🌾 Introduction — Un patrimoine discret mais essentiel
La céramique occupe une place singulière dans l’histoire de l’Avesnois. Souvent discrète, parfois oubliée, elle a pourtant façonné des objets du quotidien, des sols d’écoles, des mosaïques de bâtiments publics, des cuisines familiales, des salles de bains, des commerces et des lieux de vie.
Bien avant l’ère industrielle, les potiers de village produisaient déjà des pièces utilitaires. Puis, au XXᵉ siècle, l’Avesnois a vu naître un véritable réseau industriel autour de Maubeuge, Landrecies et Sous‑le‑Bois, porté par des ouvriers hautement qualifiés et des savoir‑faire précis.
Au cœur de cette histoire, un village occupe une place à part : Englefontaine, véritable capitale de la poterie rouge, dont la réputation dépassa largement les frontières du territoire.
🏺 I. Aux origines : poteries rurales et usages domestiques (XVᵉ–XIXᵉ siècle)
1. Les potiers de village
Bien avant les grandes usines, l’Avesnois comptait de nombreux potiers ruraux. Ils travaillaient dans de petits ateliers attenants à leur maison, utilisant l’argile locale pour fabriquer pots, cruches, terrines, plats et jarres. Leur production était utilitaire, simple, robuste, destinée aux fermes et aux foyers du territoire.
2. Les usages du quotidien
La céramique était omniprésente dans la vie rurale. On y conservait le lait, le beurre, les confitures, les salaisons. On y préparait les repas, on y stockait les grains, on y transportait l’eau. Chaque ferme possédait ses pots, ses plats, ses écuelles, ses jarres, souvent fabriqués localement.
3. Les traces archéologiques
Dans les jardins, les cours de ferme ou les anciens dépotoirs, on retrouve encore des tessons de poteries rurales. Ces fragments racontent une histoire silencieuse : celle d’un artisanat modeste mais indispensable, qui a précédé l’industrialisation.
🧱 II. Englefontaine, capitale de la poterie rouge (XVᵉ–XIXᵉ siècle)
1. Une activité attestée dès le Moyen Âge
Englefontaine apparaît dans les sources dès 1408 sous le nom As Poteries. En 1463, une redevance est payée au comte du Hainaut pour des « terres à faire et ouvrer tuiles et poteries ». Le village est déjà un centre reconnu.
2. Une terre exceptionnelle
La terre à poterie se trouvait sur la rive droite du ruisseau de la Fontaine Saint‑Georges. Rouge, marbrée de blanc, parfois bleutée, d’un grain très fin, elle donnait une poterie d’une qualité remarquable. On disait d’Englefontaine qu’il était « le pays de la poterie par excellence ».
3. Un savoir‑faire transmis de génération en génération
Les potiers extrayaient la terre, la laissaient reposer, la découpaient en tranches, l’arrosaient, la pétrissaient au pied puis à la main. Ils moulaient les pièces, les laissaient sécher au soleil, puis les enfournaient dans des fours rectangulaires voûtés. La cuisson se faisait d’abord au charbon de bois, puis au charbon de terre.
Le métier était long à apprendre : il fallait huit à dix ans pour devenir tourneur.
4. Les produits : poteries, carreaux, tuiles, pannes
Englefontaine produisait une grande variété de pièces : pots, cruches, plats, écuelles, chaufferettes, pots à lait, pots à fleurs. Le village fabriquait également des carreaux rouges de dix‑huit centimètres, proches des tomettes, ainsi que des tuiles plates, des pannes en S et des faîtières.
Les chiffres sont impressionnants : en l’an IX, les potiers fabriquent plus de cinq cent quatre‑vingt mille pièces, et les tuiliers près de neuf cent mille.
5. Les techniques de décoration
Les potiers maîtrisaient plusieurs techniques décoratives. Le dessin à la corne permettait de tracer des motifs simples : fleurs de lys, tulipes, oiseaux. L’incrustation consistait à imprimer un motif en creux, puis à le remplir de terre blanche de Beaurain. La gravure, attribuée à Jean‑Charles Leclercq, permettait de tracer des dessins fins relevés d’un vernis coloré. Le pastillage ajoutait des éléments en relief, collés à la barbotine.
Les carreaux décorés d’Englefontaine étaient recherchés jusqu’à Douai.
6. Une activité florissante au XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle
Au XVIIIᵉ siècle, Englefontaine devient le principal centre de poterie rouge de l’arrondissement d’Avesnes. Les potiers sont nombreux : trente‑neuf maîtres potiers en 1796, une trentaine encore en 1830. Les produits sont vendus dans toute la région, parfois jusqu’à Lille, Cambrai, Armentières ou la Somme.
Les colporteurs, appelés Plats‑Telettes, sillonnent les routes avec leurs charrettes, échangeant poteries contre vieux fers ou vieux chapeaux.
7. Déclin et disparition
À partir du milieu du XIXᵉ siècle, la poterie vernissée est concurrencée par la faïence bon marché. Les tuileries souffrent de la concurrence des cimenteries. En 1906, il ne reste plus qu’un atelier de poterie. La dernière briqueterie ferme dans les années 1950.
Aujourd’hui, seules quelques pièces subsistent dans les musées de Valenciennes, Amiens et Abbeville.
🧪 III Sars‑Poteries : un autre grand centre potier de l’Avesnois
À côté d’Englefontaine, Sars‑Poteries fut l’un des plus importants centres céramiques de l’Avesnois. Le village doit d’ailleurs la seconde partie de son nom aux nombreuses fabriques de poteries artisanales qui s’y développèrent à partir du XVIIIᵉ siècle. La terre utilisée provenait du sol même du village, où des gisements de cendres noires fossiles, découverts en 1777, étaient exploités depuis cette époque et servaient également d’amendement agricole.
Selon la tradition, l’industrie potière aurait été introduite à Sars‑Poteries par des artisans venus de Bouffioulx, en Belgique. Au début du XIXᵉ siècle, l’activité est florissante : en 1838, on y compte neuf poteries de terre et huit poteries de grès, ainsi qu’une carrière de cendres fossiles. Sars‑Poteries se distingue alors par la production de poterie grise, dite poterie de grès, plus résistante et plus dense que la poterie rouge d’Englefontaine.
La grande industrie céramique — fabrication de tuyaux, d’éviers, d’appareils sanitaires — disparaît progressivement au cours du XXᵉ siècle. Seuls subsistent, jusque dans les années 1970‑1980, quelques ateliers artisanaux produisant pots, cruches, vases et récipients divers, comme les poteries Maine ou Lempereur. Ces derniers ateliers ferment à leur tour, mettant fin à une tradition plusieurs fois centenaire.
Aujourd’hui, Sars‑Poteries demeure un nom emblématique de la céramique avesnoise, complémentaire d’Englefontaine et indissociable de l’histoire régionale.
🧰 IV. L’essor industriel : Maubeuge, Landrecies, Sous‑le‑Bois (1900–1930)
1. Maubeuge et la mosaïque céramique
Au début du XXᵉ siècle, Maubeuge devient un centre important de production céramique. La Compagnie française de mosaïque céramique y développe des techniques modernes et produit des carreaux décoratifs destinés aux bâtiments publics.
2. La fondation de l’usine de Landrecies
En 1908, une usine de céramique est fondée à Landrecies. Ses débuts sont modestes, mais en 1925, elle est rachetée par la Compagnie française de mosaïque céramique de Maubeuge. La production se diversifie alors : carreaux, mosaïques, plinthes, éléments décoratifs.
Les frères Pinzana, formés à Bergame, apportent un savoir‑faire italien dans l’art de la mosaïque.
3. Un réseau industriel régional
Maubeuge produit les mosaïques. Landrecies fabrique les carreaux et les plinthes. Sous‑le‑Bois fournit les carreaux bruts.
Ces sites fonctionnent ensemble et forment une véritable filière régionale.
🔥 V. Les techniques et savoir‑faire : du four au carreau
1. Les matières premières
La céramique nécessite des argiles de qualité, des sables, des pigments et des émaux.
Certaines matières premières proviennent de l’Avesnois, d’autres sont importées pour garantir la finesse ou la couleur des carreaux.
2. Les fours et les procédés
Les premiers fours fonctionnent au charbon, puis au gaz, avant d’être modernisés.
La cuisson est une étape cruciale : trop courte, le carreau casse ; trop longue, il se déforme. L’émaillage demande une précision extrême, un geste sûr, une connaissance fine des matières.
3. Les métiers
Les ateliers regroupent une multitude de métiers : mouleurs, émailleurs, enfourneurs, décorateurs, polisseurs.
Les ouvrières jouent un rôle essentiel, notamment dans les opérations de finition et de décoration. Chaque geste est précis, répété, maîtrisé.
🎨 VI. Les produits : mosaïques, carreaux, plinthes, poteries
1. Les mosaïques
Les mosaïques produites à Maubeuge et Landrecies sont réputées pour leurs motifs et leurs couleurs.
Les techniques italiennes introduites par les frères Pinzana donnent naissance à des pièces très élaborées.
2. Les carreaux sanitaires
Avec l’essor des équipements publics, les carreaux sanitaires deviennent indispensables. Ils habillent les écoles, les piscines, les hôpitaux, les bains‑douches.
3. Les plinthes et éléments décoratifs
Landrecies se spécialise dans la fabrication de plinthes, très demandées pour les maisons, les commerces et les bâtiments publics.
4. Les poteries utilitaires
Malgré l’industrialisation, la poterie traditionnelle continue d’exister, en parallèle des productions modernes.
🏛 VII. La céramique dans l’architecture de l’Avesnois
1. Les bâtiments publics
Les carreaux et mosaïques se retrouvent dans de nombreuses écoles construites dans les années 1930, dans les piscines municipales, les hôpitaux, les bains‑douches. Ils témoignent d’une époque où la céramique était synonyme d’hygiène et de modernité.
2. Les maisons particulières
Dans les cuisines, les salles de bains, les vestibules, les carreaux de Landrecies et de Maubeuge sont omniprésents. Ils apportent couleur, solidité et facilité d’entretien.
3. Les commerces et cafés
Les comptoirs, les sols, les décors muraux utilisent souvent des carreaux locaux. La céramique devient un élément esthétique autant que pratique.
🏭 VIII. Les grandes entreprises : Desvres, Koramic et les restructurations (1970–2012)
1. Le rachat par Desvres (1974)
En 1974, l’usine de Landrecies est reprise par Desvres. La production se modernise, les gammes s’élargissent, les techniques évoluent.
2. Koramic (1995)
En 1995, le groupe belge Koramic rachète Desvres. Il réorganise ses sites, rationalise la production, spécialise les usines.
3. La modernisation de 2002
En 2002, Landrecies est modernisée pour produire un nouveau type de carreaux. Sous‑le‑Bois fournit les carreaux bruts, Landrecies les transforme en plinthes.
4. La fermeture de 2012
En 2012, pour des raisons économiques, la production est transférée à Sous‑le‑Bois. L’usine de Landrecies ferme ses portes, laissant 38 salariés sans emploi. C’est la fin d’un siècle d’histoire industrielle.
🧩 IX. Mémoire ouvrière et traces actuelles
1. Les bâtiments encore visibles
Les anciens bâtiments de la céramique subsistent, témoins silencieux d’une activité intense. Ils rappellent l’importance de cette industrie dans la vie locale.
2. Les archives photographiques
Les cartes postales anciennes montrent les ateliers, les fours, les ouvriers au travail. Elles constituent une mémoire précieuse.
3. Les objets conservés
Carreaux, mosaïques, plinthes, fragments décoratifs sont parfois conservés dans des collections privées ou municipales.
4. Témoignages et souvenirs
Les anciens ouvriers racontent les gestes, les odeurs, la chaleur des fours, la camaraderie, les difficultés, la fierté du travail bien fait. Ces récits donnent une dimension humaine à cette histoire industrielle.
🌟 Conclusion — Une industrie oubliée mais fondatrice
La céramique a profondément marqué l’Avesnois. Des poteries rurales aux mosaïques industrielles, des fours de Maubeuge aux ateliers de Landrecies, elle a façonné des objets, des bâtiments, des vies. Elle a fait travailler des générations d’ouvriers et d’ouvrières, apporté modernité et couleur aux maisons, contribué à l’économie locale.
Aujourd’hui, il reste les bâtiments, les carreaux, les archives, les souvenirs. Et cette page, qui redonne à la céramique la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’Avesnois.
Frise chronologique — Six siècles de céramique en Avesnois
XVᵉ siècle — Les premières traces écrites
La céramique est déjà bien implantée dans l’Avesnois. En 1408, Englefontaine apparaît sous le nom As Poteries. En 1463, une redevance est payée pour « terres à faire et ouvrer tuiles et poteries ». La poterie est un artisanat reconnu, structuré, transmis.
XVIᵉ–XVIIᵉ siècles — Les potiers de village
Les ateliers familiaux se multiplient. À Englefontaine, les noms de potiers apparaissent dans les archives : Bulté, Lefort, Durin, Bouloigne, Cartier. La poterie rouge domine, accompagnée de tuiles plates, de pannes et de carreaux décorés.
XVIIIᵉ siècle — L’âge d’or de la poterie rouge
Englefontaine devient le principal centre potier de l’arrondissement d’Avesnes. Les potiers sont nombreux, les techniques se perfectionnent, les décors se diversifient. Les carreaux incrustés, gravés ou décorés à la corne circulent jusqu’à Douai, Cambrai, Lille et Armentières. Les colporteurs Plats‑Telettes sillonnent les routes avec leurs charrettes.
An IX (1801) — Une production colossale
Les chiffres officiels témoignent d’une activité exceptionnelle : plus de cinq cent quatre‑vingt mille pièces de poterie et près de neuf cent mille tuiles et carreaux sortent des ateliers d’Englefontaine. Le village est alors un véritable centre artisanal régional.
Début XIXᵉ siècle — Les autres centres potiers
Sars‑Poteries produit poterie grise et grès. Marpent fabrique carreaux et tuiles. Ferrière‑la‑Petite et Berlaimont complètent le réseau. L’Avesnois est l’un des territoires les plus actifs du département en matière de terre cuite.
Milieu XIXᵉ siècle — Le début du déclin
La faïence industrielle, moins coûteuse, concurrence la poterie vernissée. Les cimenteries menacent les tuileries. À Englefontaine, le nombre de potiers chute rapidement. Vers 1906, il ne reste plus qu’un atelier.
Fin XIXᵉ siècle — Les dernières tuileries
Quelques tuileries industrielles subsistent encore à Englefontaine, tenues par les familles Dechy, Crapet, Réal, Caffeau, Chimot. La production se maintient difficilement jusqu’au début du XXᵉ siècle.
1900–1930 — L’essor industriel : Maubeuge, Landrecies, Sous‑le‑Bois
Maubeuge devient un centre de mosaïque céramique. En 1908, l’usine de Landrecies ouvre ses portes. En 1925, elle est rachetée par la Compagnie française de mosaïque céramique de Maubeuge. Les frères Pinzana apportent leur savoir‑faire italien. Sous‑le‑Bois fournit les carreaux bruts. Une véritable filière régionale se met en place.
Années 1930 — La céramique dans l’architecture publique
Les écoles, piscines, hôpitaux et bains‑douches de l’Avesnois s’équipent de carreaux sanitaires. La céramique devient un symbole d’hygiène et de modernité.
1974 — Le rachat par Desvres
L’usine de Landrecies est modernisée. Les gammes s’élargissent, les techniques évoluent.
1995 — L’arrivée de Koramic
Le groupe belge restructure l’ensemble de ses sites. La production est rationalisée, les usines spécialisées.
2002 — Une modernisation ambitieuse
Landrecies se spécialise dans la fabrication de plinthes. Sous‑le‑Bois fournit les carreaux bruts. La filière fonctionne encore, mais sous tension.
2012 — La fermeture de Landrecies
Pour des raisons économiques, la production est transférée à Sous‑le‑Bois. L’usine de Landrecies ferme définitivement, mettant fin à un siècle d’activité industrielle.
Aujourd’hui — Une mémoire à préserver
Il reste les bâtiments, les archives, les carreaux, les mosaïques, les témoignages. Englefontaine conserve quelques pièces dans les musées. Landrecies garde ses murs silencieux. Maubeuge et Sous‑le‑Bois témoignent d’un savoir‑faire industriel disparu. La céramique demeure un patrimoine discret, mais essentiel, de l’Avesnois.