Introduction générale
Entre le Concile de Trente et la Révolution, l’Avesnois traverse une profonde recomposition de son paysage religieux. Derrière les paroisses que nous connaissons aujourd’hui, derrière les églises qui structurent encore les villages, se cache un monde disparu : celui des chapelles de secours, des succursales, des paroisses émancipées, des communautés en quête d’autonomie, et des conflits de juridiction entre villages, curés, collateurs et abbaye de Liessies.
Dans ce territoire rural, bocager, dispersé, où les hameaux sont parfois éloignés de plusieurs kilomètres du centre paroissial, la question de l’accès au culte devient un enjeu vital. Les habitants réclament un prêtre, une messe régulière, l’administration rapide des sacrements, la possibilité d’être instruits, et surtout les conditions nécessaires à ce que les textes appellent « une bonne mort ». Comme le rappelle une requête de Felleries, l’éloignement expose les fidèles à « grandissimes dangers et inconvénients au détriment de leur conscience et salut » (ADN 9H13).
Mais ces demandes ne sont pas seulement religieuses. Elles sont aussi identitaires. Devenir paroisse, c’est devenir un territoire reconnu, un village autonome, une communauté qui n’est plus sous la tutelle du centre paroissial. C’est affirmer son existence, son unité, sa cohésion. C’est renforcer ce que les archives laissent deviner : un esprit de clocher déjà très fort dans l’Avesnois moderne.
Entre 1569 et 1731, cinq villages du décanat d’Avesnes obtiennent leur érection en paroisse : Flaumont, Felleries, Féron, Cartignies et Sars‑Poteries. D’autres, comme Larouillies, Papleux ou Beugnies, restent succursales, parfois faute de moyens, parfois faute de motivation, parfois parce qu’un vicaire suffit à apaiser les revendications.
Au cœur de ces transformations, l’abbaye de Liessies joue un rôle majeur. Collateur de vingt‑et‑une paroisses, elle doit arbitrer, financer, céder des dîmes, entretenir des chœurs, et parfois s’opposer — comme elle le fera à Cartignies, dans un conflit qui durera plus de soixante ans.
Cette page propose de retracer cette histoire oubliée, de comprendre les motivations des communautés, d’examiner les enjeux financiers, d’analyser les résistances, et de suivre, à travers les archives, la lente naissance — ou renaissance — des paroisses de l’Avesnois.
C’est une plongée dans un monde disparu, mais essentiel pour comprendre l’identité religieuse et territoriale de l’Avesnois.
I — Contexte général : un territoire religieux en recomposition (1569–1731)
1. Le choc du Concile de Trente : un nouveau cadre pour les paroisses
Au lendemain du Concile de Trente (1545–1563), l’Église catholique impose une réforme profonde de son organisation. Le curé doit désormais :
- résider dans sa paroisse,
- instruire les fidèles,
- administrer les sacrements sans délai,
- lutter contre l’ignorance religieuse,
- encadrer les pratiques locales.
Cette réforme tridentine vise à resserrer le maillage paroissial, à mieux contrôler les communautés, et à garantir une vie chrétienne régulière jusque dans les villages les plus isolés.
Dans l’Avesnois, territoire rural, bocager, dispersé, cette réforme se heurte à une réalité simple : les habitants vivent loin de leur église paroissiale. Les chemins sont mauvais, les bois épais, les rivières débordent, et l’hiver rend les déplacements difficiles.
Les succursales — ces villages dotés d’une chapelle de secours — deviennent alors des lieux essentiels pour maintenir une vie religieuse régulière.
2. L’Avesnois : un territoire dispersé, difficile à desservir
Le décanat d’Avesnes couvre un espace où les villages sont souvent éloignés de plusieurs kilomètres les uns des autres. Les hameaux sont nombreux, les reliefs accidentés, les rivières capricieuses.
Les habitants de Felleries le disent clairement :
« grande distance et chemin assez difficille principallement en hyver » (ADN 9H13)
Ce constat est le même à Féron, Cartignies, Sars‑Poteries, Flaumont, et dans la plupart des villages secourus.
Dans ces conditions, se rendre à la messe dominicale ou obtenir rapidement les sacrements devient un enjeu vital. La distance n’est pas un simple inconfort : elle menace le salut des âmes, comme le rappellent les requêtes :
« plusieurs personnes pressées de maladies violentes ou mort soudaine pouvoient tomber en grandissimes dangers… » (Felleries, ADN 9H13)
La réforme tridentine exige un curé présent, mais le territoire rend cette présence difficile.
3. Le décanat d’Avesnes : un maillage religieux complexe
Entre 1613 et 1664, l’abbaye de Liessies détient la collation — le droit de nommer le curé — de 21 paroisses du décanat d’Avesnes.
Parmi elles, 11 possèdent une succursale, c’est‑à‑dire un village doté d’une chapelle de secours.
Ces chapelles ne sont pas des édifices votifs ou des oratoires privés : ce sont des structures paroissiales, dépendantes d’une paroisse mère.
Elles permettent :
- d’assister à la messe,
- d’entendre la prédication,
- de maintenir une vie religieuse locale.
Mais elles ne peuvent pas :
- baptiser,
- enterrer,
- administrer les sacrements majeurs.
Elles sont donc insuffisantes pour des communautés en pleine croissance démographique.
4. Des communautés qui revendiquent leur autonomie
À partir de la fin du XVIe siècle, plusieurs villages secourus commencent à demander leur érection en paroisse. Les motivations sont toujours les mêmes :
- distance excessive,
- obstacles naturels,
- croissance démographique,
- ignorance religieuse,
- danger de mourir sans sacrements,
- désir d’un prêtre résident,
- affirmation identitaire.
Les habitants de Cartignies le disent avec force :
« Les habitans de Cartignies ignorent ce qu’il faut pour le salut de leurs ames… » (ADN 9H688)
Et ceux de Féron :
« un pasteur seul ne nous peult suffisamment pourvoir… » (ADN 9H712)
Ces demandes ne sont pas seulement religieuses :
- 👉 elles expriment une volonté d’émancipation,
- 👉 une affirmation territoriale,
- 👉 une identité villageoise forte.
Devenir paroisse, c’est devenir un village reconnu, avec son territoire, son curé, son autonomie.
5. Une recomposition progressive du paysage paroissial
Entre 1609 et 1751, cinq succursales obtiennent leur érection en paroisse :
- Flaumont (1609)
- Felleries (1613)
- Féron (1662)
- Cartignies (1725)
- Sars‑Poteries (1751)
D’autres restent succursales, parfois faute de moyens, parfois faute de motivation, parfois parce qu’un vicaire suffit à calmer les revendications.
Cette recomposition n’est pas linéaire :
- 👉 elle dépend des communautés,
- 👉 des collateurs,
- 👉 des finances,
- 👉 des dîmes,
- 👉 des décisions de l’Officialité,
- 👉 et parfois… de l’opiniâtreté des habitants.
Conclusion du chapitre I
Entre Trente et la Révolution, l’Avesnois n’est pas un territoire figé : c’est un espace en mouvement, où les villages cherchent à se rapprocher du culte, à se protéger, à s’instruire, à exister.
Les chapelles de secours, les succursales et les démembrements paroissiaux sont les témoins d’une histoire religieuse vivante, conflictuelle, identitaire, qui a façonné le paysage paroissial que nous connaissons aujourd’hui.
Après avoir compris le contexte religieux et territorial de l’Avesnois, il faut maintenant entrer dans le cœur du sujet : les chapelles de secours, ces édifices modestes mais essentiels qui structurent la vie religieuse des villages.
II — Les chapelles de secours : naissance, rôle et revendications identitaires
1. Définition : un édifice modeste, mais un enjeu majeur
Dans l’Avesnois des XVIe–XVIIIe siècles, la chapelle de secours n’est pas une chapelle votive ni un oratoire privé. C’est une structure paroissiale, reconnue par le droit canon, mais dépendante d’une paroisse mère.
Furetière la définit ainsi :
« une petite Eglise qui n’est ni Paroisse, ni Prieuré — bastie pour recevoir une partie des paroissiens d’une Paroisse » (Dictionnaire de Furetière, XVIIᵉ siècle)
Elle permet :
- d’assister à la messe,
- d’entendre la prédication,
- de maintenir une vie religieuse locale.
Mais elle ne peut pas :
- baptiser,
- enterrer,
- administrer les sacrements majeurs.
Le village secouru forme alors une succursale, une circonscription ecclésiastique qui aspire souvent à devenir une paroisse à part entière.
2. Pourquoi les habitants réclament-ils une chapelle de secours ?
Les motivations sont constantes dans toutes les requêtes conservées aux Archives départementales du Nord. Elles relèvent à la fois :
- du besoin religieux,
- de la sécurité spirituelle,
- de la vie communautaire,
- et de l’identité villageoise.
a) La distance : l’argument universel
Dans tous les villages secourus, l’éloignement est vécu comme un danger. Les habitants de Felleries écrivent :
« grande distance et chemin assez difficille principallement en hyver… » (ADN 9H13)
Ce constat revient à Féron, Cartignies, Sars‑Poteries, Flaumont, et dans la plupart des succursales.
La distance empêche :
- d’assister à la messe,
- de recevoir les sacrements à temps,
- de préparer une « bonne mort », essentielle dans la spiritualité tridentine.
b) Les obstacles naturels : bois, rivières, inondations
Les bois de Glageon, les rivières de Cartignies, les chemins de Ramousies rendent les déplacements dangereux.
À Cartignies :
« une rivière entre deux inondé, souvent nullement traversable » (ADN 9H688)
c) La croissance démographique
Les villages du décanat d’Avesnes connaissent une forte augmentation de population. À Cartignies, on compte :
« treize à quatorze cens communians… » (ADN 9H688)
À Sars‑Poteries :
« près de 400 communians » (ADN 9H753)
Cette croissance rend la desserte paroissiale insuffisante.
d) L’instruction religieuse : lutter contre l’ignorance
Les archives sont explicites : l’ignorance religieuse est perçue comme un danger moral et spirituel.
À Cartignies :
« Les habitans de Cartignies ignorent ce qu’il faut pour le salut de leurs ames… » (ADN 9H688)
L’absence d’un prêtre résident favorise :
- les erreurs,
- les superstitions,
- les hérésies,
- les « vies demy brutales », selon les termes des requêtes.
e) Le salut des âmes : l’argument décisif
Les habitants craignent de mourir sans sacrements. À Sars‑Poteries :
« plusieurs personnes mortes sans sacremens et enfans sans baptêmes » (ADN 9H753)
C’est l’argument le plus fort, celui qui mobilise l’Ordinaire et justifie les démembrements.
3. Les chapelles de secours comme affirmation identitaire
Les motivations religieuses ne sont qu’une partie de l’équation. Les demandes d’érection en paroisse expriment aussi une revendication identitaire.
Devenir paroisse, c’est :
- devenir un territoire reconnu,
- affirmer son autonomie,
- ne plus dépendre du village centre,
- renforcer l’esprit de clocher,
- obtenir un curé « à soi »,
- exister dans le paysage ecclésiastique.
Les archives montrent que les villages les plus motivés sont ceux qui :
- ont une forte cohésion communautaire,
- possèdent une histoire ancienne,
- ont déjà eu un statut paroissial,
- ou sont très peuplés.
C’est le cas de Cartignies, Féron, Sars‑Poteries, Felleries, Flaumont.
À l’inverse, les succursales qui restent dépendantes — Larouillies, Papleux, Beugnies, Ohain — semblent moins animées par cette volonté d’émancipation.
4. Une structure provisoire qui devient souvent définitive
Dans de nombreux cas, la chapelle de secours devient progressivement une paroisse « de fait » :
- le curé y célèbre régulièrement,
- les habitants entretiennent l’édifice,
- les sacrements y sont administrés en urgence,
- un vicaire finit par y résider.
Cette évolution lente prépare le démembrement officiel.
Conclusion du chapitre II
Les chapelles de secours sont bien plus que de simples lieux de culte secondaires. Elles sont :
- des réponses pratiques aux contraintes du territoire,
- des espaces de cohésion communautaire,
- des foyers d’identité villageoise,
- des points de tension entre paroisses mères et villages secourus,
- des premiers jalons vers l’autonomie paroissiale.
Elles constituent la base de la recomposition religieuse de l’Avesnois entre 1569 et 1731.
Une fois définies et replacées dans leur rôle quotidien, les chapelles de secours révèlent une question plus profonde : les demandes d’érection en paroisse relèvent‑elles d’une réforme tridentine ou d’un retour à des pratiques médiévales ?
III — Démembrements paroissiaux : réforme tridentine ou retour aux pratiques médiévales ?
1. La lecture classique : une conséquence directe du Concile de Trente
Dans l’historiographie traditionnelle, les démembrements paroissiaux du XVIIᵉ siècle sont souvent présentés comme une conséquence logique de la réforme tridentine. Le Concile de Trente impose :
- un curé résident,
- une instruction régulière des fidèles,
- une administration rapide des sacrements,
- un contrôle accru des pratiques religieuses.
Pour répondre à ces exigences, les évêques encouragent la création de paroisses « viables », capables d’assurer une vie chrétienne complète. Dans cette perspective, les chapelles de secours apparaissent comme des structures transitoires, destinées à devenir des paroisses dès que les conditions matérielles le permettent.
Cette lecture explique une partie des démembrements… mais elle ne suffit pas.
2. Une autre lecture : le retour à des pratiques médiévales
Les archives du décanat d’Avesnes montrent une réalité plus complexe. Dans plusieurs villages, les habitants ne demandent pas une innovation tridentine :
- 👉 ils demandent le retour à une situation ancienne.
Les cas de Cartignies, Féron et Sars‑Poteries sont révélateurs.
Les documents évoquent :
« la dite église est accompagnée de clocher… sacristie… argenteries… ustensils nécessaires pour faire le service paroissial » (Cartignies, ADN 9H13)
Ces éléments désignent clairement une ancienne église paroissiale, dotée de fonts baptismaux et d’un cimetière. Jean Heuclin le confirme : Cartignies serait l’une des plus anciennes paroisses de la région, dédiée à Notre‑Seigneur‑Jésus‑Christ.
De même, pour Féron :
« la cure de Féron existoit bien longtemps avant 1666… » (ADN 9H713)
Et pour Sars‑Poteries :
« n’a cessé d’avoir son propre pasteur qu’à cause des malheurs de la guerre » (ADN 9H753)
Ces villages n’aspirent donc pas à une nouveauté tridentine :
- 👉 ils revendiquent une restauration,
- 👉 un retour à leur statut originel,
- 👉 une réparation d’une perte médiévale.
3. Une réalité hybride : réforme tridentine + mémoire médiévale
Les démembrements paroissiaux de l’Avesnois ne relèvent ni exclusivement de Trente, ni exclusivement d’un retour au Moyen Âge. Ils sont le produit d’une double dynamique :
a) Une dynamique institutionnelle (Trente)
- volonté de rationaliser le maillage paroissial,
- lutte contre l’ignorance religieuse,
- nécessité d’un curé résident,
- contrôle accru des évêques.
b) Une dynamique communautaire (mémoire médiévale)
- villages ayant perdu leur statut paroissial aux XIVᵉ–XVᵉ siècles,
- communautés cherchant à retrouver leur autonomie,
- anciennes églises encore visibles ou attestées,
- conscience d’un passé paroissial prestigieux.
Les habitants de Cartignies, Féron ou Sars‑Poteries ne demandent pas seulement un prêtre :
- 👉 ils demandent la reconnaissance d’une identité ancienne,
- 👉 la restauration d’un territoire religieux perdu,
- 👉 la réparation d’une injustice historique.
4. Les démembrements : un processus long, complexe et négocié
Contrairement à l’image d’une réforme imposée d’en haut, les démembrements sont le résultat de négociations longues, parfois conflictuelles, entre :
- les communautés villageoises,
- les paroisses mères,
- l’abbaye de Liessies (collateur),
- l’Ordinaire (évêque de Cambrai),
- l’Officialité (tribunal ecclésiastique).
Les archives montrent que :
- certaines demandes aboutissent rapidement (Flaumont, Felleries),
- d’autres prennent des décennies (Cartignies : 60 ans),
- certaines échouent (Waudrechies, Willies),
- certaines sont relancées plusieurs fois (Féron : 1627 puis 1662).
Le démembrement n’est jamais automatique :
- 👉 il dépend des finances,
- 👉 des dîmes,
- 👉 des motivations identitaires,
- 👉 de la pression communautaire,
- 👉 et parfois… de la jurisprudence.
5. Les succursales qui ne deviennent pas paroisses : un choix ou une résignation ?
Six succursales du décanat d’Avesnes ne seront jamais érigées en paroisse :
- Waudrechies,
- Larouillies,
- Eclaibes,
- Papleux,
- Beugnies,
- Ohain.
Pourquoi ?
Les archives suggèrent plusieurs pistes :
a) Une motivation identitaire moins forte
Ces villages semblent moins animés par une volonté d’émancipation.
b) La présence d’un vicaire
À Larouillies (XVIIᵉ siècle) et à Ohain (1719), la nomination d’un vicaire apaise les revendications.
c) Des moyens financiers insuffisants
La dotation d’une cure est coûteuse :
- logement du curé,
- entretien du chœur,
- abandon des dîmes,
- portion congrue.
d) Une population plus faible
Moins de communiants = moins de pression.
Ces villages restent donc dans une situation intermédiaire :
- 👉 ni paroisses,
- 👉 ni simples hameaux,
- 👉 mais succursales durables.
Conclusion du chapitre III
Les démembrements paroissiaux de l’Avesnois ne sont pas de simples applications de la réforme tridentine. Ils sont le résultat d’une histoire longue, où se mêlent :
- les exigences de l’Église réformée,
- les contraintes du territoire,
- les mémoires médiévales,
- les identités villageoises,
- les enjeux financiers,
- et la ténacité des communautés.
Ils révèlent un Avesnois actif, négociateur, attaché à ses territoires, et profondément marqué par une tradition paroissiale ancienne.
Cette tension entre modernité tridentine et mémoire médiévale ne suffit pas à expliquer les trajectoires des succursales. Pour comprendre leurs évolutions, il faut analyser les inerties, les obstacles financiers et les conflits qui freinent ou accélèrent les démembrements.
IV — Succursales et inerties : finances, conflits et évolutions de fait
1. Les obstacles financiers : une condition décisive du démembrement
Derrière chaque demande d’érection en paroisse se cache une question centrale :
- 👉 qui paiera le curé ?
La réforme tridentine exige un prêtre résident, mais un prêtre résident implique :
- un logement,
- une dotation,
- une portion congrue,
- l’entretien du chœur,
- parfois l’abandon des dîmes par le collateur.
Les archives le rappellent clairement :
« La dotation ou fondation du secours érigé en paroisse est une condition sine qua non du démembrement. » (ADN 9H714)
Dans la plupart des cas, la communauté villageoise accepte de financer :
- les émoluments du curé,
- l’entretien de l’église,
- les réparations du chœur,
- les charges matérielles de la cure.
L’abbaye de Liessies participe parfois :
- en cédant les grosses ou menues dîmes (Féron),
- en accordant une rente,
- en diminuant la dîme (Cartignies).
Mais ces concessions ont un coût pour le monastère, qui doit renoncer à une partie de ses revenus.
2. L’inertie des succursales : quand le provisoire devient définitif
Certaines succursales ne deviennent jamais paroisses, non par manque de besoin, mais par inertie institutionnelle.
Les archives montrent que :
- un vicaire est parfois nommé pour soulager le curé (Larouillies, Ohain),
- les habitants entretiennent eux‑mêmes le chœur,
- les sacrements sont administrés en urgence,
- la chapelle de secours fonctionne « comme une paroisse »,
- mais sans reconnaissance officielle.
Ces villages vivent dans une situation intermédiaire :
- 👉 ni paroisse, ni simple hameau,
- 👉 mais succursale durable,
- 👉 avec une autonomie limitée.
Cette inertie s’explique par :
- des moyens financiers insuffisants,
- une motivation identitaire moins forte,
- l’absence de conflit majeur avec la paroisse mère,
- la présence d’un vicaire qui apaise les revendications.
3. Les enjeux des dîmes : le cœur des tensions
Les dîmes sont au centre de toutes les négociations.
Elles déterminent :
- la dotation du curé,
- les revenus du collateur,
- les charges de la paroisse mère,
- les capacités financières du village.
Dans plusieurs cas, l’abbaye de Liessies abandonne ses dîmes pour permettre le démembrement :
- Féron,
- Felleries,
- Flaumont,
- Sars‑Poteries.
Mais dans d’autres cas, elle refuse, comme à Cartignies, où elle craint que :
- les habitants ne paient pas correctement,
- le curé ne soit pas suffisamment pourvu,
- la charge du chœur ne soit pas assumée,
- les revenus du village — étendu et boisé — ne soient perdus.
Les moines écrivent :
« qu’ilz le payeront fort mal… qu’ilz refusoient presqu’entièrement de payer la menue disme… » (ADN 9H688)
La dîme devient alors un instrument de pouvoir, un levier de négociation, et parfois un motif d’opposition.
4. La portion congrue : un système en tension
La portion congrue — la part des dîmes destinée au curé — est un sujet de conflits récurrents.
Les curés réclament souvent :
- une augmentation,
- une meilleure dotation,
- une compensation pour les charges du ministère.
La jurisprudence leur donne raison :
« selon les ordonnances et la jurisprudence » (ADN 9H715)
Le monde séculier (tribunaux, évêques, curés) se ligue alors contre les bénédictins de Liessies, jugés trop riches et trop réticents à financer les cures.
Cette pression juridique contribue à :
- accélérer certains démembrements,
- fragiliser le collateur,
- renforcer les revendications des villages.
5. Les conséquences matérielles : le chœur, un enjeu souvent oublié
L’entretien du chœur est un élément essentiel du démembrement.
- Dans les paroisses mères, l’abbaye doit financer le chœur.
- Dans les succursales, ce sont les villageois qui doivent l’entretenir.
À Cartignies, l’abbaye consent à diminuer la grosse dîme de moitié pour compenser cette charge :
« veu leur obligation d’entretenir et réédifier le chœur » (ADN 9H688)
Mais cette concession ne suffit pas à apaiser les tensions.
Le chœur devient un symbole :
- 👉 de l’autonomie paroissiale,
- 👉 de la charge financière,
- 👉 de la responsabilité communautaire.
6. Une évolution de fait : quand la pratique précède le droit
Dans plusieurs villages, la situation évolue avant même la décision officielle :
- le curé célèbre régulièrement,
- un vicaire réside,
- les habitants financent les travaux,
- les sacrements sont administrés localement,
- la chapelle de secours devient une paroisse « de facto ».
Cette évolution prépare le démembrement, parfois sur plusieurs décennies.
Elle montre que :
- 👉 la vie religieuse précède la reconnaissance juridique,
- 👉 la communauté façonne sa paroisse avant que l’Église ne l’entérine.
Conclusion du chapitre IV
Les succursales de l’Avesnois ne sont pas des structures passives. Elles sont des lieux de négociation, de tension, d’autonomie progressive.
Leur inertie ou leur évolution dépend :
- des finances,
- des dîmes,
- de la portion congrue,
- de l’entretien du chœur,
- de la présence d’un vicaire,
- de la motivation identitaire,
- de la pression communautaire.
Elles révèlent un Avesnois actif, organisé, attaché à ses territoires, et capable de transformer une chapelle de secours en paroisse par la seule force de sa cohésion.
Mais derrière ces inerties se cache un acteur décisif : le collateur. C’est lui qui nomme le curé, c’est lui qui détient les dîmes, et c’est souvent lui qui décide du destin paroissial d’un village.
V — Collateurs réguliers et séculiers : un enjeu de pouvoir au cœur des paroisses
1. Qui détient le pouvoir de nommer le curé ?
Dans l’Avesnois des XVIᵉ–XVIIIᵉ siècles, la question de la nomination du curé n’est jamais anodine. Elle détermine :
- l’identité religieuse du village,
- son autonomie,
- ses revenus,
- ses relations avec les autorités ecclésiastiques.
Deux types de collateurs se partagent ce pouvoir :
a) Les collateurs réguliers
Ce sont les institutions religieuses :
- abbayes,
- prieurés,
- chapitres.
Dans le décanat d’Avesnes, l’acteur majeur est l’abbaye de Liessies, qui détient la collation de 21 paroisses entre 1613 et 1664.
b) Les collateurs séculiers
Ce sont les autorités non religieuses :
- seigneurs locaux,
- institutions laïques,
- parfois l’évêque lui‑même.
Ces collateurs séculiers défendent leurs droits avec vigueur, surtout lorsque les revenus des dîmes sont en jeu.
2. Les conflits de nomination : un théâtre de rivalités
La nomination du curé est un enjeu de pouvoir. Elle oppose :
- les villages,
- les paroisses mères,
- les collateurs réguliers,
- les collateurs séculiers,
- l’Ordinaire (évêque de Cambrai),
- l’Officialité (tribunal ecclésiastique).
Chaque acteur a ses intérêts :
a) Les villages secourus
Ils veulent un curé résident, un pasteur qui :
- les instruit,
- les visite,
- les secourt,
- les accompagne dans les sacrements.
Ils refusent les prêtres « amovibles », jugés trop éloignés, trop occupés, ou trop peu attachés à la communauté.
À Cartignies, les habitants écrivent :
« un ecclésiastique amovible n’a pas le soin et l’affection pour les habitans du lieu telle qu’auroit un pasteur titulaire » (ADN 9H13)
b) Les paroisses mères
Elles craignent :
- la perte de prestige,
- la perte de revenus,
- la diminution de leur territoire.
c) L’abbaye de Liessies
Elle défend :
- ses dîmes,
- ses droits de collation,
- son influence sur le territoire.
Elle peut soutenir un démembrement… ou s’y opposer, comme à Cartignies.
d) L’évêque de Cambrai
Il arbitre, mais il doit :
- respecter les droits des collateurs,
- garantir la vie religieuse,
- éviter les conflits ouverts.
e) L’Officialité
Elle tranche les litiges, parfois contre l’abbaye, comme dans le cas de Cartignies.
3. Le rôle ambigu de l’abbaye de Liessies
L’abbaye de Liessies est au centre de toutes les décisions. Elle peut :
- soutenir un démembrement (Flaumont, Felleries, Féron, Sars‑Poteries),
- céder des dîmes,
- accorder une rente,
- diminuer la grosse dîme,
- accepter la nomination d’un curé résident.
Mais elle peut aussi s’opposer, comme à Cartignies, où elle refuse :
- d’abandonner la dîme,
- de financer la cure,
- de reconnaître l’autonomie du village.
Les habitants dénoncent alors :
« la soif des Abbé et Religieux de Liessies, elle est toute terrestre… » (ADN 9H688)
Cette phrase est exceptionnelle :
- 👉 elle montre que les villages n’hésitent pas à accuser le collateur de défendre ses intérêts matériels au détriment du salut des âmes.
4. Les collateurs séculiers : un contre‑pouvoir discret mais réel
Les collateurs séculiers interviennent moins souvent dans les archives du décanat d’Avesnes, mais leur rôle est réel.
Ils peuvent :
- soutenir une demande d’érection,
- s’opposer à un démembrement,
- défendre leurs droits de nomination,
- contester les décisions de l’abbaye.
Le monde séculier joue aussi un rôle dans la jurisprudence : les tribunaux laïcs soutiennent souvent les curés contre les abbayes, notamment pour l’augmentation de la portion congrue.
5. La jurisprudence : un outil contre les collateurs réguliers
Les curés, soutenus par les tribunaux, obtiennent parfois :
- une augmentation de leur portion congrue,
- une meilleure dotation,
- une compensation financière.
Les archives le montrent :
« selon les ordonnances et la jurisprudence » (ADN 9H715)
Cette jurisprudence reflète :
- l’esprit du monde parlementaire,
- une volonté de limiter le pouvoir des abbayes,
- une défense du clergé séculier.
Elle contribue à affaiblir les collateurs réguliers, et donc à faciliter certains démembrements.
6. Les collateurs, révélateurs des identités locales
La nomination du curé n’est pas seulement une question administrative. Elle révèle :
- les ambitions des villages,
- les tensions entre communautés,
- les rivalités entre institutions,
- les enjeux financiers,
- les mémoires paroissiales anciennes.
Dans l’Avesnois, la question du collateur est un miroir des identités locales :
- 👉 un village qui veut son curé veut son autonomie,
- 👉 un collateur qui refuse défend son pouvoir,
- 👉 un évêque qui arbitre cherche l’équilibre,
- 👉 un tribunal qui tranche impose une vision séculière de la justice.
Conclusion du chapitre V
Les collateurs réguliers et séculiers jouent un rôle central dans la recomposition paroissiale de l’Avesnois. Leur pouvoir de nomination est :
- un enjeu religieux,
- un enjeu financier,
- un enjeu politique,
- un enjeu identitaire.
Les conflits autour de ce pouvoir montrent que les paroisses ne sont pas des structures figées : elles sont le résultat de négociations complexes, où chaque acteur défend ses intérêts, ses droits, et sa vision du territoire.
Ces enjeux de pouvoir prennent toute leur ampleur dans un cas emblématique : Cartignies. Une communauté qui, pendant soixante ans, se bat pour obtenir — ou plutôt retrouver — son autonomie paroissiale.
VI — Cartignies : une paroisse conquise (1609–1725)
Une communauté qui se bat pendant soixante ans pour retrouver son autonomie religieuse.
1. Une succursale ancienne, très peuplée, et difficile à desservir
Au XVIIᵉ siècle, Cartignies n’est pas un simple hameau : c’est un vaste village, composé de treize hameaux et de près de deux cents maisons. Les habitants sont nombreux — « treize à quatorze cens communians » selon les archives — et dispersés sur un territoire où les chemins sont mauvais et les rivières capricieuses.
La desserte paroissiale est assurée par le curé de Boulogne‑sur‑Helpe, distant d’une lieue. Mais les habitants décrivent une réalité beaucoup plus rude :
« une rivière entre deux inondé, souvent nullement traversable » (ADN 9H688)
En hiver, le curé ne peut parfois pas venir « au danger de sa vie ». En été, les débordements des eaux isolent le village pendant des semaines.
Cartignies est donc une succursale… mais une succursale mal desservie, isolée, trop peuplée, et en quête d’un pasteur résident.
2. Des motivations religieuses fortes : instruction, sacrements, salut des âmes
Comme dans les autres villages secourus, les habitants de Cartignies invoquent les trois arguments majeurs des demandes d’érection :
- 👉 la distance,
- 👉 l’instruction religieuse,
- 👉 le salut des âmes.
Les archives sont d’une intensité rare. Elles décrivent une communauté inquiète, consciente de son ignorance religieuse, et désireuse d’être instruite :
« Les habitans de Cartignies ignorent ce qu’il faut pour le salut de leurs ames… » (ADN 9H688)
Le curé de Boulogne, malgré son zèle, ne peut les instruire correctement :
« il a le chagrin d’estre quelquefois des hyvers entiers sans pouvoir avoir l’œil sur le troupeau » (ADN 9H688)
Les habitants craignent de mourir sans sacrements, comme à Sars‑Poteries ou Felleries. Ils demandent un prêtre résident pour préparer « une bonne mort », selon la spiritualité tridentine.
3. Des revendications identitaires puissantes : devenir une paroisse, c’est exister
À Cartignies, la demande d’érection n’est pas seulement religieuse. Elle est identitaire.
Devenir paroisse, c’est :
- ne plus dépendre de Boulogne,
- affirmer son territoire,
- obtenir un curé « à soi »,
- renforcer l’esprit de clocher,
- retrouver un statut ancien.
Les habitants le disent avec force :
« un ecclésiastique amovible n’a pas le soin et l’affection pour les habitans du lieu telle qu’auroit un pasteur titulaire » (ADN 9H13)
Ils veulent un pasteur qui les considère comme ses ouailles, non comme une annexe lointaine.
4. Une opposition unique : pourquoi Liessies refuse‑t‑elle Cartignies ?
L’abbaye de Liessies accepte les démembrements de Flaumont, Felleries, Féron et Sars‑Poteries. Mais elle refuse celui de Cartignies — et c’est le seul cas.
Pourquoi ?
Les archives révèlent plusieurs raisons :
a) La question des dîmes
Les habitants proposent d’« establir un curé sur la disme », mais l’abbaye répond :
« qu’ilz le payeront fort mal… qu’ilz refusoient presqu’entièrement de payer la menue disme » (ADN 9H688)
b) La charge du chœur
Les habitants doivent entretenir le chœur de l’église. Liessies a déjà consenti à diminuer la grosse dîme de moitié pour compenser cette charge.
c) L’importance du territoire
Cartignies est un village étendu, boisé, riche en ressources. Abandonner la dîme serait une perte considérable.
d) La crainte d’un curé mal pourvu
Si les habitants ne financent pas correctement la cure, le curé pourrait se retourner contre l’abbaye.
Les habitants dénoncent alors la motivation de Liessies :
« la soif des Abbé et Religieux de Liessies, elle est toute terrestre… » (ADN 9H688)
Cette phrase est exceptionnelle : elle montre un conflit ouvert entre communauté et collateur.
5. Les procédures devant l’Officialité : soixante ans de combats
La demande d’érection est déposée en 1664. Elle est refusée. Les habitants reviennent à la charge en 1672, 1673, 1698, puis en 1718–1719.
L’Officialité rend plusieurs sentences :
- 1668 : établissement d’un chapelain non amovible.
- 1671 : confirmation du chapelain, mais interdiction de poursuivre l’érection.
- 1698 : refus de Fénelon.
- 1718–1719 : nouvelle requête, plus structurée, plus argumentée.
Les habitants ne renoncent jamais. Ils écrivent des mémoires, sollicitent l’évêque, mobilisent le vicariat, et s’appuient sur la jurisprudence favorable aux curés.
6. Le démembrement imposé en 1725 : la victoire des Castriciniens
Après soixante ans de procédures, l’Officialité tranche le 11 juin 1725 :
« les alimens et logement du curé de Cartignies seront pris et levez sur les dismes, biens et autrement » (ADN 9H13)
Le démembrement est imposé à l’abbaye. Liessies doit :
- financer le curé,
- maintenir le vicaire,
- conserver la charge du chœur.
L’abbaye a tout perdu :
- 👉 elle garde la dîme, mais doit financer deux ecclésiastiques.
Cartignies devient enfin une paroisse à part entière.
7. Cartignies : une paroisse retrouvée
Les archives laissent penser que Cartignies fut autrefois une paroisse médiévale, avant de perdre son statut aux XIVᵉ–XVᵉ siècles.
Les documents évoquent :
« clocher… sacristie… argenteries… ustensils nécessaires pour faire le service paroissial » (ADN 9H13)
Jean Heuclin confirme que son ancienne dédicace à Notre‑Seigneur‑Jésus‑Christ est un indice d’ancienneté.
Ainsi, l’érection de 1725 n’est pas une création :
- 👉 c’est une restauration,
- 👉 un retour à une identité ancienne,
- 👉 une reconquête paroissiale.
Conclusion du chapitre VI
Cartignies est le cas le plus emblématique du décanat d’Avesnes. Aucun autre village n’a mené un combat aussi long, aussi structuré, aussi opiniâtre pour obtenir son autonomie religieuse.
Ce chapitre révèle :
- une communauté soudée,
- une identité forte,
- une conscience religieuse aiguë,
- une capacité à mobiliser les institutions,
- une volonté de retrouver un statut ancien.
Cartignies n’a pas seulement conquis sa paroisse :
- 👉 elle a reconquis son histoire, son territoire, son identité.
L’histoire de Cartignies n’est pourtant qu’un fragment d’un paysage beaucoup plus vaste. En 1625, le diocèse de Cambrai compte 99 chapelles de secours : un réseau foisonnant qui éclaire d’un jour nouveau les dynamiques paroissiales de l’Avesnois.
VII — Les 99 chapelles de secours du diocèse de Cambrai (1625) : un paysage religieux foisonnant
1. Un maillage religieux exceptionnel dans le diocèse de Cambrai
En 1625, le diocèse de Cambrai compte 99 chapelles de secours. Ce chiffre, souvent cité mais rarement étudié en profondeur, révèle un phénomène massif :
- 👉 la présence d’un réseau dense de lieux de culte secondaires,
- 👉 répartis dans les campagnes,
- 👉 au service de communautés éloignées des églises paroissiales.
L’Avesnois, territoire rural et dispersé, est l’un des espaces les plus concernés. Les villages du décanat d’Avesnes — Flaumont, Felleries, Féron, Cartignies, Sars‑Poteries, mais aussi Larouillies, Papleux, Beugnies, Ohain — s’inscrivent pleinement dans cette géographie religieuse.
Ces chapelles ne sont pas des édifices votifs :
- 👉 ce sont des structures paroissiales,
- 👉 des relais du culte,
- 👉 des lieux d’instruction,
- 👉 des espaces de cohésion communautaire.
Elles témoignent d’un monde où la vie religieuse se déploie au plus près des habitants, dans une logique territoriale fine.
2. Un paysage aujourd’hui disparu, mais essentiel pour comprendre l’Avesnois
La plupart de ces chapelles de secours ont disparu :
- certaines ont été absorbées par des paroisses nouvelles,
- d’autres ont été détruites,
- d’autres encore ont été remplacées par des églises reconstruites au XIXᵉ siècle,
- et beaucoup ont simplement été oubliées.
Pourtant, elles ont laissé des traces :
- dans les toponymes,
- dans les archives,
- dans les limites paroissiales,
- dans les mémoires villageoises,
- dans les identités locales.
Elles expliquent pourquoi certains villages ont une identité religieuse forte, pourquoi certains hameaux ont longtemps revendiqué leur autonomie, et pourquoi le paysage paroissial de l’Avesnois est si particulier.
3. Un chantier historiographique immense : un monde encore à explorer
Stéphanie Roelandt le souligne dans sa conclusion :
« Il faut regretter que cette étude ne dépasse pas les contingentements de l’historiographie universitaire. Un travail diachronique permettrait de dégager des fils directeurs insoupçonnés. »
Elle ajoute :
« Les 99 chapelles de secours de l’évêché de Cambrai en 1625 n’attendent que la formation d’une équipe pour être étudiées dans la très longue durée. »
Cette remarque est capitale.
Elle signifie que :
- 👉 le sujet est immense,
- 👉 les archives sont riches,
- 👉 les villages sont nombreux,
- 👉 les dynamiques sont variées,
- 👉 et l’histoire reste largement à écrire.
L’étude des chapelles de secours ne doit pas se limiter à un inventaire : elle doit devenir une histoire longue, une analyse territoriale, une lecture des identités villageoises, une reconstitution du paysage religieux ancien.
4. Pourquoi l’Avesnois est un terrain privilégié pour cette recherche
Le décanat d’Avesnes présente plusieurs caractéristiques uniques :
a) Une forte densité de succursales
11 succursales pour 21 paroisses : un taux exceptionnel.
b) Des villages très dispersés
Les hameaux sont nombreux, les distances importantes, les obstacles naturels fréquents.
c) Une mémoire paroissiale ancienne
Plusieurs succursales — Cartignies, Féron, Sars‑Poteries — semblent avoir été des paroisses médiévales.
d) Un collateur puissant : l’abbaye de Liessies
Son rôle central permet de suivre les décisions, les conflits, les concessions.
e) Des archives abondantes
La série 9H des Archives départementales du Nord est l’une des plus riches du diocèse.
L’Avesnois est donc un laboratoire idéal pour comprendre les dynamiques paroissiales de l’époque moderne.
5. Vers une histoire longue : ce que cette page permet de révéler
En réunissant :
- les motivations religieuses,
- les motivations identitaires,
- les enjeux financiers,
- les conflits de collation,
- les inerties institutionnelles,
- les évolutions de fait,
- les cas particuliers comme Cartignies,
cette page propose une lecture nouvelle :
- 👉 Les chapelles de secours ne sont pas des annexes : ce sont des foyers d’identité.
- 👉 Les succursales ne sont pas des structures provisoires : ce sont des territoires revendiqués.
- 👉 Les démembrements ne sont pas des décisions administratives : ce sont des conquêtes communautaires.
Cette histoire longue permet de comprendre comment les villages de l’Avesnois ont construit leur identité religieuse entre le Concile de Trente et la Révolution.
Conclusion du chapitre VII
Les 99 chapelles de secours du diocèse de Cambrai forment un paysage religieux disparu, mais essentiel. Elles révèlent :
- la force des communautés rurales,
- la complexité des relations entre villages et collateurs,
- la richesse des archives,
- la profondeur des identités locales,
- et la nécessité d’une étude diachronique.
L’Avesnois, avec ses succursales, ses paroisses retrouvées, ses conflits, ses revendications, est l’un des territoires où cette histoire prend le plus de relief.
Ce chapitre ouvre la voie à une recherche plus vaste :
- 👉 reconstituer le réseau des chapelles de secours,
- 👉 cartographier les succursales,
- 👉 retracer les anciennes paroisses,
- 👉 et comprendre comment les villages ont façonné leur propre paysage religieux.
- Ce vaste ensemble permet de replacer les succursales de l’Avesnois dans une histoire longue, où se mêlent identités locales, contraintes territoriales et recompositions religieuses. Il est temps d’en tirer les enseignements.
Conclusion générale
Entre le Concile de Trente et la Révolution, l’Avesnois révèle une histoire religieuse d’une richesse insoupçonnée. Derrière les paroisses actuelles, derrière les églises qui structurent encore les villages, se cache un monde disparu : celui des chapelles de secours, des succursales, des paroisses retrouvées, des communautés en quête d’autonomie, et des conflits de juridiction qui ont façonné le territoire.
Ce parcours, qui commence dans les exigences tridentines et s’achève dans les recompositions révolutionnaires, montre que les villages de l’Avesnois ne furent jamais passifs. Ils ont négocié, insisté, argumenté, parfois combattu, pour obtenir ce qu’ils considéraient comme essentiel :
- 👉 un prêtre résident,
- 👉 une instruction régulière,
- 👉 l’administration rapide des sacrements,
- 👉 la préparation d’une bonne mort,
- 👉 et la reconnaissance de leur identité communautaire.
Les motivations religieuses — distance, obstacles naturels, ignorance, salut des âmes — se mêlent constamment aux motivations identitaires. Devenir paroisse, ce n’est pas seulement améliorer la desserte : c’est exister, être reconnu, affirmer son territoire, retrouver un statut ancien, parfois perdu au Moyen Âge.
Les démembrements paroissiaux ne sont donc pas de simples décisions administratives. Ils sont le résultat d’une histoire longue, où se croisent :
- les exigences de la réforme tridentine,
- les mémoires médiévales,
- les enjeux financiers,
- les droits des collateurs,
- les résistances des abbayes,
- les arbitrages de l’Officialité,
- et l’opiniâtreté des communautés rurales.
Le cas de Cartignies, qui se bat pendant soixante ans pour obtenir son autonomie, est emblématique. Il montre que les villages de l’Avesnois ne se contentent pas de subir leur organisation religieuse : ils la façonnent, la contestent, la réinventent, jusqu’à obtenir la reconnaissance de leur paroisse.
Enfin, les 99 chapelles de secours du diocèse de Cambrai en 1625 rappellent que ce phénomène n’est pas marginal. Il s’inscrit dans un paysage religieux foisonnant, aujourd’hui disparu, mais essentiel pour comprendre la structuration des territoires ruraux de l’époque moderne.
Cette page ouvre donc une perspective nouvelle : celle d’une histoire religieuse territoriale, où les villages jouent un rôle central, où les identités locales s’expriment avec force, et où les archives permettent de reconstituer un monde oublié.
Elle invite à poursuivre la recherche :
- 👉 cartographier les succursales,
- 👉 retracer les anciennes paroisses,
- 👉 étudier les collateurs,
- 👉 analyser les dîmes,
- 👉 et explorer les dynamiques paroissiales dans la longue durée.
Car comprendre les chapelles de secours, c’est comprendre comment les villages de l’Avesnois ont construit leur identité, comment ils ont négocié leur place dans l’Église, et comment ils ont façonné le paysage religieux que nous connaissons aujourd’hui.
Synthèse finale sous forme de tableau
Voici un tableau qui reprend l’essentiel de la page.
Synthèse des succursales du décanat d’Avesnes (1609–1751)
| Village secouru | Paroisse mère | Demande d’érection | Érection obtenue ? | Motivations principales | Opposition du collateur ? |
|---|---|---|---|---|---|
| Flaumont | Sémeries | 1609 | ✔ Oui | Dévotion, salut des âmes | Non |
| Felleries | Ramousies | 1613 | ✔ Oui | Distance, dangers, population, sacrements | Non |
| Féron | Glageon | 1627 / 1662 | ✔ Oui (1662) | Distance, bois, population, sacrements | Non |
| Cartignies | Boulogne | 1664 → 1725 | ✔ Oui (1725) | Distance, ignorance, population, identité | Oui (cas unique) |
| Sars‑Poteries | Lez‑Fontaine | 1751 | ✔ Oui | Distance, morts sans sacrements, population | Non |
| Waudrechies | Avesnelles | 1699 | ✘ Non | Distance, curé absent, identité | Oui (probable) |
| Larouillies | Etroeungt | — | ✘ Non | Vicaire nommé | Non |
| Eclaibes | Floursies | — | ✘ Non | Motivation faible | Non |
| Papleux | Fontenelle | — | ✘ Non | Motivation faible | Non |
| Beugnies | Semousies | — | ✘ Non | Motivation faible | Non |
| Ohain | Trélon | 1719 | ✘ Non | Vicaire nommé | Non |
Synthèse des motivations (1609–1751)
| Motivation | Flaumont | Felleries | Féron 1627 | Féron 1662 | Cartignies | Sars‑Poteries |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Distance | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ |
| Obstacles naturels | — | ✔ | ✔ | — | ✔ | ✔ |
| Population en hausse | — | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ |
| Instruction des fidèles | — | — | — | — | ✔ | — |
| Administration des sacrements | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ | ✔ |
| Difficulté d’assister à la messe | ✔ | — | — | — | — | — |
| Difficulté pour le curé | ✔ | — | ✔ | ✔ | — | — |
| Préparation du salut | ✔ | ✔ | — | — | ✔ | ✔ |
| Revenus des dîmes | — | — | — | — | ✔ | — |
| Désordre sans curé résident | — | — | — | — | ✔ | ✔ |
| Édifice aux fonctions paroissiales | — | — | — | — | ✔ | — |
Synthèse des enjeux financiers
| Enjeu | Conséquence |
|---|---|
| Portion congrue | Charge financière pour le village ou l’abbaye |
| Abandon des dîmes | Concession fréquente de Liessies (sauf Cartignies) |
| Entretien du chœur | À la charge du village secouru |
| Jurisprudence | Favorise les curés contre les abbayes |
| Opposition financière | Unique à Cartignies (dîmes + chœur + population) |
Synthèse des dynamiques identitaires
| Village | Identité revendiquée | Ancienne paroisse ? | Résultat |
|---|---|---|---|
| Cartignies | Très forte | ✔ Probable | Paroisse retrouvée |
| Féron | Forte | ✔ Oui | Paroisse retrouvée |
| Sars‑Poteries | Forte | ✔ Oui | Paroisse retrouvée |
| Felleries | Moyenne | — | Paroisse nouvelle |
| Flaumont | Faible | — | Paroisse nouvelle |
| Succursales non érigées | Faible | — | Statut conservé |
Sources
Sources primaires (Archives départementales du Nord, série 9H)
Toutes les citations et données archivistiques proviennent du fonds de l’abbaye de Liessies, conservé aux Archives départementales du Nord (ADN), série 9H, notamment :
- ADN 9H10 — Cartulaire de l’abbaye de Liessies (XVIIᵉ siècle).
- ADN 9H13 — Recueil des titres concernant l’abbaye de Liessies.
- ADN 9H48 — Bénéfices – Généralités.
- ADN 9H688 — Portion congrue. Cartignies. Procès avec les habitants et l’Officialité (1667–1725).
- ADN 9H689 — Erection en paroisse. Procès avec les habitants et l’Officialité.
- ADN 9H712 — Portion congrue. Féron. Erection en paroisse (1627–1667).
- ADN 9H713 — Portion congrue. Féron. Biens de la cure. Procès (1774–1790).
- ADN 9H714 — Portion congrue. Féron. Augmentation de la portion congrue (1701–1776).
- ADN 9H715 — Procédures relatives aux portions congrues.
- ADN 9H716 — Pièces complémentaires sur les cures du décanat d’Avesnes.
- ADN 9H753 — Portion congrue. Sars‑Poteries. Erection en paroisse (1752–1755).
Ces documents contiennent :
- 👉 les requêtes d’érection,
- 👉 les mémoires des habitants,
- 👉 les sentences de l’Officialité,
- 👉 les conventions de démembrement,
- 👉 les pièces relatives aux dîmes et portions congrues,
- 👉 les correspondances entre curés, vicaires, abbaye et Ordinaire.
Sources secondaires
Ouvrages et articles
- Stéphanie Roelandt, Les chapelles de secours dans le diocèse de Cambrai (XVIᵉ–XVIIIᵉ siècles), thèse et travaux associés.
- Jean Heuclin, « Peuplement et christianisation de l’Avesnois », dans Neuf centième anniversaire de l’abbaye de Liessies, Actes des Rencontres de Liessies du 30 septembre 1995, Coll. « Les cahiers de l’écomusée », Fourmies, 1996.
- Chanoine Peter, travaux sur la fondation de l’abbaye de Liessies et les anciennes paroisses de l’Avesnois.
- Dictionnaire de Furetière (XVIIᵉ siècle), entrée « Chapelle de secours ».
Méthodologie
Cette page repose sur :
- l’analyse croisée des pièces de la série 9H,
- la comparaison des motivations d’érection entre 1609 et 1751,
- l’étude des dynamiques identitaires des villages secourus,
- la relecture des travaux de Roelandt, Heuclin et Peter,
- la mise en perspective des 99 chapelles de secours du diocèse de Cambrai (1625).