la lèpre et les maladreries
François‑Olivier Touati – Maladie et société au Moyen Âge : la lèpre Travail monumental. Touati explique comment la lèpre structure l’espace, les mentalités et les institutions. Indispensable pour comprendre la naissance des léproseries dans le Nord.
Carole Avignon – Les léproseries du Nord de la France Étude régionale précieuse. Elle recense les établissements, décrit leur fonctionnement et leur évolution. Très utile pour replacer Prisches, Aulnoye, Berlaimont et les autres dans un cadre plus large.
Jean‑Noël Biraben – Les hommes et la peste Même si l’ouvrage porte sur la peste, il éclaire les réactions sociales face aux maladies contagieuses et les mécanismes d’isolement, proches de ceux des léproseries.
Ouvrages sur l’histoire religieuse et sociale du Nord
Abbé Henri Platelle – Histoire religieuse du Nord de la France Une synthèse claire sur les structures ecclésiastiques, les couvents, les pratiques pastorales. Très utile pour comprendre le rôle des sœurs dans l’Avesnois.
Alain Lottin – La vie quotidienne dans le Nord au XVIIIᵉ siècle Ouvrage vivant, riche en détails concrets. Il éclaire le contexte économique et social dans lequel s’inscrivent les maladreries et les hospices.
Jean‑Pierre Jessenne – Pouvoir au village et société rurale dans le Nord Analyse fine des pouvoirs locaux : échevins, manbours, curés, baillis. Indispensable pour comprendre la gestion des biens des pauvres avant la Révolution.
Sources locales et archives
Archives départementales du Nord (AD59) Séries E, G, H, L, O : – comptes des manbours, – baux des censes, – visites pastorales, – inventaires révolutionnaires, – registres des hospices et bureaux de bienfaisance. Ces documents constituent la base la plus solide pour retracer l’histoire des établissements de Prisches, Aulnoye, Berlaimont, Avesnes, Le Quesnoy, Landrecies, etc.
Archives communales Registres de délibérations, comptes des hospices, correspondances locales. Elles permettent de suivre la vie quotidienne des établissements, les dépenses, les réparations, les admissions.
Outils de synthèse régionale
Dictionnaire historique et archéologique du Nord Une mine d’informations pour vérifier les dates, les toponymes, les institutions locales. Très utile pour confirmer l’existence d’un hospice, d’une chapelle, d’une maladrerie.