
Pendant longtemps, on a cru que le Nord n’avait connu que la mine, le textile et la verrerie. On a oublié qu’entre les haies bocagères, les forêts de hêtres et les villages aux maisons de pierre ou de briques, une autre histoire s’était écrite : celle des ateliers où l’on fabriquait des chaises pour les cafés, les écoles, les églises, les maisons ouvrières.
Entre Avesnois et Cambrésis, cette tradition avait pourtant laissé des traces profondes. À Berlaimont, une chaiserie pionnière introduisait dès la fin du XIXᵉ siècle des techniques nouvelles venues de Belgique. À Iwuy, des dizaines d’artisans façonnaient la fameuse chaise Polka, rempaillaient, réparaient, perpétuaient un savoir‑faire qui, aujourd’hui encore, survit dans un atelier centenaire.
Dans les années 1970 et 1980, il n’était pas rare de voir passer dans les villages de l’Avesnois des rempailleurs venus d’Iwuy, chargés de chaises à restaurer. Ils faisaient partie du paysage, comme un écho vivant d’une filière que l’on croyait disparue.
Cette page raconte cette histoire oubliée : celle des chaiseries, des hommes et des femmes qui travaillaient le bois, celle d’un patrimoine discret mais bien réel, celle d’un lien ancien entre deux territoires voisins, celle d’un savoir‑faire qui, malgré les fermetures et les transformations, n’a jamais complètement disparu.
🌲 A. Une filière méconnue dans le Nord
L’histoire industrielle du Nord s’était longtemps racontée autour des mêmes images : les terrils, les filatures, les verreries. Pourtant, entre les forêts de l’Avesnois et les plaines du Cambrésis, deux villages avaient développé une activité plus discrète mais bien réelle : Berlaimont, où une chaiserie pionnière fabriquait des sièges en bois courbé dès la fin du XIXᵉ siècle, et Iwuy, où des artisans façonnaient la chaise Polka et rempaillaient les sièges des foyers du Nord.
Cette filière du bois n’avait pas la puissance des grandes industries régionales, mais elle formait un tissu vivant de gestes précis et de savoir‑faire transmis dans les familles. Berlaimont, plus tournée vers l’industrie, apparaissait dans les annuaires professionnels comme le Didot‑Bottin et publiait même un catalogue en 1922, preuve d’une activité structurée et reconnue dans les milieux du commerce et du mobilier. Iwuy, au contraire, vivait d’un artisanat de proximité : ateliers familiaux, commandes locales, rempailleurs itinérants qui sillonnaient l’Avesnois et le Cambrésis jusque dans les années 1980.
Ainsi, entre ces deux pôles complémentaires, une petite filière régionale avait existé, modeste mais essentielle, qui avait meublé les cafés, les écoles, les églises et les maisons ouvrières du Nord.
🪑 B. Berlaimont : un pionnier du bois courbé

À Berlaimont, au cœur de l’Avesnois, une aventure singulière avait commencé en 1895. Dans les bâtiments d’une ancienne sucrerie, une chaiserie s’installait et introduisait des techniques nouvelles venues de Belgique, héritées du procédé Thonet. On y travaillait le hêtre avec une précision presque horlogère : étuvage, cintrage dans des moules en fonte, assemblage minutieux, vernissage. L’usine employait des hommes pour le façonnage, des femmes pour le ponçage et le cannage, et produisait des chaises destinées aux cafés, aux écoles et aux salles paroissiales du Nord.
Pendant plusieurs décennies, Berlaimont avait été un petit phare de modernité dans l’Avesnois. Ses modèles circulaient dans la région, reconnus pour leur solidité et leur élégance. Puis la crise de 1929, la concurrence du mobilier métallique et la disparition de son directeur entraînèrent la fermeture de la chaiserie en 1935. Il n’en reste aujourd’hui que des traces, mais son rôle pionnier demeure.
🪚 C. Iwuy : un centre de production majeur

À Iwuy, dans le Cambrésis, l’histoire prenait une autre forme. Ici, pas d’usine à vapeur ni de moules en fonte, mais une multitude d’ateliers familiaux où l’on façonnait la fameuse chaise Polka, reconnaissable à sa poignée découpée dans le dossier. Le village vibrait au rythme du bois scié, du cannage, du rempaillage. Les artisans travaillaient pour les villages environnants, pour les cafés, pour les maisons ouvrières. On apprenait tôt à tresser la paille, et les ateliers s’ouvraient sur la rue, laissant s’échapper l’odeur de sciure.
Iwuy formait un véritable pôle artisanal, dont la réputation dépassait largement les limites du village. Pendant des décennies, ses rempailleurs ont sillonné l’Avesnois et le Cambrésis, réparant les chaises usées et maintenant un lien constant entre les deux territoires. Cette circulation de gestes et de savoir‑faire donnait à Iwuy une place unique dans l’histoire régionale du mobilier.
🌾 D. Une tradition régionale oubliée… mais encore vivante
Dans cette histoire, deux chaiseries seulement avaient réellement compté : celle de Berlaimont, pionnière du bois courbé, active de 1895 à 1935, et celle d’Iwuy, plus artisanale mais plus durable. La première avait disparu sous les coups conjoints de la crise économique, de la concurrence du mobilier moderne et de la disparition de son directeur. La seconde, au contraire, avait traversé le siècle.
Aujourd’hui encore, à Iwuy, l’entreprise JMB, fondée en 1921, perpétue ce savoir‑faire. On y fabrique des chaises d’église, des bancs, du mobilier sur mesure. On y rempaille toujours, comme autrefois. L’article de La Voix du Nord rappelait récemment que l’atelier emploie plusieurs salariés, dont des membres de la famille, et qu’un rempailleur y exerce encore son métier, héritier d’un geste transmis depuis des générations. Iwuy est ainsi devenu le dernier témoin vivant d’une filière qui avait autrefois irrigué tout le Nord.
Entre Avesnois et Cambrésis, l’histoire des chaiseries n’est donc pas seulement un souvenir : elle est aussi un présent, fragile mais tenace, qui continue de faire respirer le bois et de transmettre un patrimoine que l’on croyait perdu.
⭐ Conclusion
Entre Avesnois et Cambrésis, l’histoire des chaiseries pourrait sembler modeste, presque effacée. Pourtant, elle raconte quelque chose d’essentiel : la capacité d’un territoire à inventer, à travailler, à transmettre. À Berlaimont, l’industrie du bois courbé avait ouvert une parenthèse de modernité dans un village rural. À Iwuy, l’artisanat avait façonné des générations de menuisiers, de rempailleurs, de tourneurs, dont certains perpétuent encore aujourd’hui les gestes anciens.
Ce patrimoine n’a jamais eu l’éclat des grandes industries du Nord, mais il a meublé la vie quotidienne, accompagné les familles, traversé les décennies. Il a laissé des traces dans les greniers, dans les églises, dans les cafés, dans les mémoires. Et surtout, il continue de vivre à Iwuy, dans un atelier où le bois respire encore, où l’on fabrique, où l’on répare, où l’on transmet.
Raconter cette histoire, c’est rappeler que l’Avesnois ne se résume pas à ses forêts, à ses bocages et à ses moulins. C’est redonner une place à ces métiers discrets qui ont façonné ses villages, ses paysages et ses vies. C’est reconnaître que, dans cette terre de bois et de savoir‑faire, certains patrimoines ont été oubliés plus vite que d’autres. Et c’est comprendre que, parfois, les héritages les plus précieux sont ceux qui ne laissent derrière eux que quelques bâtiments, quelques outils, quelques souvenirs — mais qui continuent pourtant de dire quelque chose d’essentiel sur l’identité de l’Avesnois.
Fresque chronologique
1895 — Création de la chaiserie de Berlaimont (bois courbé)
1900‑1920 — Développement des ateliers artisanaux à Iwuy
1921 — Publicité Cambier dans le Didot‑Bottin
1922 — Catalogue de la chaiserie de Berlaimont
1935 — Fermeture de la chaiserie de Berlaimont
1921‑2024 — Activité continue de la chaiserie JMB à Iwuy
1950‑1980 — Âge d’or des rempailleurs itinérants d’Iwuy
Aujourd’hui — Iwuy, dernier témoin vivant de la filière régionale
Bibliographie et sources
- Archives municipales de Berlaimont (fonds industriels)
- Annuaire Didot‑Bottin, édition 1921 (publicité Cambier)
- Catalogue de la chaiserie de Berlaimont, 1922
- La Voix du Nord, article sur la chaiserie JMB d’Iwuy, 10 Avril 2023