Dans la page précédente, Regard dans le rétroviseur, le lecteur découvrait l’automobile à travers les yeux d’un mécanicien de village, André Carré, et à travers les souvenirs d’une époque où chaque voiture avait une personnalité, un son, une odeur, une histoire. Cette mémoire intime, familiale et locale ouvre naturellement la voie à une exploration plus large : celle des marques, des modèles et des constructeurs qui ont façonné le paysage automobile de l’Avesnois entre 1920 et 1965.
Car dans ces décennies de profonde transformation, les routes de Sambre‑Avesnois ont vu circuler une diversité de voitures aujourd’hui inimaginable. Aux côtés des géants que sont Citroën, Renault et Peugeot, on croisait encore Rosengart, Delage, Delahaye, Hotchkiss, Panhard, Simca, Ford France, Talbot… autant de noms qui ont disparu ou changé de visage, mais qui ont laissé une empreinte durable dans les garages, les bourgs et les villages de la région.
Cette page propose donc un panorama historique : une traversée des marques françaises présentes dans l’Avesnois, des modèles emblématiques, des constructeurs disparus, des garages de village, des moteurs singuliers, et des voitures qui ont accompagné la vie quotidienne des habitants. Elle complète la mémoire personnelle par une vision plus large, plus structurée, plus territoriale.
Entre 1920 et 1965, l’automobile n’a pas seulement évolué : elle a transformé les paysages, les métiers, les mobilités, les sociabilités. Elle a fait entrer la modernité dans les campagnes, modifié les habitudes, ouvert les horizons. Et dans l’Avesnois, elle a laissé des traces visibles jusque dans les souvenirs des familles, les photos anciennes, les récits des garagistes, et les silhouettes des voitures qui traversaient les villages.
Cette page est donc le second volet d’un diptyque :
après la mémoire, voici l’histoire ; après le garage de Prisches, voici les routes de tout un territoire ; après les anecdotes, voici les marques et les modèles qui ont façonné une époque.
🔧 – L’automobile dans l’Avesnois : routes, garages et premiers moteurs (1920‑1937)
Entre 1920 et 1937, l’automobile reste rare dans l’Avesnois. Les routes sont encore en terre ou pavées, les garages sont peu nombreux, et les mécaniciens apprennent leur métier dans des ateliers modestes, souvent installés dans des granges ou des dépendances.
Au Nouvion en Thiérache, le garage Ismaël ouvre dès 1927. C’est là que le jeune André Carré, futur garagiste de Prisches, apprend la mécanique entre 1937 et 1940. Il y découvre des voitures aujourd’hui disparues, des moteurs simples mais ingénieux, et les premiers défis techniques d’une époque où chaque réparation était un acte de savoir‑faire.
Avant que Citroën, Renault et Peugeot ne dominent les routes, l’Avesnois voyait circuler une étonnante diversité de constructeurs aujourd’hui disparus.
🏛️– Les constructeurs disparus : Rosengart, Delage, Delahaye, Hotchkiss, Facel Vega
Rosengart
Fondée en 1927, Rosengart produit de petites voitures populaires, dérivées de l’Austin Seven. Leur particularité : pas de pompe à eau, pas de pompe à huile. Le refroidissement se fait par thermosiphon, la lubrification par projection d’huile. Plusieurs exemplaires circulent dans l’Avesnois, dont celle d’Alfred Brocheton à Prisches.
Delage
Constructeur de prestige, Delage produit des voitures luxueuses et performantes. La D6, notamment, circule dans la région : André Carré rectifie un jour la culasse d’un modèle appartenant à un notable du Nouvion.
Delahaye
Delahaye fabrique des voitures élégantes, rapides, souvent carrossées par Chapron, Letourneur & Marchand ou Figoni & Falaschi. Le type 135 et le type 148 sont parfois vus dans l’Avesnois.
Hotchkiss
« La voiture du juste milieu » : robuste, bourgeoise, discrète. André Carré évoquait souvent la Hotchkiss Torpédo, probablement une AM2 décapotable.
Facel Vega
Symbole du luxe français des années 1950, la HK 500 fascine les passionnés. Ton père la découvre au Salon de l’Automobile de Paris en 1958 : un V8 Chrysler de 5,9 litres, 361 chevaux, une allure incomparable.
À côté de ces marques prestigieuses, une autre entreprise occupe une place particulière dans l’Avesnois : Panhard, dont les modèles légers et ingénieux séduisent les campagnes.
🚗– Panhard : la marque populaire de l’Avesnois
Panhard, premier constructeur automobile français, produit après‑guerre des voitures légères, économiques, motorisées par des bicylindres à plat refroidis par air.
Les Dyna X, Dyna Z et PL 17 sont fréquentes dans les garages de l’Avesnois. Leur mécanique simple mais efficace séduit les automobilistes ruraux. André Carré en entretient de nombreuses, appréciant leur robustesse et leur originalité.
Mais l’Avesnois voit aussi circuler des voitures plus puissantes, plus américaines dans l’esprit : les Ford françaises.
🛞– Ford France : du V8 Vedette aux Simca‑Ford
Ford assemble des voitures en France dès 1916. Après‑guerre, la Vedette et ses dérivés (Trianon, Versailles, Régence) circulent dans la région. Leur moteur V8 flathead, à soupapes latérales, produit un son reconnaissable entre mille.
Ton père en répare plusieurs, appréciant leur mécanique particulière. En 1954, Ford vend son usine de Poissy à Simca, qui reprend la production.
Simca, justement, va devenir l’un des constructeurs les plus présents dans l’Avesnois.
🔩– Simca : de la Fiat 6CV à l’Aronde P60
Simca naît en 1934 comme filiale de Fiat. Les premières Simca‑Fiat 5 et 6 CV sont visibles dans la région. Après‑guerre, l’Aronde devient un succès majeur : la 9, la 1300, puis la P60.
Simca rachète Ford France en 1954, puis Talbot en 1958. Les moteurs évoluent : vilebrequin à trois paliers, puis à cinq paliers, plus souple et plus fiable. Dans les années 1960, André Carré entretient de nombreuses P60.
Mais dans l’Avesnois, une autre marque occupe une place centrale : Peugeot.
🦁– Peugeot : 201, 202, 203, 403, 404
La 201, produite entre 1929 et 1937, est la première Peugeot à roues avant indépendantes. Les 302, 402 et 202 adoptent le style “paquebot”, très moderne pour l’époque.
Autour de Prisches, plusieurs habitants possèdent une 202. Ton père en a une entre 1946 et 1951. La 203, première Peugeot d’après‑guerre, devient un classique. La 403 inaugure le Diesel français, la 404 adopte le design Pininfarina.
Renault, de son côté, suit une trajectoire différente : moins de modèles, mais une production de masse.
🔧– Renault : Primaquatre, Celtaquatre, Novaquatre, Juvaquatre, 4CV, Dauphine
Renault est le premier constructeur français avant la guerre. Les Primaquatre, Celtaquatre et Novaquatre circulent dans l’Avesnois, dont une utilisée par la gendarmerie de Landrecies.
La Juvaquatre devient ensuite emblématique. La 4CV, dévoilée en 1946, démocratise l’automobile. La Dauphine, la Frégate et la Floride complètent la gamme.
Enfin, impossible de parler de l’Avesnois automobile sans évoquer Citroën, omniprésent dans les garages de la région.
⚙️– Citroën : C4, Rosalie, Traction Avant, 2CV, DS
La C4, produite entre 1928 et 1932, est encore visible après‑guerre. Ton père en transforme plusieurs en tracteurs pour les agriculteurs.
La Rosalie, très présente dans l’Avesnois, est un modèle apprécié pour sa robustesse. La Traction Avant, produite entre 1934 et 1957, est la voiture préférée et il en circule des centaines. La 2CV et la DS, deux extrêmes de la gamme, symbolisent l’après‑guerre : simplicité d’un côté, futurisme de l’autre.
⭐ Conclusion
Entre 1920 et 1965, l’Avesnois a connu une diversité automobile exceptionnelle. Des constructeurs prestigieux aux marques populaires, des moteurs ingénieux aux silhouettes devenues mythiques, des garages de village aux stations‑service naissantes, l’automobile a profondément marqué le territoire.
Cette page complète le récit Regard dans le rétroviseur, en offrant un panorama historique des voitures qui ont circulé dans la région et des constructeurs qui ont façonné une époque aujourd’hui révolue.
À travers ces marques, ces modèles et ces souvenirs, c’est tout un patrimoine mécanique et humain qui renaît : celui des routes de l’Avesnois, des garages de village, et des hommes qui ont fait vivre l’automobile dans nos campagnes.