
Introduction
Août 1914. En quelques jours, la Belgique bascule dans la guerre. L’invasion allemande, d’une brutalité inattendue, provoque un choc immense dans ce petit royaume neutre. Les civils sont les premières victimes : villages incendiés, exécutions sommaires, déportations, destructions systématiques. Face à la violence des troupes du Kaiser, des centaines de milliers de Belges prennent la fuite.
Cet exode, l’un des plus massifs du début du conflit, conduit 300 000 à 350 000 Belges en France, dont une part importante transite par l’Avesnois. Les bourgs, les gares, les routes de Maubeuge, Avesnes, Fourmies, Le Quesnoy voient arriver des familles épuisées, affamées, souvent sans bagages. Les habitants de l’Avesnois, eux-mêmes pris dans la tourmente, improvisent un accueil dans les écoles, les granges, les salles communales.
Pourtant, cet épisode majeur de l’histoire locale a été largement oublié. Éclipsé par l’exode de 1940, il ne subsiste que dans les archives, les témoignages familiaux, et les traces laissées dans les registres municipaux. Cette page propose de retracer cet exode, en suivant les routes de la fuite, les difficultés du ravitaillement, l’accueil dans les communes, et la mémoire laissée par ces milliers de civils belges passés par l’Avesnois en 1914.
Avant de comprendre comment l’Avesnois a accueilli ces milliers de civils, il faut revenir à l’origine du drame : l’exode belge lui‑même, né dans la violence des premiers jours de la guerre.
I. L’exode belge d’août 1914 : un drame européen avant d’être local

L’invasion de la Belgique commence le 4 août 1914, une semaine après le déclenchement de la guerre. Le pays, neutre depuis 1830, ne s’attendait pas à être attaqué. Les civils, surpris par la rapidité de l’avancée allemande, assistent aux premiers combats comme à un spectacle. Mais très vite, la réalité de la guerre moderne les frappe : obus à haute puissance, incendies, destructions massives. Les massacres de civils, notamment à Louvain, Dinant, Aarschot ou Andenne, provoquent une panique généralisée.
En quelques semaines, 1,5 million de Belges prennent la route de l’exil. C’est un mouvement colossal : un Belge sur cinq quitte son pays. Parmi eux, 300 000 à 350 000 gagnent la France, souvent par les routes de Mons, Binche, Beaumont ou Chimay, qui mènent directement vers l’Avesnois.
Les départs se font dans l’urgence : trains bondés, charrettes improvisées, colonnes de civils à pied. Les témoignages évoquent des familles arrivant en France dans un dénuement total, parfois en simple peignoir, comme cette femme débarquée à Rennes avec son bébé dans les bras. Les Flamands, ne parlant pas français, sont particulièrement désemparés.
En France, les récits des atrocités allemandes provoquent une vague de compassion. Les Belges sont accueillis comme des martyrs de la barbarie germanique et comme des héros, car leur petite armée a résisté à l’invasion. Les journaux français multiplient les articles louangeurs. Un vaste mouvement de solidarité se met en place : hébergement chez l’habitant, comités d’aide, distributions de nourriture. Plus de quarante départements accueillent des réfugiés.
En Normandie, à Sainte‑Adresse, une véritable “mini‑Belgique” est reconstituée : le gouvernement belge en exil y installe ses bureaux, ses écoles, son hôpital, et un complexe militaro‑industriel employant 15 000 réfugiés. En France, environ 320 000 Belges passeront toute la guerre loin de leur pays.
Mais cette solidarité s’effrite avec l’enlisement du conflit. Dès 1915, certains Français accusent les réfugiés de profiter des allocations versées par l’État, identiques à celles des femmes de soldats mobilisés. Dans les campagnes, on préfère parfois employer des prisonniers allemands, jugés meilleurs travailleurs agricoles que des ouvriers venus de Charleroi ou de Mons. En Grande‑Bretagne, des émeutes anti‑belges éclatent en 1916. Le gouvernement belge en exil réagit en mobilisant les hommes de 18 à 40 ans, envoyés sur le front de l’Yser.
À la fin de la guerre, les réfugiés subissent une nouvelle hostilité, cette fois en Belgique. Les “Belges du dedans”, restés sous occupation, reprochent aux exilés d’avoir fui et d’avoir été protégés. Beaucoup rentrent en silence, parfois honteux. Cet exode, pourtant massif, disparaît presque totalement de la mémoire collective.
Avant de comprendre comment l’Avesnois a accueilli ces milliers de civils, il faut revenir à l’origine du drame : l’exode belge lui‑même, né dans la violence des premiers jours de la guerre.
II. Les routes de l’exode : par où les Belges entraient dans l’Avesnois
L’Avesnois est l’une des premières régions françaises touchées par l’exode belge. Sa position frontalière en fait un passage naturel pour les civils fuyant Mons, Binche, Beaumont, Chimay ou Thuin. Dès le 20 août 1914, les routes se remplissent de colonnes de réfugiés : familles entières, vieillards, enfants, charrettes chargées de quelques objets, parfois de simples brouettes.
Les gares de Maubeuge, Aulnoye, Fourmies et Le Quesnoy sont saturées. Les trains, réquisitionnés par l’armée, ne peuvent plus transporter les civils. Les réfugiés avancent à pied, parfois au plus près des zones de combat. Les mairies décrivent des foules épuisées, affamées, cherchant un abri pour la nuit. Les habitants de l’Avesnois, eux-mêmes pris dans la tourmente, improvisent un accueil : granges ouvertes, salles communales réquisitionnées, hébergement chez l’habitant.
À partir du 20 août, la vision de ces colonnes provoque une vague de panique chez les habitants du Nord. Craignant l’arrivée des Allemands, ils prennent à leur tour le chemin de l’exil, cherchant à atteindre le littoral ou Paris. La fuite des administrations incite les habitants à les imiter. Les récits des atrocités commises par les troupes allemandes achèvent de convaincre les familles de partir.
Début octobre, une deuxième vague d’exode se produit, conséquence de la “course à la mer”. Les routes sont encombrées, les trains indisponibles, les communications coupées. Les réfugiés avancent au plus près des combats, parfois sous le bruit des canons. L’Avesnois devient un territoire de passage chaotique, où se mêlent civils belges, habitants du Nord, soldats, blessés, convois militaires.
Mais accueillir ces foules n’est pas simple. À mesure que les colonnes de réfugiés avancent, les communes du Nord et de l’Avesnois doivent affronter une crise logistique sans précédent.
III. Ravitaillement et exode : un afflux impossible à gérer
L’arrivée massive des réfugiés belges dans le Nord et l’Avesnois provoque, dès la fin août 1914, une crise logistique d’une ampleur inédite. Les communes, déjà fragilisées par la mobilisation, ne parviennent plus à nourrir les exilés ni leur propre population. Les routes sont encombrées, les trains réquisitionnés par l’armée, les communications coupées. Les maires, dépassés, improvisent des distributions de pain, de soupe, de lait, mais les stocks s’épuisent rapidement.
Le 18 octobre 1914, le préfet du Pas‑de‑Calais adresse au ministre de l’Intérieur un rapport alarmant. Il décrit des familles errant de commune en commune, dormant dans les fossés, vivant de ce que les soldats partagent avec elles. Il évoque des enfants retrouvés morts de froid et de faim, des vieillards incapables de poursuivre leur route, des colonnes de réfugiés avançant au plus près des zones de combat. Le préfet demande l’organisation de trains d’évacuation vers le centre de la France, où les réfugiés pourraient être accueillis dans de meilleures conditions.
Le ravitaillement devient une mission impossible. Quelques wagons de pain arrivent, envoyés par l’Intendance, mais insuffisants. Les communes rationnent le pain, distribuent du bouillon, puis des soupes de riz, de haricots, de légumes. Les “fourneaux économiques”, mis en place par les municipalités, servent des milliers de repas chaque semaine. À Maubeuge, on compte jusqu’à 15 000 repas hebdomadaires, préparés avec les moyens du bord : bouillon de vache, riz, haricots, légumes, graisse pour augmenter les calories.
La crise alimentaire est évitée grâce à l’action du Comité national de secours et d’alimentation, organisation caritative créée en septembre 1914 pour sauver la Belgique de la famine. Grâce à l’intervention de diplomates espagnols et américains, Maubeuge et plusieurs communes de l’Avesnois sont ravitaillées par les États‑Unis : farine, riz, vêtements, couvertures, sabots. La Commission for Relief in Belgium, dirigée par Herbert Hoover, inspecte les comités locaux, vérifie les distributions, et recommande des mesures pour éviter le gaspillage.
Malgré ces secours, la situation reste précaire. Les cartes d’identité deviennent obligatoires, les réquisitions se multiplient, les prix augmentent. Les habitants de l’Avesnois, eux-mêmes touchés par la pénurie, doivent partager leurs maigres ressources avec les réfugiés belges. Le ravitaillement par la Hollande, encore possible en 1914‑1915, permet de maintenir un minimum vital, mais les stocks restent faibles. Les mairies, les curés, les comités d’aide improvisent, mais la pression ne cesse de croître.
Malgré ces difficultés, l’Avesnois ne reste pas passif. Dans les villages comme dans les bourgs, les habitants s’organisent pour offrir un abri et un peu de chaleur humaine à ceux qui ont tout perdu.
IV. L’accueil dans les communes de l’Avesnois
Malgré les difficultés, l’accueil des réfugiés belges dans l’Avesnois reste marqué par une solidarité remarquable. Les communes réquisitionnent les écoles, les salles communales, les granges, les ateliers. Les habitants hébergent des familles belges, parfois pendant plusieurs mois. Les enfants sont intégrés dans les écoles locales, souvent dans des classes déjà surchargées. Les instituteurs doivent composer avec des élèves ne parlant pas français, notamment les Flamands.
Les hommes trouvent du travail dans les fermes, les ateliers, les scieries, les filatures. Les femmes travaillent dans les cuisines collectives, les blanchisseries, les ateliers de couture. Dans les villages, l’intégration est plus facile : les réfugiés participent aux travaux agricoles, aux récoltes, aux vendanges. Dans les bourgs, les tensions apparaissent parfois, liées au logement, au rationnement, ou à la concurrence pour les emplois.
Les mairies organisent les enregistrements, distribuent les cartes de rationnement, gèrent les secours. Les curés jouent un rôle essentiel : ils orientent les familles, organisent des collectes, distribuent des vêtements, des chaussures, du lait pour les enfants. Les sociétés de secours mutuel, très actives dans l’Avesnois, apportent une aide précieuse.
L’accueil reste globalement solidaire, mais les difficultés matérielles pèsent lourd. Les habitants de l’Avesnois, eux-mêmes touchés par la pénurie, doivent partager leurs ressources avec les réfugiés. Les tensions restent limitées, mais réelles, notamment dans les communes les plus touchées.
Cet accueil, cependant, ne se déroule pas partout de la même manière. Certaines communes sont particulièrement touchées et doivent improviser des solutions inédites.
V. Les communes les plus concernées
Maubeuge, ville-frontière, est saturée dès les premiers jours. Les réfugiés s’y mêlent aux blessés, aux soldats, aux habitants fuyant les bombardements. Les fourneaux économiques y servent des milliers de repas. Les secours américains y jouent un rôle crucial.
Avesnes-sur-Helpe, centre administratif, organise les secours et répartit les réfugiés dans les communes voisines. Les archives municipales conservent des listes détaillées de familles belges hébergées dans les villages environnants.
Fourmies, ville ouvrière, accueille massivement des familles dans les cités industrielles. Les filatures et les ateliers embauchent des réfugiés, notamment des femmes et des adolescents.
Le Quesnoy, ville fortifiée, joue un rôle logistique important. Les réfugiés y sont hébergés dans les casernes, les salles communales, les granges. Les distributions de nourriture y sont organisées avec rigueur.
Les villages de l’Avesnois hébergent des familles dispersées dans les fermes, souvent dans des conditions précaires mais solidaires. Les habitants partagent leur pain, leur lait, leurs légumes, leurs vêtements. Les curés et les instituteurs jouent un rôle essentiel dans l’accueil.
Parmi ces communes, Maubeuge occupe une place à part. Son siège, en août et septembre 1914, plonge les réfugiés dans une situation dramatique, au cœur même des combats.
VI. Les réfugiés pendant le siège de Maubeuge
Le siège de Maubeuge, en août‑septembre 1914, piège plusieurs centaines de réfugiés dans la ville. Les bombardements, les incendies, les destructions rendent la situation dramatique. Les civils se réfugient dans les caves, les souterrains, les abris improvisés. Les nuits sont marquées par le bruit des obus, les incendies, les cris.
Certains réfugiés sont évacués de force par les Allemands, d’autres internés temporairement. Les récits de survivants décrivent la peur, la faim, les nuits passées dans les caves, les colonnes de civils poussées hors de la ville par les troupes allemandes. Les blessés, civils et militaires, sont soignés dans des conditions précaires. Les médecins, comme le docteur Monier, témoignent de scènes de détresse extrême.
Le siège laisse une trace profonde dans la mémoire locale. Les réfugiés belges, pris dans la tourmente, vivent des moments d’une intensité dramatique. Certains restent plusieurs semaines dans Maubeuge, d’autres sont évacués vers l’intérieur de la France.
Une fois le siège terminé, la question du devenir de ces familles se pose. Peu à peu, l’exode se transforme : certains repartent, d’autres sont envoyés plus loin, et quelques‑uns restent.
VII. Le départ progressif
Dès 1915, certains réfugiés retournent en Belgique lorsque les zones sont libérées. D’autres sont envoyés vers la France intérieure : Normandie, Bretagne, Centre. Les autorités françaises organisent des trains d’évacuation, des convois, des distributions de nourriture.
Après l’armistice, la plupart rentrent en Belgique. Les allocations sont supprimées, les trains de rapatriement organisés. Les réfugiés rentrent en silence, parfois honteux, parfois soulagés. Les “Belges du dedans”, restés sous occupation, reprochent aux exilés d’avoir fui et d’avoir été protégés. Beaucoup de réfugiés se taisent sur leur exil, parfois pendant des décennies.
Quelques familles restent définitivement dans l’Avesnois, intégrées dans les fermes, les ateliers, les filatures. Leurs descendants vivent encore dans la région.
Si la plupart des réfugiés quittent l’Avesnois après la guerre, leur passage laisse des traces. Certaines visibles, d’autres enfouies dans les archives ou dans les mémoires familiales.
VIII. Mémoire et traces
Les archives municipales conservent les listes de réfugiés, les cartes de rationnement, les registres d’aide. Les photographies anciennes montrent des familles belges hébergées dans l’Avesnois. Les témoignages oraux, recueillis dans les années 1970‑1980, évoquent la solidarité, la peur, les nuits dans les granges, les repas improvisés.
Il n’existe presque aucun monument dédié à cet exode, sauf à Sainte‑Adresse. L’exode de 1940, bien plus vaste, a éclipsé celui de 1914. Pourtant, les civils belges de 1914 furent parmi les grands malheureux de la guerre : déracinés, affamés, accueillis puis rejetés, et longtemps invisibles dans l’histoire officielle.
Pour comprendre pleinement cet épisode, il faut aussi s’intéresser à la manière dont les autorités françaises ont géré cet afflux soudain de population.
IX. Les réfugiés belges et les autorités françaises : administration, papiers, contrôles
L’arrivée massive de réfugiés belges en août 1914 oblige les autorités françaises à mettre en place une organisation administrative improvisée. Dans l’Avesnois, les mairies deviennent des centres de tri où l’on enregistre les familles, note les lieux d’hébergement, et délivre les premiers documents de circulation. Les communes proches du front, comme Maubeuge, Avesnes ou Le Quesnoy, doivent gérer un flux continu de civils, parfois plusieurs centaines par jour.
Les réfugiés reçoivent des cartes d’identité provisoires, souvent rédigées à la main, qui permettent de circuler entre les communes. Dans les zones militaires, notamment autour de Maubeuge, les laissez‑passer deviennent obligatoires. Les gendarmes contrôlent les déplacements, vérifient les identités, et orientent les réfugiés vers les points d’accueil. Les autorités craignent l’infiltration d’espions allemands, ce qui renforce la vigilance.
Les préfectures du Nord et du Pas‑de‑Calais transmettent des instructions aux maires :
- recenser les familles,
- noter les lieux d’hébergement,
- organiser les distributions de nourriture,
- signaler les personnes vulnérables (enfants, vieillards, malades),
- éviter les regroupements trop importants dans les bourgs.
Les communes doivent également gérer les allocations de secours, versées aux réfugiés indigents. Ces aides, identiques à celles des déplacés français, provoquent parfois des tensions : certains habitants estiment que les réfugiés sont avantagés. Les maires, souvent débordés, doivent arbitrer entre les besoins des réfugiés et ceux de leur propre population.
Dans l’Avesnois, les autorités locales font preuve d’une grande souplesse. Les curés, les instituteurs, les sociétés de secours mutuel participent à l’enregistrement des familles. Les listes conservées dans les archives municipales témoignent de cette organisation : noms, âges, lieux d’origine, dates d’arrivée, lieux d’hébergement. Ces documents constituent aujourd’hui une source précieuse pour comprendre l’ampleur de l’exode.
Au‑delà des papiers et des contrôles, l’exode belge a également une dimension économique. Les réfugiés participent à la vie locale, parfois de manière décisive.
X. Les réfugiés belges et le travail dans l’Avesnois
L’exode belge ne se limite pas à un simple passage : de nombreux réfugiés s’installent temporairement dans l’Avesnois et participent à la vie économique locale. La région, marquée par une forte activité agricole et industrielle, manque de bras en raison de la mobilisation. Les réfugiés deviennent une main‑d’œuvre indispensable.
Dans les fermes, les hommes belges participent aux récoltes, aux travaux de saison, au soin des animaux. Les femmes travaillent dans les étables, les potagers, les cuisines. Les enfants aident aux tâches simples : ramassage du bois, nettoyage des étables, transport de l’eau. Les agriculteurs apprécient cette aide, même si les réfugiés ne sont pas toujours habitués aux travaux agricoles, notamment ceux venus de Charleroi, Mons ou Liège.
Dans les ateliers et les filatures, les réfugiés trouvent également du travail. Les femmes sont employées dans les ateliers de couture, les blanchisseries, les filatures de laine ou de coton. Les hommes travaillent dans les scieries, les ateliers métallurgiques, les petites usines de l’Avesnois. À Fourmies, ville ouvrière, l’arrivée de réfugiés permet de maintenir une activité minimale dans les cités industrielles.
Dans les communes proches du front, comme Maubeuge, les réfugiés participent aux travaux de réparation, au transport de matériaux, à la distribution de nourriture. Certains sont employés par les municipalités pour des tâches d’entretien : nettoyage des rues, gestion des dépôts, transport de charbon.
Cette intégration économique n’est pas toujours simple. Dans les campagnes, certains habitants préfèrent employer des prisonniers allemands, jugés plus expérimentés pour les travaux agricoles. Dans les bourgs, la concurrence pour les emplois provoque parfois des tensions. Mais globalement, les réfugiés belges contribuent de manière significative à l’économie de l’Avesnois pendant les premiers mois de la guerre.
Mais l’histoire de cet exode ne se résume pas aux chiffres et aux administrations. Elle repose aussi sur les solidarités humaines, celles qui se tissent dans les villages et les bourgs de l’Avesnois.
XI. Les solidarités locales : curés, instituteurs, sociétés de secours
L’accueil des réfugiés belges dans l’Avesnois repose largement sur les solidarités locales. Les communes, souvent dépassées par l’afflux, s’appuient sur les réseaux existants : paroisses, écoles, sociétés de secours mutuel, associations caritatives.
Les curés jouent un rôle essentiel. Ils organisent des collectes de vêtements, de chaussures, de lait, de charbon. Ils orientent les familles vers les lieux d’hébergement, réconfortent les réfugiés, et servent d’intermédiaires entre les habitants et les autorités. Dans les villages, les presbytères deviennent des lieux d’accueil improvisés.
Les instituteurs accueillent les enfants belges dans les écoles locales. Ils doivent composer avec des classes surchargées, des élèves ne parlant pas français, et des programmes perturbés par la guerre. Les écoles deviennent des lieux de socialisation où les enfants belges et français se côtoient, jouent ensemble, apprennent à se connaître.
Les sociétés de secours mutuel, très actives dans l’Avesnois, apportent une aide précieuse. Elles distribuent des vêtements, des couvertures, des chaussures, du lait pour les enfants, du charbon pour l’hiver. Elles organisent des collectes auprès des habitants, souvent modestes eux-mêmes, mais désireux d’aider.
Les habitants jouent un rôle central. Ils hébergent des familles dans leurs granges, leurs ateliers, leurs maisons. Ils partagent leur pain, leur lait, leurs légumes, leurs vêtements. Dans les villages, la solidarité est particulièrement forte : les réfugiés participent aux travaux agricoles, aux récoltes, aux vendanges, et s’intègrent dans la vie locale.
Ces solidarités permettent de surmonter les difficultés matérielles et de maintenir un minimum de dignité pour les réfugiés. Elles témoignent de l’humanité des habitants de l’Avesnois, confrontés à une crise sans précédent.
Enfin, pour certains réfugiés, l’Avesnois n’a pas été seulement un lieu de passage. Il est devenu une terre d’accueil durable, où de nouvelles vies ont commencé.
Si l’exode belge de 1914 a profondément marqué l’Avesnois, son empreinte ne disparaît pas avec la fin des premiers mois de guerre. Car au‑delà des familles réfugiées, une autre présence belge s’installe dans la région : celle de ceux qui, volontairement ou non, restent dans l’Avesnois et y vivent les années d’occupation.
XII. Ceux qui restèrent dans l’Avesnois : réfugiés, installés… et internés
Si la majorité des réfugiés belges ne font que traverser l’Avesnois avant d’être dirigés vers la France intérieure, une partie d’entre eux s’y installe durablement. Certaines familles trouvent du travail dans les fermes, les ateliers, les filatures, et s’intègrent dans la vie locale. Quelques‑unes, notamment dans les villages, restent jusqu’à la fin de la guerre, parfois même définitivement. Leurs enfants fréquentent les écoles, leurs noms apparaissent dans les registres municipaux, et leurs descendants vivent encore dans la région.
Mais à partir de 1915, une autre présence belge apparaît dans l’Avesnois : celle de civils arrêtés ou réquisitionnés dans les zones occupées, envoyés de force par l’armée allemande pour travailler dans les scieries, les ateliers ou les camps de la forêt de Mormal. Ces hommes ne sont pas des réfugiés : ils sont internés, logés dans des bâtiments réquisitionnés, encadrés par des sentinelles, et soumis à des travaux exténuants.
À ces civils réquisitionnés s’ajoutent, à partir de 1916, des civils belges déportés comme otages dans les villes occupées de Belgique. Certains sont envoyés en Allemagne ou en Russie, mais d’autres sont transférés dans l’Avesnois. Bien que leurs parcours soient différents, ces deux catégories de civils belges se retrouvent dans la région au sein d’un même groupe de prisonniers civils, soumis au travail forcé et aux mêmes conditions de captivité.
Ainsi, l’Avesnois devient un territoire où coexistent deux réalités belges : celle des familles réfugiées, accueillies par solidarité, et celle des civils belges internés, victimes de l’occupation allemande. À partir de 1915, l’occupation allemande transforme la région en un vaste centre de travail forcé, où civils et militaires — belges, français, russes — sont internés et employés dans des conditions dramatiques, notamment dans la forêt de Mormal.
XIII. Les prisonniers civils et militaires dans la forêt de Mormal : une captivité belge méconnue
À partir de 1915, la forêt de Mormal devient l’un des principaux centres de travail forcé de l’occupation allemande. Les Allemands y installent des scieries, des ateliers, des voies de transport, et organisent une exploitation massive du bois. Pour cela, ils réquisitionnent et internent des centaines de civils et de militaires.
Les prisonniers ne sont pas seulement des Russes ou des soldats belges capturés en 1914. De nombreux civils belges y sont également internés, issus de deux origines distinctes :
- des civils réquisitionnés dans les villages occupés de Belgique,
- des civils belges déportés comme otages dans les grandes villes occupées.
Bien que leurs parcours diffèrent, ils se retrouvent ensemble dans les mêmes camps de l’Avesnois, soumis aux mêmes violences et au même travail forcé.
À Englefontaine, 600 civils belges sont cantonnés dans l’école des filles. À Jolimetz, 1400 civils belges sont enfermés dans la brasserie Hornez puis dans le château de Nédonchel. À Landrecies, des civils belges et français sont parqués dans la caserne Biron, aux côtés des prisonniers russes.
À partir de fin 1916, les Allemands construisent des camps de baraquements au cœur de la forêt. Dans l’un d’eux, appelé « camp des Russes », des civils belges sont internés avec les prisonniers militaires russes. À Locquignol, un camp accueille des étudiants belges déportés de Mons : beaucoup meurent de faim, de froid ou de mauvais traitements.
Les conditions de vie sont effroyables : coups, faim, absence de vêtements, travail exténuant, maladies. Certains tentent de fuir et sont abattus. D’autres meurent dans les baraquements ou dans la forêt, où leurs camarades les enterrent.
La forêt de Mormal devient ainsi un lieu de souffrance pour des centaines de civils belges, dont l’histoire a longtemps été oubliée.
Ces internements ne sont pas seulement le résultat de réquisitions locales. Ils s’inscrivent aussi dans une politique plus large de déportation menée par l’occupant en Belgique. De nombreux civils belges, arrêtés comme otages, sont transférés dans l’Avesnois, où ils rejoignent les prisonniers déjà réquisitionnés et subissent les mêmes violences.
XIV. Les otages civils belges déportés : une captivité qui mène jusqu’à l’Avesnois
La déportation d’otages civils belges est l’un des aspects les plus sombres de l’occupation allemande. Arrêtés dans les communes occupées de Belgique, parfois sans motif, parfois pour punir une résistance supposée, ces hommes sont envoyés en captivité. Certains sont déportés vers l’Allemagne ou la Russie occupée, mais une partie d’entre eux est transférée dans l’Avesnois, où ils rejoignent les civils belges déjà réquisitionnés.
Ainsi, deux parcours différents — réquisition dans les villages occupés ou déportation comme otages — conduisent au même résultat : l’internement de civils belges dans les camps de la forêt de Mormal. Une fois dans la région, ils forment un seul groupe de prisonniers civils, soumis aux mêmes conditions de travail forcé, de violence et de privations.
À Jolimetz, à partir d’octobre 1916, 1400 civils belges sont enfermés dans des conditions dramatiques. À Englefontaine, 600 civils belges sont cantonnés dans le couvent. À Locquignol, des étudiants belges déportés de Mons sont internés dans un camp forestier : beaucoup meurent de faim et de mauvais traitements. Dans la forêt, des civils belges sont mêlés aux prisonniers russes, soumis aux mêmes violences.
Cette présence belge dans les camps de l’Avesnois montre que la région fut non seulement un lieu d’accueil pour les réfugiés, mais aussi un lieu d’internement pour des Belges capturés par l’occupant.
Au‑delà des hommes réquisitionnés ou déportés, l’exode belge touche aussi les plus vulnérables : les enfants. Leur passage dans l’Avesnois, marqué par la fatigue, la peur et parfois la séparation, révèle une autre dimension de cette histoire, plus intime et plus poignante.
XV. Les enfants réfugiés belges : entre exode, séparation et survie
L’exode belge de 1914 est aussi une histoire d’enfants. Des milliers de garçons et de filles traversent l’Avesnois dans des conditions dramatiques : fatigue, faim, froid, peur. Les plus jeunes sont transportés dans des charrettes ou dans les bras de leurs parents. Les habitants de l’Avesnois leur donnent du lait, du pain, des vêtements. Les écoles deviennent des lieux d’accueil improvisés.
Mais l’exode des enfants est marqué par un phénomène tragique : des séparations. Dans la panique de l’invasion, les gares saturées, les colonnes dispersées, les incendies de villages, certains enfants perdent leurs parents. Les mairies recueillent des enfants incapables de dire leur nom ou leur village d’origine. Certains sont retrouvés, d’autres confiés à des familles françaises.
À partir de 1915, les réquisitions et internements de civils belges provoquent de nouvelles séparations. Des pères belges sont arrêtés, réquisitionnés ou déportés vers les camps de Mormal. Certains enfants se retrouvent seuls avec leur mère, d’autres sont confiés à des voisins, d’autres encore suivent la route de l’exode sans leurs parents.
Pour les enfants qui restent plusieurs mois dans l’Avesnois, la vie reprend peu à peu : école, jeux, travaux simples. Certains s’intègrent si bien que leurs familles choisissent de rester après la guerre.
L’histoire des enfants réfugiés belges rappelle que l’exode de 1914 n’est pas seulement une affaire de colonnes et de ravitaillement : c’est une histoire de regards, de peurs, de mains tendues, de nuits passées dans des granges, et parfois de séparations irréparables.
Conclusion
L’exode belge de 1914 constitue l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire de l’Avesnois. En quelques semaines, des milliers de civils — familles, enfants, vieillards — traversent ou s’installent dans la région, fuyant les massacres, les incendies et la brutalité de l’invasion allemande. Les habitants de l’Avesnois, eux‑mêmes plongés dans l’incertitude, improvisent un accueil remarquable : écoles ouvertes, granges réquisitionnées, distributions de nourriture, collectes organisées par les curés et les sociétés de secours mutuel.
Cet exode ne se limite pas à un passage. Il transforme la vie locale : les réfugiés travaillent dans les fermes, les ateliers, les filatures, et s’intègrent dans les villages. Quelques familles belges choisissent même de rester définitivement dans l’Avesnois, où leurs descendants vivent encore aujourd’hui.
Mais à partir de 1915, une autre réalité s’impose : celle de l’occupation allemande. La forêt de Mormal devient un centre majeur de travail forcé. Des civils belges réquisitionnés dans les villages occupés, et des otages belges déportés depuis les grandes villes, sont envoyés dans l’Avesnois. Bien que leurs parcours soient différents, ils se retrouvent dans les mêmes camps, soumis aux mêmes violences, aux mêmes privations, au même travail exténuant. Les scieries allemandes, les baraquements forestiers, les casernes réquisitionnées deviennent les lieux d’une captivité méconnue, où des centaines de civils belges — parfois très jeunes, parfois étudiants — meurent de faim, de froid ou de mauvais traitements.
L’histoire de l’exode belge dans l’Avesnois est donc double :
- celle des réfugiés, accueillis par solidarité,
- et celle des civils belges internés, victimes de l’occupation.
Elle est aussi une histoire d’enfants : ceux qui traversent la région en 1914, parfois séparés de leurs parents, parfois recueillis par des habitants, parfois intégrés dans les écoles locales. Leur présence, omniprésente dans les archives, donne à cet exode une dimension profondément humaine.
Longtemps éclipsé par l’exode de 1940, celui de 1914 mérite d’être rappelé. Il témoigne de la fragilité des populations civiles en temps de guerre, mais aussi de la capacité des habitants de l’Avesnois à accueillir, protéger et partager malgré les privations. Redonner vie à cette histoire, c’est rendre hommage à ces familles belges qui, dans la tourmente de l’été 1914, ont trouvé ici un refuge — parfois une nouvelle patrie — et c’est rappeler que la guerre se joue aussi dans les regards des enfants, dans les gestes de solidarité, et dans les traces silencieuses laissées dans les villages.
Bibliographie
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Eloi Lesur, Jolimetz à travers les âges, 2010.
Maurice Gadron, Englefontaine et Hecq sous l’occupation de 1914‑1918, témoignages réunis par Jean‑Claude Gadron, 1986.
Olidat Vaille, Journal du docteur Vaille, dans Englefontaine et Hecq sous l’occupation de 1914‑1918, 1986.
Docteur Eugène Monier, témoignages sur le siège de Maubeuge.
Carnets de Georges Dubut, Maubeuge, 1914‑1918.
Archives
Archives départementales du Pas‑de‑Calais, M 5569 : rapports du préfet au ministre de l’Intérieur, octobre 1914.
Archives municipales de Maubeuge, Avesnes, Fourmies, Le Quesnoy : registres d’aide, listes de réfugiés, correspondances.
Journal de Monsieur le Chanoine Joseph Peter, Curé de Maroilles pendant la Première Guerre Mondiale (1914‑1918).
Library of Congress, photographies de réfugiés belges (1914).
Fonds iconographiques des communes de l’Avesnois.
Sources locales et publications communales
L’tiot bodicien, n°22, octobre‑novembre 2014 (Bousies).
Magazine de la Communauté de Communes du Pays de Mormal et de Maroilles, 2009 (scieries, galocherie).
Jolimetz 1916‑2016 – Commémoration de la Première Guerre mondiale, Commune de Jolimetz.
Histoire de Landrecies des origines à nos jours, abbé Paulin Giloteaux, 1962.