Quand l’Avesnois vivait sous les armées alliées (1814‑1818)

Scène historique : soldats prussiens et russes traversant l’Avesnois, 1814‑1818

Au début du XIXᵉ siècle, l’Avesnois traverse une période singulière, souvent éclipsée par les grands récits napoléoniens. Entre 1814 et 1818, ce territoire frontalier voit passer, s’installer, puis repartir des armées venues de toute l’Europe. Prussiens, Russes, Anglais, Danois, Saxons, Hanovriens : autant de uniformes, de langues et de disciplines qui se croisent dans les rues d’Avesnes, de Landrecies, de Maubeuge et des villages environnants. Ces années ne sont ni une guerre, ni une paix véritable. Elles forment une parenthèse où la vie quotidienne se mêle à la présence militaire, où les habitants doivent composer avec les réquisitions, les fêtes officielles, les tensions, mais aussi les gestes de solidarité inattendus. Redécouvrir cette période, c’est comprendre comment l’Avesnois a vécu au rythme des armées alliées, comment il a traversé les crises, et comment il a reconstruit ses places fortes pour entrer dans la Restauration avec un visage nouveau.

Entre 1814 et 1818, l’Avesnois traverse l’une des périodes les plus singulières de son histoire. À la chute de Napoléon, les armées alliées — prussiennes, russes, anglaises, danoises, saxonnes, hanovriennes — déferlent sur le Nord, transformant le département en véritable zone militaire internationale. Jamais auparavant, et jamais plus tard, la région ne connaîtra une occupation de cette ampleur, menée en temps de paix, sous contrôle diplomatique, et encadrée par des conventions strictes.

Après Waterloo, le traité du 20 novembre 1815 impose à la France une armée d’occupation de 150 000 hommes, chargée de garantir la stabilité du royaume restauré. Le Nord devient le cœur du dispositif : il accueille un tiers des effectifs, soit près de 50 000 soldats, et concentre la moitié des places fortes livrées aux Alliés. Dans cette mosaïque militaire, chaque nation occupe une zone précise :

  • les Prussiens, puis les Russes, dans l’Avesnois ;
  • les Anglais dans le Cambrésis ;
  • les Hollandais dans le Hainaut ;
  • les Danois dans le Douaisis ;
  • les Saxons dans la plaine de Lille ;
  • les Hanovriens dans l’autre partie du Hainaut ;
  • la cavalerie anglaise en Flandre.

Cette répartition fait du département un laboratoire européen, où cohabitent langues, uniformes, religions, usages et disciplines différentes. Mais au‑delà de cette géographie militaire, une réalité s’impose : l’Avesnois est en première ligne.

Traversé par les armées en 1814, ravagé en 1815, occupé par les Russes de 1816 à 1818, le territoire vit au rythme des réquisitions, des casernements, des fêtes officielles, des tensions, mais aussi des reconstructions. Avesnes, Landrecies, Maubeuge, Solre‑le‑Château, Catillon, Englefontaine, Solesmes : autant de communes qui deviennent des points d’appui pour les troupes alliées, et qui voient leur quotidien bouleversé pendant quatre années.

Cette page retrace l’histoire de l’Avesnois sous les armées alliées, depuis les invasions de 1814‑1815 jusqu’à la fin de l’occupation en 1818, en passant par les destructions, la coexistence, les crises de subsistances et la reconstruction des places fortes.

Au début de l’année 1814, l’Avesnois voit surgir sur ses routes les colonnes prussiennes et russes qui marchent vers Paris. Rien ne les arrête. Elles traversent le territoire comme un souffle violent, imposant leur rythme aux bourgs et aux villages. Les habitants, surpris par cette irruption soudaine, doivent loger les soldats, fournir vivres et fourrages, ouvrir leurs granges et leurs maisons. Les autorités locales, débordées, tentent de maintenir un semblant d’ordre dans ce passage fulgurant qui bouleverse la vie quotidienne. Ce premier choc est bref, mais il installe dans l’Avesnois une inquiétude durable : la certitude que la région, frontière avancée du royaume, ne sera pas épargnée par les soubresauts de l’Europe.

L’année suivante, en 1815, le retour des armées alliées est d’une tout autre nature. Après Waterloo, les Prussiens reviennent avec une volonté de revanche. Leur présence n’a plus rien de la traversée rapide de l’année précédente : elle est lourde, insistante, menaçante. Les réquisitions se multiplient, les logements sont imposés, les autorités locales sont sommées d’obéir. Les places fortes de l’Avesnois — Maubeuge, Landrecies, Avesnes — deviennent des enjeux stratégiques. Les Prussiens envisagent même de les miner et de les détruire pour empêcher tout retour offensif français. À Avesnes, le commandant français Wautier doit intervenir avec énergie pour faire suspendre ces travaux qui auraient anéanti la ville.

C’est dans ce climat de tension qu’un événement dramatique marque l’année 1815 : l’explosion du magasin à poudre d’Avesnes. L’accident, survenu dans le contexte du siège et des mouvements de troupes, déchire une partie de la ville. Des maisons s’effondrent, des rues sont éventrées, la population est saisie de panique. L’Avesnois, déjà éprouvé par les passages successifs des armées, se retrouve brutalement meurtri. Cette catastrophe explique en partie l’ampleur des travaux de reconstruction entrepris dès l’année suivante.

Ainsi, entre 1814 et 1815, l’Avesnois n’est pas seulement traversé : il est secoué, bousculé, menacé, parfois détruit. Les habitants vivent dans l’incertitude, les autorités tentent de tenir, les places fortes vacillent. Mais dès 1816, une nouvelle phase commence : l’occupation russe, plus disciplinée, plus stable, qui ouvre paradoxalement la voie à la reconstruction et à la modernisation des fortifications.

Lorsque le traité du 20 novembre 1815 entre en vigueur, l’Avesnois change de visage. Les Prussiens, qui avaient traversé et secoué le territoire en 1814 et 1815, cèdent la place aux Russes. Cette transition marque le début d’une occupation plus stable, plus disciplinée, presque administrative, qui tranche avec les violences et les incertitudes des années précédentes. Le Nord accueille alors près de cinquante mille soldats alliés, mais l’Avesnois devient l’un des secteurs les plus densément occupés. Avesnes, Landrecies, Maubeuge, Solre‑le‑Château, Catillon, Englefontaine, Solesmes : autant de communes où s’installent des régiments venus de Smolensk, de Nerwa, de Nouvelle Ingrie ou d’Apcheronsky. Les cosaques eux‑mêmes patrouillent dans les campagnes, surveillant les routes et les passages.

Contrairement aux Prussiens, les Russes imposent une discipline stricte à leurs hommes. Les autorités militaires veulent éviter les abus, les rixes, les réquisitions sauvages. Les soldats sont regroupés dans des casernements, souvent aménagés à la hâte dans des bâtiments communaux ou dans des maisons réquisitionnées. Cette organisation, encouragée par les généraux russes, protège en partie les habitants des excès que l’on observe ailleurs dans le département. Les rapports entre la population et les troupes reflètent cette volonté de coexistence pacifique. Les officiers russes participent aux fêtes locales, aux cérémonies officielles, aux bals donnés par les municipalités. On les voit à Avesnes, à Landrecies, à Maubeuge, échangeant des toasts avec les notables, assistant aux célébrations de la Saint‑Louis ou aux festivités du mariage du duc de Berry. Dans les villages, la troupe prête parfois main‑forte : on signale des interventions pour éteindre des incendies criminels, des patrouilles de nuit pour contenir le vagabondage né de la crise des subsistances, et même des actes de bravoure, comme le sauvetage d’un enfant tombé dans un étang de l’Avesnois.

Cette proximité donne lieu à des liens inattendus. Plusieurs mariages sont contractés entre soldats russes et habitantes de l’arrondissement, certains célébrés pendant l’occupation, d’autres après le départ des troupes. Mais cette coexistence n’est pas sans tensions. Les réquisitions demeurent lourdes, les charges financières écrasantes, et la disette de 1816 rend la présence des troupes plus difficile à supporter. Les habitants doivent fournir vivres, fourrages, bois, logement, et parfois des suppléments que les soldats réclament malgré les rations officielles. La lassitude s’installe peu à peu. En 1817, les incidents se multiplient : insultes, heurts, provocations, parfois même agressions contre les soldats russes, pourtant mieux perçus que les Prussiens ou les Anglais. Les autorités françaises, soucieuses de maintenir l’ordre, répriment sévèrement les débordements et appellent les maires à la vigilance.

Pourtant, malgré ces tensions, l’occupation russe laisse dans l’Avesnois une impression différente de celle des autres armées alliées. Les habitants retiennent la discipline, la religiosité, la rusticité, parfois la générosité de ces soldats venus de si loin. Et surtout, leur présence, lourde mais stable, permet d’engager un vaste chantier : la reconstruction et la modernisation des places fortes de l’Avesnois, meurtries par les années 1814‑1815.

Lorsque les Russes s’installent dans l’Avesnois à partir de 1816, Avesnes n’est plus seulement une ville occupée : c’est une ville meurtrie. L’explosion du magasin à poudre, survenue l’année précédente, a laissé des traces profondes. Plusieurs rues ont été éventrées, des maisons détruites, des bâtiments militaires gravement endommagés. Les habitants vivent encore au milieu des ruines, et les autorités locales doivent composer avec une place forte affaiblie au moment même où elle devient un point d’appui essentiel pour les troupes alliées.

La présence russe, paradoxalement, crée les conditions d’une reconstruction. Les autorités militaires du tsar, soucieuses de loger correctement leurs hommes et de disposer d’installations sûres, encouragent les travaux. Les ingénieurs français, eux, voient dans cette période une occasion de moderniser une fortification dont l’importance stratégique vient d’être renforcée par un événement majeur : la perte de Philippeville et de Mariembourg, cédées au royaume des Pays‑Bas. Du jour au lendemain, Avesnes se retrouve en première ligne sur une frontière redessinée. La ville doit être prête à jouer un rôle que l’on croyait réservé à d’autres places fortes du Nord.

Les travaux commencent dès 1816 et se poursuivent jusqu’en 1821. Ils sont considérables. Les anciens magasins à poudre, détruits ou fragilisés, sont reconstruits. Les magasins de stockage, indispensables à la logistique militaire, sont rebâtis sur des plans plus sûrs. Le bastion Saint‑Jean, l’un des éléments majeurs de la défense d’Avesnes, est entièrement remis à neuf. Ses anciennes casemates, jugées trop vulnérables, sont obstruées, tandis que de nouveaux espaces protégés sont aménagés pour répondre aux exigences de la fortification moderne.

Près de la Porte de France, symbole de la ville et point de passage stratégique, un demi‑bastion casematé sur deux niveaux est édifié. Cette construction, massive et ingénieuse, témoigne de la volonté de renforcer la défense de la ville face à une frontière devenue plus incertaine. La Porte de France elle‑même est restaurée, consolidée, réhabilitée pour retrouver son rôle de verrou et de façade militaire.

Ces travaux transforment profondément Avesnes. La ville, encore marquée par les destructions de 1815, se reconstruit pierre après pierre, bastion après bastion, sous le regard des troupes russes qui y stationnent. Les habitants voient les ouvriers s’activer, les matériaux affluer, les murs se relever. La présence militaire, lourde mais disciplinée, devient le cadre d’une renaissance architecturale et stratégique.

En quelques années, Avesnes passe du statut de ville meurtrie à celui de place forte modernisée, prête à assumer son rôle dans la défense du royaume restauré. Cette transformation, née dans le contexte paradoxal d’une occupation étrangère, marque durablement l’histoire de la cité et de tout l’Avesnois.

Pendant les années d’occupation, la vie quotidienne dans l’Avesnois se déroule sous le regard constant des troupes russes. Cette présence, massive mais disciplinée, impose un rythme nouveau aux villes et aux villages. Les habitants s’habituent à croiser des uniformes dans les rues, à entendre les ordres donnés en russe, à voir les patrouilles passer au petit matin ou à la tombée du jour. La frontière entre la vie civile et la vie militaire devient floue, et chacun doit composer avec cette cohabitation imposée.

Les rapports entre la population et les soldats reflètent la singularité de cette occupation. Les Russes, soucieux de maintenir une discipline stricte, cherchent à éviter les abus qui ont marqué le passage des Prussiens. Les officiers, souvent cultivés et curieux, n’hésitent pas à se mêler aux notables lors des fêtes locales. À Avesnes, à Landrecies, à Maubeuge, ils assistent aux cérémonies officielles, aux bals donnés par les municipalités, aux célébrations religieuses. On les voit lever leur verre lors des toasts échangés en l’honneur du duc de Berry ou du roi Louis XVIII, participer aux réjouissances de la Saint‑Louis, ou simplement converser avec les habitants dans les salons des familles aisées.

Dans les campagnes, la présence russe prend une autre forme. Les soldats sont logés dans des casernements improvisés, souvent aménagés dans des bâtiments communaux ou dans des maisons réquisitionnées. Les habitants doivent fournir bois, paille, vivres, parfois même des suppléments que les soldats réclament malgré les rations officielles. Les réquisitions demeurent lourdes, mais la discipline imposée par les officiers limite les excès. Il arrive même que la troupe prête main‑forte : des soldats interviennent pour éteindre des incendies criminels, participent à des patrouilles de nuit pour contenir le vagabondage né de la crise des subsistances, ou se distinguent par des actes de bravoure. L’un d’eux sauve un enfant tombé dans un étang de l’Avesnois, un geste qui marque durablement les esprits.

Cette proximité donne parfois naissance à des liens inattendus. Plusieurs mariages sont contractés entre soldats russes et habitantes de l’arrondissement, certains célébrés pendant l’occupation, d’autres après le départ des troupes. Ces unions témoignent d’une forme de familiarité qui s’installe peu à peu, malgré les contraintes et les tensions.

Car la cohabitation n’est pas toujours paisible. La disette de 1816 rend la présence des troupes plus difficile à supporter. Les habitants, déjà éprouvés par les mauvaises récoltes, voient les prix s’envoler et les réquisitions s’alourdir. La lassitude s’installe, et en 1817, les incidents se multiplient : insultes, heurts, provocations, parfois même agressions contre les soldats russes, pourtant mieux perçus que les Prussiens ou les Anglais. Les autorités françaises, soucieuses de maintenir l’ordre, répriment sévèrement les débordements et appellent les maires à la vigilance.

Malgré ces tensions, l’occupation russe laisse dans l’Avesnois une impression singulière. Les habitants retiennent la discipline, la religiosité, la rusticité, parfois la générosité de ces soldats venus de si loin. Ils se souviennent de leurs bains pris en plein hiver, de leur goût pour le genièvre, de leurs chants graves, de leur manière de prier avant les repas. Cette présence, lourde mais stable, devient le cadre d’une vie quotidienne où l’on apprend à composer, à s’adapter, à coexister. Et c’est dans ce contexte paradoxal que l’Avesnois se reconstruit, se modernise, et prépare la fin d’une occupation qui aura profondément marqué son histoire.

L’occupation russe, malgré sa discipline et ses efforts pour maintenir une coexistence pacifique, se déroule dans un contexte économique particulièrement difficile. L’année 1816 est marquée par une mauvaise récolte qui plonge l’Avesnois dans une crise des subsistances. Les marchés se vident, les prix s’envolent, et les habitants, déjà éprouvés par les réquisitions imposées par les troupes, voient leur quotidien devenir plus lourd encore. Dans les villages, les familles doivent choisir entre nourrir leurs enfants ou fournir les vivres exigés par les autorités militaires. Les maires, pris entre les demandes des commissaires des guerres et la détresse de leurs administrés, tentent de négocier, d’apaiser, de répartir les charges. Mais la disette ne laisse guère de marge de manœuvre.

Au printemps 1817, la situation atteint son paroxysme. Les marchés de l’Avesnois connaissent des troubles : des attroupements se forment, des cris s’élèvent, des sacs de farine sont disputés, parfois arrachés. Les habitants ne peuvent ignorer que la présence des troupes contribue au renchérissement des denrées. Les soldats, eux, ne sont pas responsables de la crise, mais leur nombre, leurs besoins, leurs réquisitions accentuent une tension déjà vive. Les autorités françaises redoutent que ces troubles ne dégénèrent. Elles renforcent la surveillance, multiplient les patrouilles, rappellent aux maires leur devoir de vigilance. Les Russes eux‑mêmes, soucieux de maintenir l’ordre, participent à des rondes nocturnes pour prévenir les vols et les violences nés de la misère.

Dans ce climat de pénurie, la lassitude gagne les esprits. Les habitants, qui avaient accueilli les Russes avec une certaine bienveillance en raison de leur discipline, commencent à manifester de l’agacement, parfois de l’hostilité. Les incidents se multiplient : des insultes sont proférées contre des soldats, des heurts éclatent dans les rues, des provocations bonapartistes circulent dans les cabarets. L’Avesnois, réputé pour son patriotisme, devient un terrain fertile pour les rumeurs et les chansons séditieuses venues de Belgique. Les autorités judiciaires doivent intervenir, réprimer, sanctionner, afin d’éviter que ces tensions ne compromettent les négociations en cours pour la libération du territoire.

Malgré ces difficultés, la crise de 1816‑1817 ne brise pas l’Avesnois. Elle révèle au contraire la résilience d’un territoire habitué aux épreuves, capable de traverser les pénuries, les réquisitions et les occupations successives sans perdre son identité. Lorsque les récoltes de 1817 reviennent à la normale, le calme se réinstalle peu à peu. Les tensions s’apaisent, les marchés reprennent vie, et l’horizon s’éclaircit. L’Avesnois peut enfin envisager la fin de l’occupation et le retour à une souveraineté pleine et entière.

Au début de l’année 1818, l’Avesnois vit encore au rythme des troupes russes, mais l’atmosphère a changé. Les tensions de 1817 ont laissé des traces, les habitants sont las, les autorités françaises s’impatientent, et les Alliés eux‑mêmes souhaitent clore une occupation qui pèse sur leurs finances autant que sur celles du royaume. Les négociations engagées depuis plusieurs mois aboutissent enfin : la libération du territoire est proche.

La décision est prise lors de la conférence d’Aix‑la‑Chapelle, en octobre 1818. Les souverains alliés conviennent que l’occupation cessera le 30 novembre, à condition que la France règle le reliquat des indemnités prévues par le traité de 1815. Le gouvernement de Louis XVIII, désireux de tourner la page, mobilise les ressources nécessaires. Les Chambres votent les crédits, les banques de Londres et d’Amsterdam apportent leur concours, et les derniers obstacles diplomatiques sont levés.

Dans l’Avesnois, la nouvelle se répand rapidement. Les maires reçoivent les instructions, les commissaires des guerres organisent les départs, les habitants observent les préparatifs avec un mélange de soulagement et d’appréhension. Les troupes russes, qui avaient pris leurs habitudes dans les villes et les villages, commencent à plier bagage. Les cosaques quittent leurs postes, les régiments d’Apcheronsky, d’Alexiopolsky, de Smolensk et de Nerwa se rassemblent pour la marche vers la frontière. Le départ se fait par étapes. Les Anglais quittent le Nord dès le mois d’octobre, les Saxons et les Danois suivent en novembre, et les Russes ferment la marche. À Avesnes, à Landrecies, à Maubeuge, les habitants voient les colonnes s’ébranler, les chevaux s’aligner, les chariots s’éloigner. Les rues, soudain plus silencieuses, semblent retrouver leur rythme d’autrefois.

La reprise de possession des places fortes se déroule avec solennité. Le duc d’Angoulême, représentant du roi, parcourt la frontière pour marquer officiellement le retour de la souveraineté française. À Maubeuge, à Landrecies, à Avesnes, les cérémonies rassemblent les autorités civiles, les notables, les anciens combattants, les habitants curieux ou émus. Les drapeaux français sont hissés sur les portes, les garnisons nationales reprennent leurs quartiers, et les registres militaires consignent la fin d’une période qui aura profondément marqué le territoire.

Pour l’Avesnois, la fin de l’occupation n’est pas seulement un événement politique : c’est un soulagement matériel, une respiration économique, une transition vers un avenir plus stable. Les réquisitions cessent, les charges financières s’allègent, les marchés retrouvent leur équilibre. Les travaux engagés pendant l’occupation — casernements, fortifications, reconstructions — demeurent, témoignant de ces années où la région a vécu sous le regard des armées alliées.

Lorsque les derniers soldats franchissent la frontière, l’Avesnois retrouve son autonomie, son calme, son horizon. Les habitants referment une parenthèse lourde mais fondatrice, conscients que ces quatre années ont façonné durablement le visage de leur territoire.

Entre 1814 et 1818, l’Avesnois traverse une période qui, sans être la plus connue de son histoire, en est pourtant l’une des plus structurantes. En quatre années, le territoire voit passer les armées prussiennes et russes, subit des réquisitions, des destructions, des tensions, mais aussi des gestes de solidarité inattendus. Il endure une crise des subsistances, des heurts, des inquiétudes, puis retrouve peu à peu son équilibre. Cette succession d’épreuves forge une mémoire particulière, faite de prudence, de résilience et d’une certaine lucidité face aux bouleversements du monde.

L’occupation russe, plus stable et plus disciplinée que les passages prussiens, laisse une empreinte singulière. Les habitants se souviennent de ces soldats venus de si loin, de leurs chants graves, de leurs bains pris en plein hiver, de leur manière de prier avant les repas, de leur goût pour le genièvre, de leur discipline presque austère. Ils se souviennent aussi des fêtes partagées, des toasts échangés, des mariages inattendus, des patrouilles nocturnes, des interventions lors d’incendies. Cette cohabitation, imposée mais souvent pacifique, donne à l’Avesnois une expérience unique : celle d’un territoire où la vie civile et la vie militaire se mêlent, où l’on apprend à composer, à s’adapter, à coexister.

Mais l’héritage le plus visible de ces années reste la transformation des places fortes. Avesnes, meurtrie par l’explosion de 1815, se reconstruit et se modernise. Landrecies et Maubeuge renforcent leurs défenses. Les bastions sont remis à neuf, les casemates obstruées, les magasins reconstruits, les portes restaurées. La perte de Philippeville et de Mariembourg redessine la frontière, et l’Avesnois devient un élément essentiel de la défense du royaume restauré. Ainsi, l’occupation, paradoxalement, contribue à la renaissance architecturale et stratégique du territoire.

Lorsque les derniers soldats franchissent la frontière en novembre 1818, l’Avesnois retrouve son autonomie, son calme, son horizon. Les habitants referment une parenthèse lourde mais fondatrice, conscients que ces années ont façonné durablement le visage de leur région. Ce chapitre de l’histoire locale, longtemps relégué au second plan, mérite d’être redécouvert : il raconte comment un territoire rural, frontalier, souvent discret, a vécu au rythme des armées alliées, a traversé les crises, a reconstruit ses villes, et a su, malgré tout, préserver son identité.

Pendant l’occupation russe, Maubeuge abrita une loge maçonnique tout à fait singulière : Saint‑Georges le Victorieux, composée exclusivement d’officiers du corps russe du comte Vorontsov. Active de mars 1817 à octobre 1818, elle fut la seule loge directement rattachée à une obédience russe ayant jamais travaillé en France. Ses archives ont disparu, mais les sources latérales montrent qu’elle servait de lieu de sociabilité, d’échanges culturels et de rencontres entre officiers russes, maçons belges et quelques maçons français. Cette loge, installée à quelques kilomètres de la frontière belge, témoigne de la vitalité maçonnique de la région et de la dimension culturelle de la présence russe dans l’Avesnois.

Bruchet, Max. L’invasion et l’occupation du département du Nord par les Alliés (1814‑1818). Revue du Nord, t. 24 (1920), p. 261‑299 ; t. 25 (1921), p. 30‑61. Étude fondamentale sur les opérations militaires, les charges financières, la répartition des troupes et les effets de l’occupation dans le Nord.

Ménager, Bernard. « L’occupation du Nord après Waterloo », dans Histoire du Nord et du Pas‑de‑Calais, p. 113‑122. Analyse des relations entre populations et troupes alliées, des comportements, des tensions et des représentations sociales.

Archives départementales du Nord. Séries M, K, R (1814‑1818). Documents administratifs relatifs aux réquisitions, aux casernements, aux travaux de fortification, aux incidents entre habitants et troupes, et aux circulaires préfectorales.

Dinaux, A. « Destruction des places fortes dans le Nord en 1815 », Archives historiques du Nord, 3e série, t. III, p. 308. Étude sur les projets prussiens de démolition des fortifications de Maubeuge, Landrecies et Avesnes.

Robin, Paul. Des occupations militaires en dehors des occupations de guerre. Paris, 1913. Ouvrage de référence sur les occupations militaires du XIXe siècle, incluant des développements sur la période 1815‑1818.

Breuillard, Jean. « La loge militaire russe de Maubeuge (1817‑1818) », Slavica Occitania, n° 24, Toulouse, 2007, p. 307‑342. Étude détaillée sur la loge Saint‑Georges le Victorieux, composée d’officiers du corps d’occupation russe installé à Maubeuge.

Annuaire du département du Nord. Éditions 1816‑1818. Renseignements administratifs, statistiques et notices sur les travaux, les dépenses et les mouvements de troupes.