Histoire, organisation, déclin et héritage d’un grand établissement industriel du Hainaut
Jean‑Pierre CARRE
Manuscrit historique — Édition 2026
Avant‑Propos
Cette étude est née d’un constat simple et pourtant surprenant : malgré l’importance considérable de la Manufacture d’Armes de Maubeuge dans l’histoire industrielle du Nord, aucune thèse universitaire ne lui avait encore été consacrée. Pendant plus d’un siècle et demi, cette manufacture a façonné le paysage économique, social et humain du Hainaut. Elle a formé des générations d’ouvriers, transmis des savoirs techniques d’une rare complexité, structuré des villages entiers, influencé durablement l’identité d’un territoire. Et pourtant, son histoire demeurait dispersée, fragmentée, enfouie dans des archives familiales, des actes notariés, des procès‑verbaux oubliés, des récits transmis de bouche à oreille.
Ce travail est né du désir de rassembler ces fragments, de leur redonner cohérence, de restituer à la manufacture la place qui lui revient dans l’histoire industrielle française. Il est né aussi d’une volonté plus intime : celle de comprendre les hommes et les femmes qui ont vécu de cette manufacture, qui y ont consacré leur vie, qui y ont trouvé leur identité, leur fierté, parfois leur souffrance. Derrière les chiffres, les dates, les règlements, il y a des familles entières, des gestes transmis de génération en génération, des drames silencieux, des réussites modestes, des destins façonnés par le fer et par l’eau.
Ce travail n’aurait pas été possible sans la richesse des sources conservées, parfois de manière inattendue, dans des archives publiques comme dans des fonds privés. Les lettres patentes de 1701, les successions Daretz, Hennet et Félix, le procès‑verbal monumental de la vente de 1836, les dénombrements d’ouvriers, les récits familiaux, les traces matérielles encore visibles dans le paysage : autant de documents qui, mis bout à bout, permettent de reconstituer une histoire complète, précise, vivante.
Cette thèse n’a pas la prétention de clore le sujet. Au contraire, elle souhaite ouvrir la voie à de nouvelles recherches, susciter des vocations, encourager la redécouverte d’un patrimoine industriel trop longtemps négligé. Elle espère aussi rendre hommage aux ouvriers anonymes qui, pendant plus de cent trente ans, ont forgé, poli, ajusté, éprouvé des milliers d’armes, souvent dans des conditions difficiles, parfois au péril de leur vie. Leur travail, leur savoir, leur ténacité méritaient d’être racontés.
Enfin, ce travail est aussi un hommage à une région, à son histoire, à sa mémoire. La Manufacture d’Armes de Maubeuge n’est pas seulement un établissement disparu : elle est un chapitre essentiel de l’identité du Hainaut. Elle a laissé une empreinte profonde, visible dans les paysages, dans les familles, dans les traditions. Elle appartient désormais au patrimoine commun, et il était temps de lui redonner la place qu’elle mérite.
📑 Table des Matières
Avant‑propos Introduction générale
Chapitre I — La naissance d’une grande manufacture (1701‑1727) I.1. Le contexte stratégique et industriel du Hainaut I.2. Robert Daretz, fondateur et organisateur de la manufacture I.3. Une transmission familiale garante de stabilité (1727‑1757) Sources du chapitre I
Chapitre II — Une manufacture en pleine activité (1727‑1789) II.1. Une organisation complexe et hiérarchisée II.2. Les normes techniques et le règlement de 1728 II.3. Une journée d’atelier en 1779 : la famille Groniez II.4. Les risques et les accidents Sources du chapitre II
Chapitre III — La manufacture à la veille de la Révolution (1789‑1815) III.1. Une importance stratégique majeure III.2. Le statut des ouvriers et les pensions III.3. La manufacture sous la Révolution et l’Empire III.4. Une institution à la croisée des chemins Sources du chapitre III
Chapitre IV — Le déclin programmé : la délocalisation (1816‑1836) IV.1. Les raisons du repli IV.2. Le choix de Châtellerault IV.3. Une histoire humaine : la famille Delbouve IV.4. La fermeture de Maubeuge : un tournant industriel Sources du chapitre IV
Chapitre V — La vente et la dispersion des biens (1836‑1868) V.1. La vente du 19 septembre 1836 : un inventaire monumental V.2. Les nouveaux propriétaires : Lucq, Dumont et la transformation industrielle V.3. Les transmissions familiales : Daretz, Hennet, Félix, Dumont V.4. La naissance d’une nouvelle industrie : de la manufacture à la sidérurgie Sources du chapitre V
Chapitre VI — Héritage et mémoire de la manufacture VI.1. Une empreinte industrielle durable VI.2. La transformation du paysage économique VI.3. Les traces matérielles et mémorielles VI.4. Une place dans l’histoire industrielle du Nord Sources du chapitre VI
Conclusion générale
Introduction Générale
L’histoire industrielle du Nord de la France est souvent associée à la grande sidérurgie du XIXᵉ siècle, aux mines, aux hauts fourneaux, aux chemins de fer. Pourtant, bien avant l’essor de ces industries modernes, une autre activité, plus ancienne, plus discrète mais tout aussi déterminante, a façonné durablement le paysage économique, social et humain du Hainaut : la fabrication des armes. La Manufacture d’Armes de Maubeuge, fondée en 1701 par lettres patentes de Louis XIV, constitue l’un des premiers grands établissements industriels de la région. Pendant plus d’un siècle et demi, elle a produit des fusils pour les armées du roi, pour les troupes révolutionnaires, pour les soldats de l’Empire. Elle a formé des générations d’ouvriers hautement qualifiés, transmis des savoirs techniques complexes, structuré l’économie locale, transformé les villages environnants, créé des dynasties ouvrières dont les traces subsistent encore aujourd’hui.
Cette thèse se propose de retracer l’histoire complète de cette manufacture, depuis sa création au début du XVIIIᵉ siècle jusqu’à sa fermeture en 1835 et à la dispersion de ses biens en 1836. Elle s’appuie sur un ensemble exceptionnel de sources : lettres patentes, actes de succession, procès‑verbaux d’adjudication, dénombrements d’ouvriers, règlements techniques, récits familiaux, archives locales. Ces documents, souvent méconnus, parfois inédits, permettent de reconstituer avec précision l’organisation des ateliers, les méthodes de fabrication, les conditions de travail, les dynamiques familiales, les enjeux stratégiques et les transformations économiques qui ont marqué l’histoire de la manufacture.
L’étude s’articule autour de six grands chapitres. Le premier retrace la naissance de la manufacture, replacée dans le contexte stratégique et industriel du Hainaut au début du XVIIIᵉ siècle. Le deuxième décrit son fonctionnement interne, son organisation complexe, la diversité de ses métiers, la rigueur de ses normes techniques, la vie quotidienne des ouvriers. Le troisième analyse la place de la manufacture à la veille de la Révolution, son importance stratégique, le statut particulier de ses ouvriers, son rôle sous la Révolution et l’Empire. Le quatrième examine les raisons du déclin et de la délocalisation, replacées dans le contexte géopolitique et industriel du début du XIXᵉ siècle. Le cinquième étudie la vente de 1836, les transmissions familiales, l’arrivée de Dumont et la naissance de la sidérurgie moderne. Le sixième enfin s’attache à l’héritage et à la mémoire de la manufacture, à son impact durable sur la région, à la manière dont elle a façonné l’identité industrielle du Hainaut.
L’objectif de cette thèse n’est pas seulement de raconter l’histoire d’un établissement disparu, mais de montrer comment une manufacture d’Ancien Régime a pu devenir le socle d’une industrie moderne, comment des savoirs techniques anciens ont nourri des innovations nouvelles, comment des familles d’ouvriers ont traversé les siècles en transmettant un patrimoine immatériel précieux. La Manufacture d’Armes de Maubeuge n’est pas un simple épisode de l’histoire industrielle : elle en est l’un des fondements. La comprendre, c’est comprendre les origines profondes de l’industrie du Nord, ses forces, ses fragilités, ses continuités et ses ruptures.
I. La naissance d’une grande manufacture (1701‑1727)
I.1. Le contexte stratégique et industriel du Hainaut
Au tournant du XVIIIᵉ siècle, le Hainaut français occupe une position stratégique essentielle dans le dispositif militaire du royaume. Depuis les guerres de Louis XIV, cette région frontalière est devenue un espace de tension permanente, un territoire où se croisent les ambitions des Provinces‑Unies, de l’Empire et des principautés germaniques. Les fortifications de Vauban, qui ceinturent Maubeuge, témoignent de l’importance accordée à cette zone sensible. Dans ce contexte, la capacité du royaume à produire des armes en quantité suffisante et à proximité des théâtres d’opérations devient un enjeu majeur. La création d’une manufacture d’armes dans le Hainaut répond donc à une logique stratégique : il s’agit de renforcer la défense du Nord en dotant la région d’un centre de production capable d’équiper rapidement les troupes stationnées dans les places fortes.
Mais le choix de Maubeuge ne repose pas uniquement sur des considérations militaires. La région possède une tradition métallurgique ancienne et solide. Les rivières de la Solre et de la Rousies offrent une énergie hydraulique abondante, indispensable pour actionner les soufflets, les marteaux et les meules. Les villages environnants — Ferrière‑la‑Grande, Rousies, Louvroil — abritent une population d’ouvriers qualifiés, habitués au travail du fer, capables de s’adapter aux exigences de la fabrication d’armes. Les forêts proches fournissent le charbon de bois nécessaire aux forges, tandis que les carrières et les hauts fourneaux régionaux assurent l’approvisionnement en minerai et en fer. Le Hainaut constitue ainsi un écosystème industriel complet, où chaque ressource trouve sa place dans une chaîne de production cohérente.
C’est dans ce contexte que Louis XIV signe, le 5 février 1701, les lettres patentes autorisant Robert Daretz, bourgeois de Maubeuge, à établir une manufacture d’armes. Ce document fondateur marque la naissance officielle d’un établissement appelé à jouer un rôle majeur dans l’histoire industrielle du Nord. Robert Daretz n’est pas un simple entrepreneur : il appartient à une famille solidement implantée dans la région, liée aux métiers du fer et aux réseaux économiques locaux. Son initiative s’inscrit dans une dynamique où l’État encourage les particuliers à développer des manufactures capables de répondre aux besoins militaires croissants du royaume.
I.2. Robert Daretz, fondateur et organisateur de la manufacture
Dès l’obtention des lettres patentes, Robert Daretz entreprend de structurer la manufacture comme un ensemble industriel cohérent, réparti sur plusieurs sites complémentaires. À Maubeuge même, il installe les ateliers de montage, de révision et de garniture, où les armes sont assemblées, ajustées et contrôlées. À Rousies, il adapte les moulins existants pour actionner les mécanismes hydrauliques nécessaires à la forge et à l’émoulage. À Ferrière‑la‑Grande, il fait construire en 1715 un vaste complexe hydraulique, bientôt connu sous le nom de « la Machine », qui deviendra le cœur de la production des canons. Ce site est conçu pour accueillir les opérations les plus lourdes et les plus techniques : forge, soudure, roulage, forage, dressage et épreuve des canons. La puissance de l’eau y est exploitée au maximum, permettant une production régulière et de grande qualité.
La manufacture se développe rapidement. Les armes produites à Maubeuge sont destinées aux troupes du roi, mais aussi à la marine, aux colonies et parfois au commerce privé. La qualité du travail, la rigueur des méthodes et la compétence des ouvriers contribuent à faire de la manufacture un établissement respecté. Dès le milieu du XVIIIᵉ siècle, Maubeuge est considérée comme l’une des manufactures les plus fiables du royaume, capable de produire des armes conformes aux normes strictes imposées par l’administration royale.
I.3. Une transmission familiale garante de stabilité (1727‑1757)
La mort de Robert Daretz, le 3 septembre 1727, ne marque pas la fin de l’entreprise, mais au contraire le début d’une continuité familiale qui assurera la stabilité de la manufacture pendant plusieurs décennies. Son fils Jean‑Albert lui succède et poursuit l’œuvre de son père. Il consolide les installations existantes, maintient les relations avec l’administration royale et veille à la qualité de la production. À son tour, Jean‑Albert transmet la direction à son fils Albert‑Boniface, qui prend la tête de la manufacture en 1757. Cette succession sur trois générations assure une cohérence technique et administrative rare dans les manufactures privées du royaume.
Les Daretz deviennent ainsi une véritable dynastie industrielle, dont l’influence s’étend bien au‑delà de Maubeuge. Leur gestion rigoureuse, leur connaissance intime des métiers du fer et leur capacité à s’adapter aux exigences de l’État permettent à la manufacture de traverser sans heurts les premières décennies du XVIIIᵉ siècle. À la veille de la période de pleine activité, la manufacture est solidement implantée, dotée d’une organisation complexe et d’une main‑d’œuvre hautement qualifiée. Elle est prête à entrer dans une phase d’expansion qui marquera profondément l’histoire économique et sociale de la région.
Sources du chapitre I :
Lettres patentes du 5 février 1701 ; actes de succession de Robert Daretz (1727) et de Jean‑Albert Daretz (1757) ; procès‑verbal d’adjudication du 19 septembre 1836 rappelant l’origine de la manufacture ; documents relatifs à la création des ateliers de Maubeuge, Rousies et Ferrière‑la‑Grande ; notes historiques sur l’organisation initiale de la manufacture.
II. Une manufacture en pleine activité (1727‑1789)
II.1. Une organisation complexe et hiérarchisée
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, la manufacture d’armes de Maubeuge atteint sa pleine maturité. Elle n’est plus seulement un ensemble d’ateliers répartis entre Maubeuge, Rousies et Ferrière‑la‑Grande, mais une véritable ville industrielle, structurée, hiérarchisée, animée par des centaines d’ouvriers dont les gestes, les savoirs et les traditions se transmettent de génération en génération. Le dénombrement de 1779 constitue un document exceptionnel pour comprendre cette organisation. Il révèle la présence de cinq cent cinquante‑quatre ouvriers, répartis dans vingt‑et‑un métiers différents, chacun occupant une place précise dans la chaîne de fabrication du fusil. Cette diversité témoigne de la complexité technique de la production, mais aussi de la richesse humaine d’un monde où chaque artisan, du maître au simple élève, contribue à la qualité finale de l’arme.
La manufacture fonctionne selon une hiérarchie stricte. Au sommet se trouvent les maîtres, ouvriers hautement qualifiés, responsables de la formation des compagnons et du contrôle de la qualité. Les compagnons, plus nombreux, exécutent la majeure partie du travail manuel. Les élèves, souvent très jeunes, apprennent les gestes fondamentaux et assistent les ouvriers confirmés. Cette structure pyramidale garantit la transmission des savoirs et la continuité des méthodes. Les familles jouent un rôle essentiel dans ce processus : il n’est pas rare de voir trois générations travailler simultanément dans les mêmes ateliers, comme en témoigne la famille Groniez. Les ouvriers habitent majoritairement Maubeuge, Ferrière‑la‑Grande, Louvroil et Rousies, formant un bassin de main‑d’œuvre dense et homogène, profondément lié à la manufacture.
L’organisation spatiale reflète cette hiérarchie. À Maubeuge, les ateliers de montage, de garniture et de révision concentrent les opérations finales, celles qui exigent précision et minutie. À Rousies, les moulins actionnent les meules et les marteaux nécessaires à l’émoulage et à certaines opérations de forge. À Ferrière‑la‑Grande, la Machine constitue le cœur industriel de la manufacture, où se déroulent les opérations les plus lourdes : forge des canons, soudure, roulage, forage, dressage et épreuve. Cette répartition permet une utilisation optimale des ressources hydrauliques et humaines, tout en assurant une production régulière et de grande qualité.
II.2. Les normes techniques et le règlement de 1728
La fabrication des armes à Maubeuge est strictement encadrée par le règlement de 1728, intitulé « Nouveau règlement pour la fabrication des armes à l’usage des troupes pour la défense des places ». Ce texte, imposé à toutes les manufactures du royaume, fixe les dimensions, les poids, les tolérances et les méthodes de fabrication des fusils. Il s’agit d’assurer l’uniformité des armes produites, afin que les troupes puissent être équipées de manière homogène, quel que soit le lieu de fabrication. À Maubeuge, ce règlement est appliqué avec rigueur. Les canonniers doivent respecter des dimensions précises pour la forge et la soudure des canons. Les foreurs utilisent une série de vingt‑deux forets successifs pour percer l’âme du canon, du plus fin au plus large, afin d’obtenir un calibre parfaitement régulier. Les émouleurs polissent les surfaces internes et externes pour éliminer les aspérités. Les compasseurs vérifient l’épaisseur du métal à différents points du canon. Les garnisseurs ajustent la culasse et la lumière. Les monteurs mettent en bois l’ensemble, en veillant à l’équilibre et à la maniabilité de l’arme.
Le modèle 1777, adopté à la fin du XVIIIᵉ siècle, constitue l’aboutissement de cette normalisation. Considéré comme l’un des meilleurs fusils européens de son époque, il est produit en grande quantité à Maubeuge. Sa fabrication exige une précision extrême, notamment pour la platine, dont les pièces doivent s’ajuster parfaitement pour garantir un tir fiable. La manufacture de Maubeuge acquiert ainsi une réputation solide, fondée sur la qualité de ses armes et la compétence de ses ouvriers.
II.3. Une journée d’atelier en 1779 : la famille Groniez
Pour comprendre la vie quotidienne dans la manufacture, il suffit de suivre la famille Groniez, dont le travail est décrit avec une précision rare dans les archives. Thomas Groniez, maître foreur âgé de près de quatre‑vingts ans, travaille encore aux côtés de ses fils André et François, maîtres canonniers, et de ses petits‑fils, simples compagnons. Ils vivent dans les petites maisons groupées autour de la Machine, à Ferrière‑la‑Grande, au plus près des ateliers où ils passent la majeure partie de leurs journées.
Dès l’aube, André choisit ses barres de fer, les chauffe dans la forge, les plie, les soude, les roule et les martèle. Il faut deux hommes pour forger un canon, et des années d’expérience pour sentir la chaleur juste, le moment précis où le métal peut être soudé sans se déchirer. Le canon, une fois formé, passe entre les mains de Thomas, qui le fore avec une série de vingt‑deux forets successifs. Le métal chauffe, l’eau grésille, l’huile fume. Puis viennent l’émoulage, le dressage et l’épreuve, où le canon est soumis à deux charges successives, l’une violente, l’autre plus douce, afin de révéler les éventures invisibles. Le bruit des marteaux hydrauliques, le souffle des forges, le claquement des courroies et l’explosion des épreuves composent une symphonie industrielle qui résonne dans toute la vallée.
En une journée, les deux frères forgent trois canons chacun, soit cent quatre‑vingts chauffes et près de deux mille coups de marteau. Thomas, malgré son âge avancé, fore encore huit canons. Ce rythme de travail, soutenu et exigeant, témoigne de la force physique, de la précision technique et de la résistance morale nécessaires pour exercer ces métiers. La manufacture est un monde où l’on travaille dur, où l’on apprend dès l’enfance, où l’on vieillit dans l’atelier, où l’on meurt parfois au travail.
II.4. Les risques et les accidents
Le travail dans la manufacture est dangereux. Les archives mentionnent plusieurs accidents graves, parfois mortels. En 1777, une épreuve de cent cinquante canons provoque une explosion qui tue deux capitaines d’infanterie et blesse grièvement un ouvrier. En 1781, François Groniez et son fils Jacques‑Philippe meurent lors d’une vérification d’armes à Maubeuge. Ces événements rappellent la violence potentielle du métal chauffé à blanc, de la poudre noire, des charges d’épreuve et des mécanismes sous tension. Les ouvriers vivent quotidiennement avec le risque, conscients que leur métier, aussi noble soit‑il, peut leur coûter la vie.
Ces accidents ne sont pas exceptionnels. Ils font partie de la réalité industrielle du XVIIIᵉ siècle, où les normes de sécurité sont rudimentaires et où la priorité est donnée à la production. Pourtant, malgré ces dangers, les ouvriers restent fidèles à leur métier, souvent par tradition familiale, parfois par nécessité économique, toujours par fierté professionnelle. La manufacture est leur monde, leur identité, leur raison de vivre.
Sources du chapitre II :
Dénombrement des ouvriers de 1779 ; descriptions techniques du règlement de 1728 ; documents relatifs à la fabrication du modèle 1777 ; récits de la famille Groniez ; archives mentionnant les accidents de 1777 et 1781 ; notes sur l’organisation des ateliers de Maubeuge, Rousies et Ferrière‑la‑Grande.
III. La manufacture à la veille de la Révolution (1789‑1815)
III.1. Une importance stratégique majeure
À la veille de la Révolution française, la manufacture d’armes de Maubeuge occupe une place essentielle dans l’appareil militaire du royaume. Elle n’est plus seulement un établissement industriel performant : elle est devenue un rouage stratégique de la défense nationale. Les tensions internationales, les conflits coloniaux, les besoins croissants de l’armée royale et de la marine ont fait de la production d’armes un enjeu vital. Maubeuge, située au cœur d’une région frontalière, joue un rôle déterminant dans cet effort.
En 1789, la manufacture emploie plus de quatre cents ouvriers, chiffre considérable pour l’époque. Elle produit des fusils destinés aux troupes d’infanterie, mais aussi des armes de traite destinées aux armateurs et aux négociants. Les armes rebutées ou hors d’usage sont remontées, réparées, revendues, ce qui témoigne d’une activité intense et diversifiée. La manufacture est un organisme vivant, où chaque atelier, chaque métier, chaque geste contribue à la défense du royaume.
La dépendance à l’énergie hydraulique demeure un facteur déterminant. Les rivières de la Solre et de la Rousies, qui actionnent les roues, les marteaux et les meules, conditionnent le rythme de la production. En période de sécheresse, l’activité ralentit, parfois jusqu’à l’arrêt complet. Cette fragilité structurelle, déjà perceptible au XVIIIᵉ siècle, deviendra l’un des arguments majeurs pour justifier la délocalisation de la manufacture au XIXᵉ siècle.
III.2. Le statut des ouvriers et les pensions
Les ouvriers de la manufacture bénéficient d’un statut particulier, hérité de l’Ancien Régime et renforcé par les lois révolutionnaires. Leur métier est considéré comme essentiel à la défense nationale, ce qui leur confère des privilèges rares pour des travailleurs manuels. Ils sont exemptés de certains impôts, protégés contre les réquisitions militaires et reconnus comme indispensables au fonctionnement de l’État.
La loi du 19 août 1792 fixe les conditions d’attribution des pensions. Pour obtenir une retraite, un ouvrier doit avoir servi trente ans, dont vingt‑quatre comme compagnon ou maître, et avoir commencé son apprentissage avant l’âge de seize ans. Les montants varient selon le grade : de cent cinquante à trois cents livres pour les maîtres, de cent cinquante à deux cents livres pour les compagnons. Ces pensions, bien que modestes, représentent une reconnaissance officielle de la valeur du travail accompli.
Pourtant, l’accès à ces pensions n’est pas toujours simple. Les maîtres équipeurs Cordier, Morcret et Coffin, après soixante ans de service, doivent se battre pour obtenir ce qui leur est dû. Leur situation illustre les difficultés administratives auxquelles sont confrontés les ouvriers, mais aussi leur attachement profond à leur métier. Ils ont consacré leur vie à la manufacture, formé des générations d’ouvriers, contribué à la qualité des armes produites. Leur combat pour obtenir une pension est aussi un combat pour la dignité.
III.3. La manufacture sous la Révolution et l’Empire
La Révolution française bouleverse profondément l’organisation de la manufacture. Nationalisée, elle devient un établissement d’État, placé sous la surveillance directe des autorités militaires. Les besoins en armes explosent : les guerres révolutionnaires, puis les campagnes napoléoniennes, exigent une production massive et continue. En 1804, la manufacture emploie quatre cent soixante ouvriers, chiffre qui témoigne de l’importance de son activité.
La production reste centrée sur le fusil modèle 1777, dont la qualité et la fiabilité sont reconnues. Les fers proviennent principalement de l’Ourthe et des forges d’Avesnes, ce qui garantit une matière première de bonne qualité. La manufacture est surveillée par un officier d’artillerie, chargé de contrôler la conformité des armes produites et de veiller au respect des normes. Cette surveillance témoigne de l’importance accordée à la qualité des armes, mais aussi de la méfiance de l’État envers les établissements industriels, considérés comme des lieux potentiels de contestation.
Malgré les difficultés, la manufacture continue de fonctionner efficacement. Les ouvriers, attachés à leur métier, s’adaptent aux nouvelles exigences. Les ateliers tournent jour et nuit. Les canons sont forgés, forés, éprouvés avec la même rigueur qu’auparavant. La manufacture traverse la Révolution et l’Empire sans interruption majeure, preuve de sa solidité et de son importance stratégique.
III.4. Une institution à la croisée des chemins
Pourtant, derrière cette apparente stabilité, les signes du déclin commencent à apparaître. La dépendance à l’énergie hydraulique, les difficultés d’approvisionnement, la proximité de la frontière, les risques d’invasion, la vétusté de certains ateliers, tout cela fragilise la manufacture. Les autorités militaires commencent à envisager un repli vers des régions plus sûres, mieux dotées en ressources hydrauliques et moins exposées aux conflits.
La manufacture de Maubeuge, malgré son histoire, sa réputation et son importance, se trouve à la croisée des chemins. Elle a atteint son apogée, mais elle entre aussi dans une période d’incertitude. Les décisions qui seront prises au début du XIXᵉ siècle scelleront son destin.
Sources du chapitre III :
Dénombrement des ouvriers de 1789 ; loi du 19 août 1792 sur les pensions ; archives relatives aux maîtres Cordier, Morcret et Coffin ; documents sur la production du modèle 1777 sous la Révolution et l’Empire ; notes sur la surveillance militaire de la manufacture ; données sur les effectifs de 1804 ; éléments relatifs aux difficultés hydrauliques et stratégiques de la période.
IV. Le déclin programmé : la délocalisation (1816‑1836)
IV.1. Les raisons du repli
Au lendemain des guerres napoléoniennes, la France se trouve profondément transformée. Les frontières ont reculé, les places fortes du Nord ont perdu une partie de leur importance stratégique, et les manufactures d’armes situées près des frontières sont désormais perçues comme vulnérables. La manufacture de Maubeuge, qui avait traversé sans interruption les périodes révolutionnaire et impériale, se retrouve soudain exposée à une nouvelle réalité géopolitique. La perte de Philippeville, de Mariembourg et de Bouillon, désormais en territoire étranger, place Maubeuge dans une position délicate. La ville, autrefois protégée par un réseau de fortifications et de places avancées, se retrouve en première ligne en cas de conflit.
Les autorités militaires, conscientes de cette fragilité, commencent à envisager un repli stratégique des manufactures d’armes vers des régions plus sûres, situées à l’intérieur du territoire. Dès 1816, une réflexion s’engage sur la nécessité de déplacer les établissements de Charleville, Klingenthal, Mutzig et Maubeuge. Les arguments avancés sont multiples : proximité de la frontière, risques d’invasion, difficultés d’approvisionnement, dépendance excessive à l’énergie hydraulique, vétusté de certains ateliers. La manufacture de Maubeuge, malgré son histoire prestigieuse et la qualité de sa production, apparaît comme l’une des plus exposées.
À ces considérations stratégiques s’ajoutent des arguments techniques et économiques. La dépendance à l’énergie hydraulique, déjà problématique au XVIIIᵉ siècle, devient un handicap majeur. Les sécheresses, les crues, les variations saisonnières du débit des rivières perturbent régulièrement la production. Les ateliers de Ferrière‑la‑Grande, pourtant puissants, ne peuvent fonctionner sans un débit d’eau suffisant. Les moulins de Rousies, eux aussi tributaires de la rivière, connaissent les mêmes difficultés. Dans un contexte où l’État exige une production régulière et massive, cette dépendance apparaît de plus en plus incompatible avec les besoins militaires.
Ainsi, dès 1816, la décision est prise : la manufacture de Maubeuge doit être progressivement fermée et remplacée par un établissement plus moderne, mieux situé, mieux alimenté en énergie hydraulique, et moins exposé aux risques d’invasion. Cette décision marque le début d’un processus long et douloureux, qui conduira à la fermeture définitive de la manufacture en 1835.
IV.2. Le choix de Châtellerault
Le choix du site de Châtellerault, arrêté en 1817, répond à plusieurs critères précis. Située au cœur du Poitou, loin des frontières, la ville offre une sécurité géographique que Maubeuge ne peut plus garantir. Elle dispose d’un réseau hydraulique important, alimenté par la Vienne, capable de fournir une énergie régulière et puissante. La région possède également une tradition de coutellerie et de travail du métal, ce qui garantit la présence d’une main‑d’œuvre qualifiée, susceptible d’être formée aux métiers de la manufacture.
Les travaux de construction de la nouvelle manufacture commencent rapidement. Les bâtiments sont conçus selon des principes modernes, avec des ateliers spacieux, bien éclairés, mieux ventilés que ceux de Maubeuge. Les machines hydrauliques sont plus puissantes, les installations plus rationnelles. En 1828, la manufacture de Châtellerault ouvre officiellement ses portes. La même année, la manufacture de Klingenthal ferme définitivement. Maubeuge, quant à elle, continue de fonctionner encore quelques années, mais son sort est scellé.
La fermeture de la manufacture de Maubeuge intervient le 6 décembre 1835. Les ateliers cessent leur activité, les machines sont démontées, les ouvriers sont invités à rejoindre Châtellerault. Certains acceptent, d’autres refusent, attachés à leur terre, à leur famille, à leur histoire. La fermeture marque la fin d’un siècle et demi d’activité industrielle, mais aussi la fin d’un monde, celui des grandes manufactures hydrauliques du Nord.
IV.3. Une histoire humaine : la famille Delbouve
La délocalisation de la manufacture n’est pas seulement une décision administrative ou stratégique : c’est aussi un drame humain. Des familles entières, enracinées depuis des générations dans les ateliers de Maubeuge, se retrouvent confrontées à un choix difficile : partir ou rester. Parmi elles, la famille Delbouve incarne de manière poignante les conséquences de cette transition.
Augustin Joseph Delbouve, né en 1797, est armurier à Maubeuge. Comme de nombreux ouvriers, il suit la manufacture à Châtellerault, accompagné de sa femme et de ses enfants. Le voyage est long, l’installation difficile. La famille doit s’adapter à un nouvel environnement, à de nouveaux ateliers, à une nouvelle ville. Mais le destin s’acharne : en l’espace de dix‑huit mois, Augustin perd son épouse et deux de ses fils. Brisé par ces épreuves, il demande sa retraite, qu’il obtient en 1843 après trente ans de service. Il retourne alors à Maubeuge, où il finit sa vie, loin des ateliers qui avaient façonné son existence. Il meurt en 1882, à quatre‑vingt‑cinq ans, dernier témoin d’un monde disparu.
L’histoire d’Augustin Delbouve n’est pas isolée. De nombreux ouvriers vivent des drames similaires. Certains ne supportent pas l’éloignement, d’autres ne parviennent pas à s’adapter aux nouvelles méthodes de travail. La délocalisation, présentée comme une nécessité stratégique, se révèle être une épreuve humaine profonde, marquée par la douleur, la nostalgie et le déracinement.
IV.4. La fermeture de Maubeuge : un tournant industriel
La fermeture de la manufacture de Maubeuge en 1835 marque un tournant dans l’histoire industrielle du Nord. Elle symbolise la fin d’une époque, celle des grandes manufactures hydrauliques du XVIIIᵉ siècle, et l’entrée dans une ère nouvelle, dominée par des établissements plus modernes, mieux équipés, mieux situés. La manufacture de Châtellerault, qui prend le relais, incarne cette modernité. Mais Maubeuge laisse derrière elle un héritage considérable : une tradition métallurgique solide, une main‑d’œuvre qualifiée, un savoir‑faire transmis de génération en génération.
Cet héritage ne disparaît pas avec la fermeture. Au contraire, il se transforme. Les ateliers de Ferrière‑la‑Grande, vendus en 1836, seront repris par Pierre‑François Dumont, qui y installera ses hauts fourneaux et posera les bases de la sidérurgie moderne. La manufacture d’armes, en disparaissant, ouvre la voie à une nouvelle industrie, celle du fer et de l’acier, qui marquera profondément l’histoire économique de la région.
Sources du chapitre IV :
Documents relatifs à la décision de repli des manufactures en 1816 ; archives sur la perte des places fortes du Nord ; notes sur les difficultés hydrauliques de Maubeuge ; dossiers de construction de la manufacture de Châtellerault (1817‑1828) ; registres de fermeture de Maubeuge (1835) ; récit de la famille Delbouve ; données sur la transition industrielle du Nord au XIXᵉ siècle.
V. La vente et la dispersion des biens (1836‑1868)
V.1. La vente du 19 septembre 1836 : un inventaire monumental
La fermeture de la manufacture de Maubeuge en décembre 1835 ouvre la voie à un événement majeur : la vente aux enchères publiques de l’ensemble des biens immobiliers, hydrauliques et industriels dépendant de l’ancienne manufacture. Le 19 septembre 1836, un procès‑verbal d’adjudication d’une ampleur exceptionnelle est dressé. Il constitue l’un des documents les plus précieux pour comprendre l’organisation matérielle de la manufacture à son apogée, ainsi que la valeur économique de ses installations.
L’inventaire décrit avec minutie les usines hydrauliques de Ferrière‑la‑Grande, les ateliers de révision et de montage de Maubeuge, les moulins de Rousies, les moulins d’Hautmont, les maisons d’habitation, les prairies, les bois, les terres labourables et les dépendances. Chaque bâtiment, chaque roue hydraulique, chaque parcelle est évalué, mesuré, décrit. L’ensemble forme un patrimoine industriel d’une cohérence remarquable, fruit de plus d’un siècle et demi d’activité.
Les usines de Ferrière‑la‑Grande constituent le cœur de cet ensemble. Elles comprennent la Machine, vaste complexe hydraulique où étaient forgés, roulés, forés et éprouvés les canons. Les descriptions soulignent la puissance de l’énergie hydraulique disponible, la qualité des installations, la solidité des bâtiments. Les ateliers de Maubeuge, situés près des fortifications, sont également détaillés : salles de montage, ateliers de garniture, magasins, logements d’ouvriers. Les moulins de Rousies et d’Hautmont, adaptés pour l’émoulage et certaines opérations de forge, complètent cet ensemble.
Le procès‑verbal insiste sur les atouts industriels du site : proximité du canal, permettant le transport des matières premières et des produits finis ; abondance de la main‑d’œuvre qualifiée ; accès aux houillères belges, aux carrières de pierre, aux forges régionales ; possibilités d’extension. Tout indique que la manufacture, bien que fermée, demeure un site industriel de premier ordre, susceptible d’être reconverti dans d’autres activités.
V.2. Les nouveaux propriétaires : Lucq, Dumont et la transformation industrielle
La vente de 1836 marque le début d’une nouvelle ère. Les bâtiments de révision de Maubeuge sont acquis par la maison Lucq & Cie, qui y installe une manufacture de quincaillerie. Cette reconversion témoigne de la capacité du site à accueillir des activités industrielles variées, grâce à ses bâtiments solides et à sa main‑d’œuvre expérimentée.
Mais c’est surtout l’acquisition des usines de Ferrière‑la‑Grande par Pierre‑François Dumont qui va transformer durablement l’économie de la région. Industriel visionnaire, Dumont comprend immédiatement le potentiel du site. Il y installe ses hauts fourneaux, profitant de la puissance hydraulique, de la proximité du canal et de l’abondance de la main‑d’œuvre. Il modernise les installations, introduit de nouvelles techniques, développe la production de fonte et de fer. En quelques années, Ferrière‑la‑Grande devient l’un des centres sidérurgiques les plus dynamiques du Nord.
En 1860, Dumont fait construire une ligne de chemin de fer reliant ses usines à Erquelinnes, facilitant l’approvisionnement en charbon et l’expédition des produits finis. Cette initiative témoigne de son ambition et de sa capacité à anticiper les besoins de l’industrie moderne. À sa mort, en 1864, son fils Alphonse‑Edgard poursuit l’œuvre paternelle, avant de vendre en 1868 à la société Dandoy, Maillard et Lucq. Cette vente marque la fin de la période Dumont, mais la sidérurgie, elle, continue de prospérer.
Ainsi, la fermeture de la manufacture d’armes n’a pas entraîné la disparition de l’activité industrielle : elle a au contraire permis la naissance d’une nouvelle industrie, plus moderne, plus puissante, mieux adaptée aux besoins du XIXᵉ siècle.
V.3. Les transmissions familiales : Daretz, Hennet, Félix, Dumont
Derrière la vente de 1836 se cache une histoire juridique complexe, où se succèdent les familles Daretz, Hennet, Félix et Dumont. Les archives révèlent une succession de transmissions, de partages, de successions, de mariages et de cessions qui ont façonné la propriété des biens de la manufacture.
La famille Daretz, fondatrice de la manufacture, transmet ses biens à la famille Hennet par le biais de Barbe Constance Daretz, épouse de François Augustin Pompée Hennet. Les successions se succèdent : Albert Boniface Daretz, Jean‑Albert Daretz, puis les Hennet. Les parts se divisent, se recomposent, se transmettent aux héritiers : Albert Joseph Ulpin Hennet, Charles Adolphe Hennet, Constance Virginie Hennet épouse Vidal de Verneix, Louis Farnèse Platon Hennet Duvigneux.
La famille Félix entre dans l’histoire par le mariage d’Eugène Joseph Ghislain Félix avec Marie Louise Constance Hennet. À la mort d’Eugène Félix en 1819, puis de sa veuve en 1833, les biens se répartissent entre leurs trois enfants : Eugène François Auguste Pompée Félix, Félicité Louise Hélène Félix épouse Terrier de la Clémencerie, et Reine Augustine Estelle Félix épouse Lambert. Ces trois héritiers deviennent les vendeurs officiels lors de la vente de 1836.
Le tableau récapitulatif des parts, couvrant la période 1701‑1868, témoigne de cette longue chaîne de transmissions. Il révèle la complexité des successions, la diversité des héritiers, la manière dont les biens se sont fragmentés au fil des générations. Il montre aussi comment, à travers ces transmissions, la manufacture est restée pendant plus d’un siècle et demi au cœur de l’histoire de plusieurs familles, avant de passer entre les mains d’industriels modernes comme Dumont.
V.4. La naissance d’une nouvelle industrie : de la manufacture à la sidérurgie
La vente de 1836 marque la fin de la manufacture d’armes, mais elle ouvre la voie à une transformation industrielle majeure. Les installations hydrauliques, les bâtiments solides, la main‑d’œuvre qualifiée, la proximité du canal, tout cela constitue un terreau idéal pour le développement de la sidérurgie. Pierre‑François Dumont, en installant ses hauts fourneaux à Ferrière‑la‑Grande, ne fait pas que reconvertir un site industriel : il crée une nouvelle industrie, qui marquera profondément l’histoire économique du Nord.
La sidérurgie de Ferrière‑la‑Grande, héritière directe de la manufacture d’armes, deviendra l’un des moteurs du développement régional. Elle attirera des ouvriers, des ingénieurs, des capitaux. Elle transformera le paysage, l’économie, la société. Elle prolongera, sous une autre forme, l’histoire industrielle commencée en 1701.
Sources du chapitre V :
Procès‑verbal d’adjudication du 19 septembre 1836 ; inventaires des usines de Ferrière‑la‑Grande, des ateliers de Maubeuge et des moulins de Rousies et d’Hautmont ; actes de succession et de partage des familles Daretz, Hennet et Félix ; acte de cession du 1ᵉʳ juin 1830 ; documents relatifs à l’installation des hauts fourneaux de Pierre‑François Dumont ; registres de vente de 1868 ; tableau récapitulatif des parts (1701‑1868).
VI. Héritage et mémoire de la manufacture
VI.1. Une empreinte industrielle durable
La fermeture de la manufacture d’armes de Maubeuge en 1835 n’a pas effacé son empreinte. Au contraire, elle a laissé dans le paysage, dans les techniques, dans les familles et dans la mémoire collective une marque profonde, durable, presque indélébile. Pendant plus d’un siècle et demi, la manufacture a structuré l’économie locale, façonné les villages environnants, modelé les rythmes de vie, créé des dynasties ouvrières et donné naissance à une culture du travail du fer qui perdure encore aujourd’hui.
Les ateliers de Maubeuge, de Rousies et de Ferrière‑la‑Grande ont formé des générations d’ouvriers hautement qualifiés. Les canonniers, les foreurs, les émouleurs, les platineurs, les monteurs, tous ont transmis leurs savoirs à leurs enfants, qui les ont transmis à leur tour. Cette transmission intergénérationnelle a créé une main‑d’œuvre d’une qualité exceptionnelle, recherchée par les industriels du XIXᵉ siècle. Lorsque Pierre‑François Dumont installe ses hauts fourneaux à Ferrière‑la‑Grande, il trouve sur place une population parfaitement préparée aux exigences de la sidérurgie moderne. Les gestes appris dans les ateliers de la manufacture — manier le fer chauffé à blanc, comprendre la matière, sentir la température, anticiper les tensions du métal — deviennent des atouts précieux dans les nouveaux métiers du fer et de l’acier.
Ainsi, la manufacture n’a pas seulement produit des armes : elle a produit des hommes, des savoirs, des traditions techniques. Elle a façonné une identité industrielle qui survivra longtemps après sa disparition.
VI.2. La transformation du paysage économique
L’héritage de la manufacture se lit également dans la transformation du paysage économique du Hainaut. La reconversion des usines de Ferrière‑la‑Grande en hauts fourneaux, sous l’impulsion de Pierre‑François Dumont, marque le début d’une nouvelle ère. La sidérurgie, qui s’implante sur les ruines de la manufacture, devient l’un des moteurs du développement régional. Elle attire des capitaux, des ingénieurs, des ouvriers venus parfois de loin. Elle transforme le paysage, avec ses cheminées, ses fours, ses voies ferrées. Elle modifie la société, en créant de nouveaux métiers, de nouvelles hiérarchies, de nouvelles solidarités.
Cette transition industrielle n’aurait pas été possible sans l’héritage matériel et humain de la manufacture. Les bâtiments solides, les roues hydrauliques, les canaux, les ateliers, tout cela constitue un socle sur lequel la sidérurgie peut s’appuyer. Les ouvriers qualifiés, formés pendant des décennies aux métiers du fer, deviennent les premiers travailleurs des hauts fourneaux. Les familles qui avaient vécu de la manufacture vivent désormais de la sidérurgie. Le passage de l’une à l’autre se fait naturellement, presque sans rupture, tant les deux industries partagent des savoirs, des gestes, des traditions.
VI.3. Les traces matérielles et mémorielles
Si la manufacture a disparu en tant qu’établissement, elle a laissé des traces matérielles visibles. Certains bâtiments subsistent, parfois transformés, parfois abandonnés, mais toujours porteurs d’une mémoire. Les anciennes maisons d’ouvriers, les vestiges des ateliers, les canaux, les roues hydrauliques, les murs de pierre rappellent la présence d’une activité intense, d’un monde disparu mais encore perceptible.
La toponymie locale conserve également cette mémoire. Des rues, des quartiers, des lieux‑dits portent encore les noms liés à la manufacture : rue de la Machine, rue des Canonniers, rue des Forges. Ces noms, familiers aux habitants, sont autant de rappels du passé industriel de la région.
La mémoire de la manufacture se transmet aussi par les archives, les récits familiaux, les traditions orales. Les familles qui ont travaillé dans les ateliers conservent des souvenirs, des anecdotes, des histoires transmises de génération en génération. Ces récits, parfois fragmentaires, parfois précis, constituent une mémoire vivante, qui complète les documents officiels et donne une dimension humaine à l’histoire de la manufacture.
VI.4. Une place dans l’histoire industrielle du Nord
La manufacture d’armes de Maubeuge occupe une place particulière dans l’histoire industrielle du Nord. Elle est l’un des premiers grands établissements industriels de la région, bien avant l’essor de la sidérurgie, du textile ou du charbon. Elle a introduit des méthodes de travail rigoureuses, des normes techniques strictes, une organisation hiérarchisée, une division du travail qui préfigurent les industries du XIXᵉ siècle.
Elle a également contribué à l’intégration du Hainaut dans les réseaux économiques nationaux et internationaux. Les armes produites à Maubeuge ont équipé les armées du roi, les troupes révolutionnaires, les soldats de l’Empire. Elles ont circulé dans les colonies, dans les ports, dans les comptoirs. Elles ont participé à l’histoire militaire de la France, mais aussi à son histoire économique.
Enfin, la manufacture a laissé une empreinte culturelle. Elle a façonné une identité ouvrière, une fierté professionnelle, un attachement au travail du fer qui perdure encore aujourd’hui. Elle a créé un lien profond entre les habitants et leur histoire industrielle, un lien qui se retrouve dans les musées, les associations, les recherches historiques, les initiatives patrimoniales.
La manufacture d’armes de Maubeuge n’est donc pas seulement un établissement disparu : elle est un chapitre essentiel de l’histoire du Nord, un héritage vivant, une mémoire partagée.
Sources du chapitre VI :
Procès‑verbal d’adjudication du 19 septembre 1836 ; documents relatifs à la reconversion des usines de Ferrière‑la‑Grande ; archives sur l’installation des hauts fourneaux de Pierre‑François Dumont ; récits familiaux et traditions orales liés aux ouvriers de la manufacture ; notes sur la toponymie locale ; éléments historiques sur la sidérurgie du Nord au XIXᵉ siècle.
Conclusion Générale
La Manufacture d’Armes de Maubeuge, fondée en 1701 et fermée en 1835, apparaît, au terme de cette étude, comme un établissement industriel d’une importance majeure, dont l’histoire éclaire de manière singulière l’évolution économique, sociale et technique du Hainaut. Pendant plus d’un siècle et demi, elle a été un centre de production essentiel pour l’armée française, un foyer de savoir‑faire métallurgique, un lieu de formation pour des générations d’ouvriers, un moteur économique pour Maubeuge, Rousies, Ferrière‑la‑Grande et les villages environnants.
Son histoire révèle la complexité d’une industrie ancienne, fondée sur la maîtrise du fer, la puissance de l’hydraulique, la précision des gestes, la rigueur des normes techniques. Elle montre comment une manufacture d’Ancien Régime a su s’adapter aux exigences de la Révolution et de l’Empire, tout en conservant ses traditions, ses métiers, ses dynasties ouvrières. Elle met en lumière les tensions entre les besoins militaires, les contraintes géographiques, les limites techniques, les enjeux stratégiques qui ont conduit, au début du XIXᵉ siècle, à la décision de replier les manufactures situées près des frontières.
La fermeture de la manufacture en 1835 et la vente de ses biens en 1836 ne marquent pas la fin de son histoire, mais au contraire le début d’une nouvelle phase. Les installations hydrauliques, les bâtiments solides, la main‑d’œuvre qualifiée ont permis l’essor de la sidérurgie moderne, sous l’impulsion de Pierre‑François Dumont. La manufacture a ainsi transmis à la sidérurgie un héritage matériel et immatériel précieux : des infrastructures, des savoirs, des traditions, une culture du travail du fer. Elle a contribué à faire du Hainaut l’un des grands centres industriels du Nord de la France.
Aujourd’hui encore, son empreinte demeure visible. Dans les paysages, où subsistent des vestiges de ses ateliers. Dans la toponymie, où les noms de rues rappellent les métiers d’autrefois. Dans les familles, où les récits des anciens ouvriers se transmettent de génération en génération. Dans la mémoire collective, où la manufacture occupe une place particulière, à la fois discrète et essentielle.
Cette thèse montre que la Manufacture d’Armes de Maubeuge n’est pas seulement un établissement disparu, mais un jalon fondamental de l’histoire industrielle française. Elle révèle comment une industrie ancienne peut devenir le socle d’une industrie nouvelle, comment des savoirs techniques peuvent traverser les siècles, comment des hommes et des femmes peuvent, par leur travail, transformer durablement un territoire. La manufacture appartient désormais au patrimoine historique du Nord, mais son héritage continue de vivre, dans les paysages, dans les mémoires, dans les gestes, dans les traditions. Elle est un témoin précieux de l’histoire du travail, de l’industrie et des hommes.
Bibliographie Générale
Archives départementales du Nord, fonds relatifs à la Manufacture d’Armes de Maubeuge, lettres patentes du 5 février 1701, actes de succession Daretz (1727, 1757), dossiers Hennet et Félix, registres de la manufacture, dénombrements d’ouvriers (1779, 1789, 1804).
Procès‑verbal d’adjudication du 19 septembre 1836, inventaire complet des usines de Ferrière‑la‑Grande, des ateliers de Maubeuge, des moulins de Rousies et d’Hautmont, documents de vente et d’estimation.
Règlement de 1728, « Nouveau règlement pour la fabrication des armes à l’usage des troupes pour la défense des places », prescriptions techniques, normes de fabrication, dimensions et tolérances des fusils.
Documents relatifs au fusil modèle 1777, descriptions techniques, rapports d’inspection, notes sur la fabrication des platines, des canons et des garnitures.
Archives militaires, correspondances relatives à la surveillance des manufactures sous la Révolution et l’Empire, rapports d’officiers d’artillerie, états des effectifs, registres de production.
Loi du 19 août 1792 sur les pensions des ouvriers des manufactures d’armes, dossiers individuels des maîtres et compagnons, demandes de retraite, décisions administratives.
Dossiers de construction de la Manufacture d’Armes de Châtellerault (1817‑1828), plans, devis, correspondances, rapports techniques, documents relatifs au transfert des ouvriers.
Archives industrielles relatives à Pierre‑François Dumont, installation des hauts fourneaux de Ferrière‑la‑Grande, correspondances, actes d’acquisition, projets de modernisation, création de la ligne de chemin de fer vers Erquelinnes (1860).
Récits familiaux et traditions orales concernant les ouvriers de la manufacture, notamment les familles Groniez, Delbouve, Hennet, Félix, Lambert, Terrier de la Clémencerie.
Études historiques locales sur Maubeuge, Rousies et Ferrière‑la‑Grande, travaux sur la métallurgie du Hainaut, monographies communales, recherches généalogiques.
Sources iconographiques diverses, plans anciens, cartes cadastrales, représentations des ateliers, vues des usines hydrauliques, documents photographiques du XIXᵉ siècle.
Annexes
Annexe 1 — Chronologie générale de la Manufacture d’Armes de Maubeuge (1701‑1868)
1701 : Louis XIV accorde à Robert Daretz les lettres patentes autorisant la création de la manufacture d’armes de Maubeuge. 1715 : Construction de la Machine de Ferrière‑la‑Grande, cœur hydraulique de la production des canons. 1727 : Mort de Robert Daretz ; son fils Jean‑Albert lui succède. 1757 : Transmission de la direction à Albert‑Boniface Daretz. 1779 : Dénombrement des ouvriers ; cinq cent cinquante‑quatre travailleurs répartis en vingt‑et‑un métiers. 1789 : La manufacture emploie plus de quatre cents ouvriers ; importance stratégique majeure. 1792 : Loi sur les pensions des ouvriers des manufactures d’armes. 1804 : Quatre cent soixante ouvriers ; surveillance renforcée par l’artillerie. 1816 : Décision de replier les manufactures proches des frontières. 1828 : Ouverture de la Manufacture d’Armes de Châtellerault. 1835 : Fermeture définitive de la manufacture de Maubeuge. 1836 : Vente aux enchères publiques des usines, ateliers, moulins et dépendances. 1860 : Construction par Dumont de la ligne de chemin de fer reliant Ferrière‑la‑Grande à Erquelinnes. 1868 : Vente des usines Dumont à la société Dandoy, Maillard et Lucq.
Annexe 2 — Arbre généalogique simplifié des familles Daretz, Hennet, Félix et Dumont
Robert Daretz († 1727), fondateur de la manufacture, transmet ses biens à son fils Jean‑Albert Daretz († 1757), puis à Albert‑Boniface Daretz. Par le mariage de Barbe Constance Daretz avec François Augustin Pompée Hennet, les biens passent à la famille Hennet. Les héritiers Hennet se répartissent en plusieurs branches : Albert Joseph Ulpin Hennet, Charles Adolphe Hennet, Constance Virginie Hennet épouse Vidal de Verneix, Louis Farnèse Platon Hennet Duvigneux. La famille Félix entre dans la succession par le mariage d’Eugène Joseph Ghislain Félix avec Marie Louise Constance Hennet. À la mort d’Eugène Félix (1819) puis de sa veuve (1833), les biens sont transmis à leurs trois enfants : Eugène François Auguste Pompée Félix, Félicité Louise Hélène Félix épouse Terrier de la Clémencerie, Reine Augustine Estelle Félix épouse Lambert. Ces trois héritiers deviennent les vendeurs officiels lors de la vente de 1836. Pierre‑François Dumont, industriel, acquiert les usines de Ferrière‑la‑Grande en 1836 et fonde la sidérurgie moderne du site. Son fils Alphonse‑Edgard lui succède jusqu’à la vente de 1868.
Annexe 3 — Tableau des métiers de la manufacture (d’après le dénombrement de 1779)
Le dénombrement de 1779 recense vingt‑et‑un métiers distincts, répartis entre les ateliers de Maubeuge, Rousies et Ferrière‑la‑Grande. On y trouve les canonniers, responsables de la forge et de la soudure des canons ; les foreurs, chargés du percement de l’âme ; les émouleurs, spécialisés dans le polissage ; les compasseurs, chargés de vérifier l’épaisseur du métal ; les garnisseurs, responsables de l’ajustage des pièces métalliques ; les monteurs, chargés de la mise en bois ; les platineurs, responsables de la fabrication des platines ; les épreuvistes, chargés des tests de résistance ; les armuriers, responsables des réparations ; les élèves, apprentis affectés aux tâches d’assistance. Ce tableau reflète la complexité technique de la manufacture et la division du travail qui préfigure les industries du XIXᵉ siècle.
Annexe 4 — Description technique du fusil modèle 1777
Le fusil modèle 1777, produit en grande quantité à Maubeuge, est considéré comme l’un des meilleurs fusils européens de son époque. Il se caractérise par une platine simplifiée, une crosse plus ergonomique, un canon long et robuste, un calibre régulier obtenu par une série de vingt‑deux forets successifs. La garniture en fer remplace progressivement la garniture en laiton. La fabrication exige une précision extrême : ajustage de la platine, polissage du canon, vérification des tolérances, épreuve en deux charges successives. Ce modèle restera en service jusqu’au début du XIXᵉ siècle et influencera les modèles ultérieurs.
Annexe 5 — Carte descriptive des sites industriels (Maubeuge, Rousies, Ferrière‑la‑Grande)
La manufacture se répartit sur trois sites principaux. À Maubeuge, les ateliers de montage, de garniture et de révision sont situés près des fortifications, à proximité du canal. À Rousies, les moulins hydrauliques actionnent les meules et les marteaux nécessaires à l’émoulage. À Ferrière‑la‑Grande, la Machine constitue le cœur industriel : forge, soudure, roulage, forage, dressage et épreuve des canons. L’ensemble forme un réseau cohérent, organisé autour des rivières de la Solre et de la Rousies, dont le débit conditionne l’activité.
Annexe 6 — Tableau récapitulatif des propriétaires (1701‑1868)
1701‑1727 : Robert Daretz, fondateur. 1727‑1757 : Jean‑Albert Daretz. 1757‑fin XVIIIᵉ siècle : Albert‑Boniface Daretz. Fin XVIIIᵉ siècle‑1833 : Famille Hennet (héritiers Daretz). 1833‑1836 : Héritiers Félix (Eugène François Auguste Pompée Félix, Félicité Louise Hélène Félix, Reine Augustine Estelle Félix). 1836 : Vente publique ; acquisition des usines de Ferrière‑la‑Grande par Pierre‑François Dumont. 1864‑1868 : Alphonse‑Edgard Dumont. 1868 : Vente à la société Dandoy, Maillard et Lucq.
Annexe 7 — Glossaire des termes techniques
Canonnier : Ouvrier chargé de la forge, de la soudure et du roulage des canons. Il travaille le fer chauffé à blanc, maîtrise la soudure au marteau et assure la première mise en forme du tube.
Foreur : Spécialiste du percement de l’âme du canon. Il utilise une série de forets successifs, du plus fin au plus large, afin d’obtenir un calibre parfaitement régulier.
Émouleur : Ouvrier chargé du polissage interne et externe du canon. Il travaille sur des meules actionnées par l’eau, élimine les aspérités et assure la finition.
Compasseur : Ouvrier chargé de vérifier l’épaisseur du métal à différents points du canon, à l’aide d’un compas spécialisé. Il garantit la régularité et la sécurité de l’arme.
Garnisseur : Artisan chargé d’ajuster les pièces métalliques (culasse, lumière, garnitures) sur le canon et la monture. Il assure la cohérence mécanique de l’ensemble.
Monteur : Ouvrier responsable de la mise en bois du fusil. Il ajuste la crosse, fixe le canon, installe les garnitures et veille à l’équilibre de l’arme.
Platineur : Spécialiste de la fabrication et de l’ajustage de la platine, mécanisme essentiel du fusil. Il travaille sur des pièces de très petite taille, exigeant une précision extrême.
Épreuviste : Ouvrier chargé de tester la résistance des canons. Il effectue l’épreuve en deux charges successives, l’une violente, l’autre plus douce, afin de détecter les éventures invisibles.
Armurier : Artisan polyvalent chargé des réparations, des ajustages et de la remise en état des armes rebutées ou usées.
Machine : Nom donné au vaste complexe hydraulique de Ferrière‑la‑Grande, cœur industriel de la manufacture, où se déroulent les opérations lourdes (forge, roulage, forage, épreuve).
Annexe 8 — Liste des sources manuscrites détaillées
Lettres patentes du 5 février 1701 autorisant Robert Daretz à établir une manufacture d’armes à Maubeuge, Archives départementales du Nord.
Acte de succession de Robert Daretz (1727), inventaire des biens, ateliers et dépendances, Archives notariales de Maubeuge.
Acte de succession de Jean‑Albert Daretz (1757), répartition des biens industriels et hydrauliques, Archives départementales du Nord.
Dénombrement des ouvriers de 1779, liste des métiers, effectifs, lieux de résidence, Archives militaires, série Artillerie.
Règlement de 1728, « Nouveau règlement pour la fabrication des armes à l’usage des troupes pour la défense des places », Archives du Génie et de l’Artillerie.
Registres de production et de contrôle du modèle 1777, descriptions techniques, rapports d’inspection, Archives militaires.
Loi du 19 août 1792 sur les pensions des ouvriers des manufactures d’armes, dossiers individuels des maîtres et compagnons, Archives nationales.
Correspondances des officiers d’artillerie chargés de la surveillance de la manufacture sous la Révolution et l’Empire, Archives militaires.
Procès‑verbal d’adjudication du 19 septembre 1836, inventaire complet des usines de Ferrière‑la‑Grande, des ateliers de Maubeuge, des moulins de Rousies et d’Hautmont, Archives départementales du Nord.
Acte de cession du 1ᵉʳ juin 1830 relatif aux biens Hennet‑Félix, Archives notariales.
Dossiers de construction de la Manufacture d’Armes de Châtellerault (1817‑1828), plans, devis, correspondances, Archives de la Vienne.
Archives industrielles relatives à Pierre‑François Dumont, installation des hauts fourneaux de Ferrière‑la‑Grande, correspondances, actes d’acquisition, Archives privées Dumont.
Annexe 9 — Chronologie militaire des conflits ayant influencé la manufacture
1672‑1713 : Guerres de Louis XIV (Hollande, Ligue d’Augsbourg, Succession d’Espagne). Ces conflits justifient la création de manufactures proches des frontières, dont celle de Maubeuge en 1701.
1740‑1748 : Guerre de Succession d’Autriche. La demande en armes augmente, renforçant l’activité des manufactures du Nord.
1756‑1763 : Guerre de Sept Ans. Les besoins militaires explosent, les manufactures sont sollicitées pour équiper les troupes en Europe et dans les colonies.
1776‑1783 : Guerre d’Indépendance américaine. La France soutient les insurgés ; les manufactures produisent des armes destinées aux expéditions outre‑Atlantique.
1789‑1799 : Révolution française. Les guerres révolutionnaires nécessitent une production massive et continue ; la manufacture de Maubeuge devient un établissement nationalisé.
1799‑1815 : Guerres napoléoniennes. Les campagnes successives exigent des quantités considérables d’armes ; la manufacture atteint un niveau d’activité exceptionnel.
1815 : Défaite de Waterloo. La France perd plusieurs places fortes du Nord, rendant Maubeuge vulnérable et justifiant le repli des manufactures frontalières.
1816‑1830 : Période de réorganisation militaire. Les autorités envisagent la délocalisation des manufactures vers des zones plus sûres.
1835 : Fermeture de la manufacture de Maubeuge, conséquence directe des nouvelles réalités géopolitiques.
Annexe 10 — Portraits biographiques des ouvriers emblématiques
Thomas Groniez (1699‑1780). Maître foreur, figure emblématique de la manufacture au XVIIIᵉ siècle. Il travaille jusqu’à un âge avancé, transmet son savoir à ses fils et petits‑fils, et incarne la tradition familiale des métiers du fer. Son rôle dans le dénombrement de 1779 illustre la place centrale des familles ouvrières dans l’organisation de la manufacture.
André Groniez (1735‑1802). Maître canonnier, fils de Thomas. Il forge quotidiennement plusieurs canons, maîtrise la soudure au marteau et participe à l’épreuve des pièces. Son activité témoigne de la force physique et de la précision technique exigées par son métier.
François Groniez (1740‑1781). Maître canonnier, frère d’André. Il meurt tragiquement lors d’une vérification d’armes en 1781, rappelant les risques permanents auxquels sont exposés les ouvriers.
Augustin Joseph Delbouve (1797‑1882). Armurier, il suit la manufacture lors de son transfert à Châtellerault. Sa vie est marquée par des drames familiaux successifs. Il incarne la dimension humaine de la délocalisation et le déracinement vécu par de nombreux ouvriers.
Pierre‑François Dumont (1797‑1864). Industriel visionnaire, acquéreur des usines de Ferrière‑la‑Grande en 1836. Il transforme l’ancien site de la manufacture en un centre sidérurgique moderne. Son action marque le passage de l’industrie d’Ancien Régime à l’industrie du XIXᵉ siècle.